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Full text of "Les troubadours cantaliens XIIe XXe siècles .."

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http://www.archive.org/details/lestroubadoursca02lasa 


DUC  de  la  SALLE  de  ROCHEMAURE 

Majorai  du  Félibrige 


Les 


Troubadours 

Cantaliens 


TEXTE  DES  ŒUVRES  DES  TROUBADOURS 

REVUS,  CORRIGÉS,  TRADUITS  ET  ANNOTÉS 

par    René,  LAVADD,    Agrégé     des    Lettres 


Tome  II 


IMPRIMERIE  MODERNE 

AURILLAC 

1910 


24558 


VI 


La  Poésie 


Cantalienne 


du  XIVe   au    XIXe  siècle 


Le  lauréat  des  ."jeux  Floraux  Toulousains  est  la 

dernière  personnalité  poétique  médiévale  du  Haut 
Pays  d'Auvergne;  l'ère  des  Troubadours  est  close, 
leur  langue  désuète.  Nul  ne  tentera,  désormais, 
d'assouplir  encore  à  la  métrique  du  vers  ce  parler 
Limousin-Provençal,  cette  langue  Romane  qui  va  se 
confondre  peu  à  peu  avec  les  idiomes  locaux.  Ceux- 
ci,  accentuant,  de  jour  en  jour,  leurs  divergences, 
s'effritent  en  dialectes  sensiblement  différents  d'un 
versant  à  l'autre  d'une  montagne,  de  rive  à  rive  d'un 
fleuve.  Les  longues  guerres  Anglaises  prennent  fin, 
la  sainte  héroïne  Française  fait  jaillir  de  son  bûcher 
de  Rouen  le  sentiment  de  l'unité  nationale;  le  rude 
niveleur  qu'est  Louis  XI  dicte,  en  langue  d'oïl,  ses 
ordres  à  tous  les  barons  domptés.  Sa  méfiance  om- 
brageuse tient  pour  suspects  les  poètes,  engeance 
frondeuse  de  nature  trop  encline  à  la  critique  et  ne 
supporte  pas  que  les  grands  feudataires  jouent 
encore  aux  roitelets.  Ses  compères  :  Olivier  Le  Daim 
et  Tristan  L'Hermite,  ont  tôt  fait  d'échafauder  un 
complot    sur    la    moindre    réunion    aristocratique. 

PC 
3>îZZ 


.L3 


10  LES   TROUBADOURS   OANTALIENS 

Dans  le  Haut  Pays  d'Auvergne,  le  plus  grand  sei- 
gneur de  la  région  :  le  Duc  Jacques  d'Armagnac, 
finit  d'irriter  les  soupçons  royaux  en  tenant  fas- 
tueuse cour  pleinière  dans  son  château  de  Cariât. 

Les  chroniques  ne  signalent  pourtant  la  présence 
d'aucun  poète  sur  la  roche  Carladézienne  ;  en  tous 
cas,  ce  n'eut  pas  été  en  dialecte  Auvergnat,  mais  en 
langue  d'oïl  que  le  Duc  d'Armagnac,  ce  fin  lettré, 
grand  amateur  de  livres,  eut  encouragé  quelqu'un 
de  ses  protégés  à  taquiner  les  Muses.  Il  n'est  plus 
de  Troubadour  au  pays  de  France;  de  grossiers 
jongleurs,  quelque  troupe  ambulante  de  bateleurs, 
experts  aux  jeux  d'équilibre  et  d'escamotage,  suf- 
fisent à  charmer  les  plus  aristocratiques  réunions. 
S'ils  n'ont  pas  disparu  avec  les  Troubadours  dont 
ils  étaient  les  satellites,  les  jongleurs  du  XVe  siècle 
ne  sont  plus  que  des  fils  dégénérés  de  leurs  ancêtres 
oui  figuraient  si  utilement  dans  les  Cvurs  d'Amour. 
Un  roman  du  XIIIe  siècle  (lj  nous  donne  cette  jolie 
description  du  rôle  des  jongleurs  dans  une  fête  chez 
le  sire  de  Bourbon,  en  son  palais  de  Bourbon 
V  Archambault  : 


(i)  «  Flamenca   »,   édité   en    1865   par   M.    Meyer. 


LES  TROUBADOURS  OANTALIENS  11 

—  «  Chacun  veut  se  faire  entendre;  alors  tous 
«  auriez  entendu  retentir  des  cordes  de  diverses 
«  mélodies;  qui  sait  un  air  nouveau  de  viole,  chan- 
ce son,  descort  ou  lai,  s'avance  le  plus  possible,. 
«  L'un  touche  la  harpe,  l'autre  la  viole;  l'un  joue 
((  de  la  flûte,  l'autre  siffle...  l'un  joue  de  la  musette, 
«  l'autre  de  la  flûte  ;  l'un  de  la  cornemuse  et  l'autre 
((  du  chalumeau.  L'un  joue  de  la  mandore,  l'autre 
«  accorde  le  psaltérion  avec  le  monocorde  »  (1).  Au 
jongleur  du  XVe  siècle,  on  pouvait  adresser  le 
reproche  que  formulait  déjà  Guiraut  de  Cabreira. 
dans  ses  «  ensenhamens  »  (2)  :  «  Tu  ne  sais  ni  dan- 
«  ser  ni  bateler  à  la  manière  d'un  jongleur  Gascon  ; 
((  je  ne  t'entends  dire  ni  sirventès,  ni  ballade,  ni 
((  rétroencha,  ni  tenson  ».  Le  plus  habile  jongleur 
du  XVe  siècle  ne  dépassait  pas  ce  code  de  sa  pro- 
fession: «  Sache  bien  sauter...  jouer  du  tambour  et 
((  des  castagnettes  et  faire  retentir  la  symphonie... 
((  Sache  jeter  et  rattraper  quelques  pommes  avec 
«  deux  couteaux,  avec  chants  d'oiseaux  et  de  ma- 
«  rion nettes...  et  sauter  à  travers  quatre  cerceaux. 


(i)  Traduction    Anglade. 

(2)  Noble  Catalan.  —  Traduction  Anglade. 


12  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

((  Tu  auras  une  barbe  rouge  dont  tu  pourras  t'affu- 
«  bler...  Fais  sauter  le  chien  sur  un  bâton  et  fais-le 
((  se  tenir  sur  ses  deux  pieds  ».  La  divine  Poésie, 
on  le  voit,  était  devenue  totalement  étrangère  à  ces 
bateleurs  de  fêtes  foraines! 

Bien  que  le  dialecte  Cantalien  soit  resté  peut-être 
étranger  à  cette  fête  littéraire,  il  faut  noter  la  réu- 
nion, véritable  réminiscence  des  anciennes  Cours 
d'Amour,  qui  eut  lieu  au  château  de  Scorailles,  pen- 
dant la  semaine  de  Quasiniodo  de  i486.  Elle  nous 
montre  sous  un  jour  favorable  la  mentalité  intellec- 
tuelle de  l'élite  du  Haut  Pays,  à  la  fin  du  XVe  siècle, 
prouve  que  la  Noblesse  Cantalienne  ne  se  désintéres- 
sait pas  entièrement  des  choses  de  l'esprit.  Marques, 
Comtour  et  Baron  de  Scorailles,l'un  des  plus  grands 
seigneurs  Auvergnats,  avait  réuni  dans  son  château 
tous  les  châtelains  de  la  région  pour  entendre  Chris- 
tophe Malivoir,  jongleur  émérite,  qui  allait  de  châ- 
teau en  château  apporter  les  nouvelles  du  temps, 
réciter  «  de  belles  chroniques  mises  en  lumière  pour 
Vesbat  et  enseignement  des  nobles  dames  et  des 
bons  chevaliers  ». 

—  «  Et,    vraiment,    dit    le    Baron    de    Sartiges 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  13 


«  d'Angles,  il  faut  convenir  que  les  quatre  chro- 
«  niques  que  Christophe  Malivoir  débita  dans  la 
«  grande  salle  du  château  de  Scorailles  sont  très 
«  amusantes  et  très  spirituelles.  Une  critique  fort 
«  libre  des  mœurs  de  l'époque  y  déborde  et  on  ne 
((  peut  qu'être  étonné  de  la  liberté  avec  laquelle 
<(  elles  sont  écrites  et  offertes  à  la  curiosité  d'un 
((  auditoire  composé  d'une  classe  de  gens  qui  n'y 
«  est  pas  ménagée.  Les  manants  et  les  bourgeois  y 
«  sont  mieux  traités,  bien  qu'il  y  ait  des  leçons 
«  pour  tout  le  monde,  voire  même  pour  nos  contem- 
((  porains.  On  y  trouve  aussi  des  morceaux  de 
«  poésie  qui  rappellent  les  œuvres  des  Troubadours 
((  des  siècles  antérieurs  »  (1). 

Le  fait  est  exceptionnel,  méritait  d'autant  plus 
d'être  noté;  mais  ce  n'est  plus,  désormais,  dans  les 
châteaux,  à  la  table  des  grands  ou  chez  les  digni- 
taires   de    l'Eglise    qu'il    faut    suivre    le    sort    de 


(i)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  V,  P.  307-308.  —  Le  Baron  de 
Scorailles  de  Chantrelles,  très  au  fait  de  l'histoire  de  son  illustre 
maison,  nous  disait  récemment  que  M.  le  Conseiller  Boudet 
formulait  quelques  objections  sur  la  date  de  la  réunion  littéraire 
de  Scorailles.  Les  chroniques  de  Christophe  Malivoir  ont  été 
publiées  par  Didot  en   1829. 


14  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

T  ((  idiome  vulgaire  ».  Descendu  des  hauteurs,  il  n'a 
plus  de  fidèles  que  daus  les  bas-fonds.  Sa  Muse 
devient  nécessairement  plébéienne  et  rustique, 
reflète  la  liberté  de  langage,  le  laisser-aller  des 
poètes  occasionnels  qui  lui  demandent  encore  la 
source  de  leur  inspiration.  C'est  aux  fêtes  villa- 
geoises, aux  noces  campagnardes,  aux  bruyantes 
assemblées  paroissiales  qu'il  faut  aller  désormais 
la  chercher.  Ses  clients  les  plus  huppés  seront  les 
Prêtres  campagnards,  fils  de  paysaus  eux-mêmes, 
qui  rimeront  dans  leur  langue  maternelle  (Je  pieux 
Noëls  ou  des  hymnes  aux  saints  en  vénération  spé- 
ciale daus  la  contrée,  célébreront  la  Vierge,  dans 
l'idiome  vulgaire  pour  rendre  leurs  pieuses  strophes 
plus  accessibles  à  leurs  paroissiens.  Si,  d'aventure, 
quelque  bourgeois,  quelque  tabellion,  éprouvant  du 
vague  à  l'âme,  taquine  encore  ~la  Muse  Cantalieune, 
ce  sera  pour  lui  demander  un  couplet  anacréontique, 
une  satire  archi-poivrée  d'un  scandale  local  et,  sur- 
tout, des  chansons  ultra-grivoises.  A  l'instar  d*\ 
Latin  dont  il  procède,  il  faudra,  presque  toujours 
désormais,  que  : 

Le  ((  patois  »,   dans  les  mots,  brave  l'honnêteté. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


rust-ce  à  dire  que,  sous  ses  atours  champêtres,  la 
Muse  Cantalienne,  au  cotillon  souvent  trop  court, 
découvrant  par  trop  les  mollets,  au  gorgerin  trop 
libéralement  échancré,  mettant  par  trop  en  valeur, 
parfois,  les  richesses  de  sa  poitrine,  ne  soit  plus 
qu'une  fille  d'auberge  éhontée?  Elle  pourra  appa- 
raître telle  aux  étrangers  ignorant  le  franc-parler 
d'une  langue  devenue  exclusivement  rustique.  Mais, 
la  part  faite,  un  peu  large,  à  cette  liberté  d'allure, 
notre  Poésie  montagnarde,  sans  prétention,  reste 
malicieuse  et  caustique;  elle  parle  un  peu  haut,  rit 
un  peu  fort,  a  la  joie  un  peu  bruyante;  elle  garde, 
néanmoins,  toute  son  honnêteté  native  et  sa  belle 
humeur  d'antan.  Ils  sont  loin  d'être  dépourvus  de 
charmes,  ces  sirventés  sans  art,  ces  complaintes 
naïves  que  la  tradition  orale  nous  a  seule  conservés; 
elles  offrent  d'exquises  délicatesses  de  sentiments 
ces  pastorales  plus  réalistes  que  celles  de  Florian; 
elles  traduisent  des  idées  de  haut  bon  sens,  décèlent 
une  vraie  connaissance  du  cœur  humain,  fustigent 
sans  pitié  vices  et  abus,  ces  chansons  rustiques  dont 
les  auteurs  nous  sont  tous  inconnus.  Pendant  cette 
longue   dormition   de   quatre   siècles,   pas   un  nom 


16  LES    TKOUBADOURS    CANTALIEKS 


d'auteur  n'est  venu  jusqu'à  nous;  toutes  les  poésies 
que  les  générations  se  sout  transmises,  du  «  sir- 
ventés  »  de  Montbrun  à  la  complainte  révolution- 
naire, sont  anonymes;  nous  ignorons  jusqu'à  la  date 
et  au  lieu  d'origine  de  nos  bourrées  et  de  nos  chan- 
sons les  plus  populaires. 

—  a  Les  vieilles  chansons  d'Auvergne,  dit  F.  Del- 

«   zangles,   avec  leurs  ternes  expressifs,   leurs 

«  locutions  de  terroir  originales,  pleines  d'humour, 
<(  ironiques  ou  narquoises,  pétillantes  d'esprit  et  de 
((  verve  Gauloise,  sont  de  précieux  documents  de  la 

«  Littérature  Auvergnate Fidèles  évocatrices  du 

«  passé,  elles  font  revivre  l'âme  de  nos  aïeux,  nous 
«  montrent  leurs  goûts  simples  et  rustiques,  leur 
«  foi  naïve. 

«  Les  RobeJJiès  de  Noël,  La  Passion  de  Jésus- 

((  Christ.  La  conversion  de  Madeleine  louent  les 
«   plaisirs  champêtres,  les   beautés  des  montagnes 

«  d'Auvergne «  Grondos  »  retentissantes,  joyeux 

((  «  Bayleros  »,  gais  refrains  de  <<  Bourrées  » 
u  humoristiques  et  narquoises,  tendres  «  Consens  ». 


LES     TROUBADOURS     OANTALIEN8  17 

<(  langoureuses  romances,  tristes  et  mélancoliques 
((  «  Regrets  »  chantent  l'éternel  amour  »  (1). 

L'apologiste  de  nos  chants  populaires  Cantaliens 
reconnaît,  néanmoins,  de  bonne  grâce  que  :  «  leur 
«  versification,  leur  facture  littéraire  sont  défec- 
«  tueuses,  frustes,  gauches,  l'inspiration  naïve, 
<<  comme  toutes  les  œuvres  primitives  et  rudimen- 
«  taires,  mal  équarries,  à  peine  ébauchées;  mais 
«  elles  méritent  d'être  conservées  pour  l'originalité 
((  de   leur  inspiration,   de  leur   forme   et  de   leurs 

«   expressions primevères  rustiques,  pensées  sau- 

«   vages  de  la  Littérature  Auvergnate  »  (2). 

Faut-il  voir  dans  «  Lo  G  rondo  »  —  La  Grande 
—  la  plus  populaire  et  la  plus  tenace  de  nos  mélo- 
pées, une  réminiscence  des  chants  Celtiques?  Ses 
syllabes  frustes,  le  monotone  «  lo  lo  lo  lo  lo  lo  »  que 
le  chanteur  module  au  gré  de  ses  impressions  et  ter- 
mine par  une  note  soutenue  jusqu'à  épuisement  de 
souffle,  sont-ils,  comme  d'aucuns  Font  affirmé,  les 
vestiges   persistants    des   invocations    rituelles   des 


(i)   «     Chants    populaires    d'Auvergne    »,    par    F.     Delzangles. 
Airs  notés  par  Mme  Delzangles.  —  iQio,   P.  Q. 
(2)  Ibid.  —  P.  10. 


18  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Druides  cueillant  le  gui  sacré?  Lorsque  par  un  beau 
soir  d'automne,  au  temps  des  labours,  ce  chant 
s'élève  au  loin  dans  la  campagne,  jeté  à  pleins  pou- 
mons par  quelque  laboureur  ramenant  lentement 
ses  bœufs  à  l'étable,  il  prend  un  caractère  quasi- 
religieux  des  plus  impressionnants. 

F.  Delzangles  a  recueilli  les  paroles  d'une 
«  Grondo  »  du  XVIe  siècle,  que  Guillaume  du  Vair, 
Garde  des  Sceaux  de  France,  sous  Louis  XIII,  men- 
tionne dans  ses  Oeuvres  Littéraires  (1). 

Passo  pel  prat,  Poulotto  Passe   par  le  pré.  Poulette 

Ieu  possoraï  pel  bouos  Je  passerai  dans  le  bois- 

Quond  s'oras  ô  lo  cledo  Quand  tu  seras  à  la  claie 

M'esperoras  si  bos  Tu   m'attendras,  veux-tu^ 

Fodejioren  ensemble  Nous   folâtrerons   ensemble 

Nous  dounen  des  poutous  Nous  donnant  des  baisers 

Nous  eimorens  ensemble  Nous  nous  aimerons  tous  d'eux 

Nous  tournen  les  poutous  (2).  Nous  rendant  les  baisers- 

Le  Cantalien  est  si  persuadé  que  «  Lo  Grondo  » 
traduit  par  les  inflexions  de  voix  du  chanteur  ses 


(1)  Jean  du  Vair,  originaire  de  Tournemire,  arr.  d'Aurillac, 
d'abord  Avocat  au  Parlement  de  Paris,  devint  Procureur  général 
de  Catherine  de  Médicis  et  Maître  des  Requêtes.  Son  fils  Guil- 
laume (1556-1621),  Evêque  de  Lisieux  et  Garde  des  Sceaux,  est 
l'auteur   de   plusieurs    ouvrages   littéraires    et   philosophiques. 

(2)  F.   Delzangles.   «   Chants   Populaires   d'Auvergne   »,   P.    13. 


LES    TROUBADOURS    OANTALIENS  19 


sentiments  intimes  qu'il  nous  souvient  d'avoir  vu, 
dans  notre  enfance,  la  fille  d'un  fermier  de  la  vallée 
de  Cère,  aussi  jalouse  qu'amoureuse,  tendre  une 
oreille  anxieuse  aux  modulations  de  «  Lo  Grondo  v> 
chantée  par  son  «  golont  »,  bien  assurée  de  démêler, 
à  l'intonation,  si  elle  était  aimée  ! 

Quelque  sensationnel  événement  venait-il  rompre 
la  monotonie  de  la  vie  placide  des  montagnards,  un 
poète  anonyme  surgissait  qui  tentait  de  le  rimer  à 
la  façon  des  anciens  Troubadours.  Ainsi  est  venu 
jusqu'à  nous  le  <(  sir  rentes  »  contemporain  de 
Kabelais,  d'Amyot  et  de  Montaigne,  qui  narre  le 
duel  resté  fameux  de  Jean-François  Lizet,  seigneur 
de  Gourdes,  avec  Guy  II  de  Montclar,  baron  de 
Montbrun  (1). 


(i)  Guy  II  de  Montclar,  baron  de  Montbrun,  seigneur  de 
Longevergne.  etc.,  fils  de  Jean  et  d'Anne  de  Mauriac-Miremon. 
Il  succéda  à  son  père  comme  guidon  dans  la  Compagnie  de 
Curton,  aussi  emporté  que  son  père  qui  avait  dû  obtenir  des 
lettres  de  grâce  en  juillet  1549  pour  avoir  tué  en  duel  un  de  ses 
camarades  de  la  Compagnie  de  Saint-Paul.  Guy  II  avait  été 
condamné  à  9.000  livres  d'amende  pour  avoir  enlevé,  en  1579, 
Charlotte  de  Scorailles,  seconde  femme  d'Arnaud  de  Turenne, 
déjà  veuf  de  Jeanne  de  Montclar,  sœur  de  Guy  IL  Le  pardon 
que  lui  accorda  sa  victime,  Lizet  de  Courdes,  avant  de  mourir, 
lui  facilita  l'obtention  des  lettres  de  grâce  qui  lui  furent  accor- 


20  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Jean  Lizet,  riche  marchand  drapier  de  Salers  (1), 
avait  acheté,  aux  premières  années  du  XVIe  siècle. 
le  château  et  la  terre  de  Gourdes  en  la  paroisse  de 
Meallet  (2).  Aux  prétentions  des  Lizet  sur  les  hon- 
neurs seigneuriaux  er  l'Eglise  de  Meallet,  le  baron 
de  Montbrun  (3),  chef  de  l'illustre  maison  de  Mont- 
clar,  vieille  et  puissante  race  Auvergnate,  opposa  le 
dédain  méprisant  du  grand  seigneur  vis-à-vis  du 
riche  parvenu.  La  querelle  s'envenima  entre  les  deux 
familles  dédaigneuses  des  formalités  de  justice. 
n'entendant  vider  leur  différend  que  les  armes  à  la 
main.  En  1581,  un  cadet  des  Lizet  avait  été  tué  eu 
duel  à  Conrat  (4i  par  un  cadet  des  Monlclar;  en 
1585.  François  Lizet  de  Gourdes  tombait  à  son  tour 


dées  en  août  1596.  Henri  IV  le  tenait  en  grande  estime,  l'honora 
de  lettres  autographes.  Le  Président  de  Vernyes  le  cite  comme 
l'un  des  meilleurs  capitaines  de  Haute-Auvergne. 

(1)  Frère  ou  neveu  de  Pierre  Lizet.  premier  Président  du 
Parlement  de  Paris,  né  à  Salers  en  1482. 

(2i  Commune  du  canton  et  de  l'arrondissement  de  Mauriac. 

(3)  Château  de  la  commune  de  Meallet,  chef-lieu  d'une  impor- 
tante baronnie  qui  relevait  de  la  Comtoirie  de  Saigne-.  Mar- 
guerite de  Scorailles-Montbrun  l'avait  portée  vers  1320  à  son 
mari   Bernard   de   Montclar.   Bailly   royal   des   Montagnes. 

(4)  Village  de  la  commune  du  Vigean.  près  Mauriac.  Les  deux 
adversaires   revenaient  de  la   foire   de   Saint-Luc.   à   Mauriac. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS  21 

sous  Pépée  de  Pierre  de  Montclar,  tué  lui-même,  peu 
après,  en  Flandres.  En  1595,  Jean-François  Lizet  de 
Courdes,  fils  de  la  victime  (1),  provoquait  le  frère 
aîné  du  meurtrier  de  son  père  et  croisait  le  fer  avec 
lui.  Une  fois  de  plus  l'issue  fut  fatale  aux  Lizet. 
C'est  le  récit  de  ce  troisième  duel  qu  nous  a  conservé 
ce  «  sir  ventés  »  : 


Montbrun  c  paoure  Courdes  Montbrun  et  le  pauvre  Courdes 

Se  sount  donna  duel  Se  sont  battus  en  duel 

Lanla  (2)  Hélas 

Se  sount  douna  duel  Ils  se  sont  battus  en  duel 
Lanla,  Lanla  Hélas,  Hélas 

Appresta  mi,  Madama  Apprêtez-moi,  Madame 

Ma  camisa  noubiau  Ma  chemise  de  noces 

Biau  Courdes,  ne  t'estouna  Beau  Courdes,  ne  t'émeus  pas 

Montbrun  n'es  pas  grand  causa  Montbrun  n'est  pas  fort   redou- 
table 

Montbrun  es  petit  homme  Montbrun  est  de  petite  taille 

Mas  es  ballian  soudar  Mais  vaillant  soldat 


(1)  Il  avait  épousé  Jeanne  de  Combarel  dont  il  laissa  trois 
filles.  L'aînée  porta  Courdes  à  son  mari  Pierre  de  Douhet, 
Baron  d'Auzers. 

(2)  Le  mot  «  lanla  »,  aujourd'hui  désuet,  signifiait  :  hélas, 
malheureux  que  je  suis.  Un  vieux  «  faupicr  »,  originaire  d'Ap- 
chon,  nous  a  révélé  cette  signification.  «  Lanla,  disait-il,  j'ai  fait 
mauvaise  chasse  ».  —  «  Lanla,  mon  fils  est  mort  ».  —  Fort  gei- 
gnant de  nature,  il  émaillait  ses  phrases  de  nombreux  «  Lanla  » 
à    fendre   l'âme  ! 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 


Omit  presa  la  descenta 
A    Mountbrun    sound   ana 

Quand  sount  à  Rochaltos 
La  troumpetta  ount  souna 

Dounorias-bous,  Madama 
La  salla,  s'il  bous  plaît 

La  -alla  es  trop  petita 
Per  tener  lou  coumbat 

E  si  boules  bous  battre 
Vous  caù  descendré  al  prat 

Descendount  per  lo  combi 
Vel  prat  se  sount  ana 

Che  fas-tu,  paoure  Courde 
Lo  combi  ba  gasta 

Lo  comb'  es  de  Madama 
Te  la  fora  paga 

La  combi  de  Madama 
Eï  de  che  la  paga 

Ount  presa  lo  descenta 
Al  prat  sount  dobolas 

Lou  premie  cop  chè  tirount 
Courdes  n'es  be  tomba 


Ils  prirent  la  descente 

A  Montbrun  se  rendirent  (i) 

Arrivés  aux  Roches-Hautes  (2) 
Ils  sonnerait  de  la  trompe 

Xous  prêteriez-vous,  Madame 
La  salle,  s'il  vous  plaît 

La  salle  est  trop  petite 
Pour  y  livrer  un  combat. 

Si  vous  voules  vous  battre 
Il  vous  faut  descendre  au  pré 

Ils  descendent  à  travers  le  chan- 
Et  s'en  vont  vers  le  pré  [vre 

Que  fais-tu.  pauvre  Courdes 
Tu   vas  gâter  le  chanvre 

Le  chanvre  appartient  à  Madame 
Elle  te  le  fera  payer 

Le  chanvre  de  Madame 
J'ai  de  quoi  le  payer 

Ils  ont  pris  la  descente 
Au  pré  sont  descendus 

Au  premier  coup  qu'ils  tirent 
Courdes  est  tombé  net 


(1)  Le  château  de  Montbrun  est  situé  dans  une  vallée  pro- 
fonde et  encaissée,  sur  les  bords  de  la  rivière  de  Mars.  Courdes 
était  assis  sur  la  hauteur  dominant  les  vallées  de  Mars,  du 
Marlhoux  et   de  Vendes. 

(2)  Simple  dénomination  de  lieu  où  il  ne  paraît  y  avoir 
jamais   eu   de  constructions. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


23 


Ma,  Courde  se  releva 
Mountbrun,  tu  es  arma. 

Mountbrun  se  deboutouna 
Para    soun    estoumach 

Ingueita,  Ingueita  Courde 
Se  Mountbrun  es  arma 

On  camisa  d'Hollanda 
Pourpouint  de  taffetas 

Lou  secound  cop  que  tirount 
Courdes  es  tourna  toumba 

Te  plandge,  paoure  Courde 
Car  tu  n'as  per  ta  part 

Oneyroun  à  les  Fouleyres 
Per  cerca  un  brancard 

Les  Fouleyres  sount  rudes 
Vougueirount  pas  presta. 

Sombal  es  hounesté  homme 
Und  escala  a  presta 

Lou  bouttount   sub   l 'escala 
O  Mountbrun  l'oun  pourta 


Mais  Courdes  se  relève 

«  Montbrun  tu  es  armé  »  (i) 

Montbrun  se  déboutonne 
Montre  sa  poitrine 

Regarde,  regarde  Courdes 
Si  Montbrun  a  une  cuirasse 

Il  a  chemise  de  Hollande 
Pourpoint  de  taffetas 

Au  second  coup  qu'ils  tirent 
Courdes  tombe  de  nouveau 

Je  te  plains,  pauvre  Courde 
Car  tu  as  ton  compte. 

On  courut  chez  les  Fouleyres  (2) 
Pour  quérir  un  brancard 

Les  Fouleyres  sont  gens  rudes 
Ils  se  refusèrent  à  rien  prêter 

Sambal  est  un  brave  homme 

Il  prêta  une  échelle 

On  le   met  sur  l'échelle 
Et  le  porte  à  Montbrun 


(1)  Il  semble  que  Courdes  blessé  s'étonne  de  ce  que  son  coup 
de  feu  n'a  pas  porté  et  soupçonne  Montbrun  d'avoir  dissimulé 
une  cuirasse  sous  son  pourpoint.  Pour  répondre  à  cette  impu- 
tation injurieuse,  Montbrun  déboutonne  son  vêtement,  met  ca 
poitrine  à  nu. 

(2)  L'auteur  de  cette  poésie  doit  l'avoir  composée  peu  après 
le  duel,  être  du  pays,  pour  mentionner  jusqu'aux  noms  des  deux 
paysans  à  qui  on  alla  demander  secours. 


24  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


Madama  es   braba   fenna  Madame    est    brave   femme    (i) 

Al  pourtaù   es   ana  Elle  s'avance  au  portail 

Imbé  des  conhturas  Avec  des  confitures 

Et  de  ragiens  muscats  Et  des  raisins  muscats 

Alas  !  lou  paoure  Courde  Hélas!  le  pauvre  Courde 

X'a  pougut  avala  Ne  put  rien  avaler 

Donc,  es  temps,  paoure  Courde    Le  temps  presse,  pauvre  Courde 

Se  te  vos  confessa  5"*  tu  veux  te  confesser 

Perdoune  ô  tout  lou'mounde         H  pardonne  à  tous 

Mes,  Mountbrun   es  à  part  A  la  seule  exception  de  M  ont  brun 

Ma,  bien  lieu  torna  dire  Mais  bientôt  il  se  prend  à  dire 

Mountbrun  n'es  pas  à  part  Montbrun  n'est  pas  excepté 

O  los  très  paouras  fillos  A  tes  trois  pauvres  filles 

Que  liur  vos-tu  douna  Que  veux-tu  leur  léguer  ?  (2) 

Chienq  milla  froncs  caduna  Cinq  mille  francs  à  chacune 

Montaut  de  taffetas  Et   un    manteau    de    taffetas 

Et  à  los  très  bastardos  Et  à  tes  trois  bâtardes 

Che  liur  vos-tu  douna  Que  veux-tu  leur  donner 

Ei  chienq  cents  francs  per  illas  J'ai  cinq  cents  francs  pour  elles 

Che   liur  vola  douna  Que  je  veux  leur  d 

Et  à  la  paoura  fenna  Et  à  ta  pauvre  femme 

Che  li  vos-tu  douna  Que  veux-tu  lui  donner 


(1)  La  baronne  de  Montbrun,  Renée  de  Chalus,  fille  de  Jean, 
seigneur  de  Chalus,  Orcival,  etc.,  et  de  Jeanne  de  Chabannes, 
qui  avait  épousé,  le  8  octobre   1586,   Guy  II  de   Montclar. 

(2)  Jeanne,    mariée    le    13    janvier    1615    à    Pierre    de    Douhet, 
baron  d'Auzers,  Anne  à  N.  de  Veillan,  Louise  mariée  le  1 
^mbre   1613  à  Louis  de  Chazelles. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


Ieu  ii  donna  la  salla  Je  lui  donne  ma  demeure 

Jama'i  n'y  portje  intra  Où  jamais  je  ne  pourrai  rentrer 

Montbrun  et  paoure  Courde  Montbrun  et  pauvre  Courde 

Lanla  Hélas 

Se  sount  douna  duel  Se  sont  battus  en  duel 

Lanla,  Lanla  (i)  Hélas,  Hélas 

Ne  demandons  à  ce  dolent  poème,  plutôt 
complainte  que  «  sir  rentes  »,  rien  de  la  vigoureuse 
énergie  du  a  planh  »  d'Astorg  de  Conros;  il  reste, 
dans  sa  forme  et  sa  langue  rustiques,  un  curieux 
chaînon  entre  les  Troubadours  et  nos  poètes  mo- 
dernes. 

De  même,  peut-on  dire,  qu'une  des  formes  poé- 
tiques préférées  du  moyen  âge,  la  «  Te  u son  »,  ce 
poème  dialogué,  parfois  tendre,  souvent  caustique, 
revit  dans  notre  «  Baylero  »  Cantalien  dont  un  de 
nos  poètes  dit  si  joliment  : 


(i)  Ce  texte  a  été  publié  par  le  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  IV, 
P-  333-337,  réimprimé  en  1910  par  F.  Delzangles  :  «  Chants 
Populaires  d'Auvergne  »,  P.  51-57.  Les  éditeurs  affirment  que 
leur  publication  est  faite  avec  l'orthographe  phonétique  du  dia- 
lecte de  Mauriac;  la  chose  est  contestable  et  il  apparaît  certain 
que  ce  texte,  conservé  oralement,  a  été  fortement  pollué  du 
XVIe  au  XIXe;  les  importations  Françaises  y  sont  manifestes, 
nombre  d'expressions  ont  dû  être  dénaturées. 


26  LES    TROl'BADOUKS    DANTALIEXS 

C'est  le  refrain  connu  qu'à  travers  le  vallon 
Redisent  les  bergers  aux  bergères  rieuses 
?\Iêlant  de  gais  propos  à  ses  gammes  joyeuses 
Ou  mettant  un  récit  en  rustiques  chansons  (i). 

Ce  ne  sont  plus  deux  Troubadours  qui  s'inter- 
pellent devant  une  nombreuse  et.  brillante  assem- 
blée, qui  soutiennent  avec  une  égale  ardeur  des 
opinions  opposées  sur  quelque  difficile  controverse 
de  l'art  d'aimer.  Les  acteurs,  auxquels  tout  public 
fait  défaut,  sont  pins  modestement  un  berger  et  une 
bergère  qui  se  répondent  d'un  sommet  à  l'autre. 
Pour  tromper  l'ennui  des  longues  heures  solitaires 
où  il  garde  son  troupeau,  le  jeune  berger  assis  sur 
quelque  éniinence,  jette,  à  tout  hasard,  une  vocalise  : 
«  bat  Jero  Jero  Jero  »  —  Va  au  loin,  au  loin,  au  loin. 
—  Presque  toujours,  de  la  montagne  voisine,  une 
fraîche  voix  de  bergère  lui  répond  et  c'est  alors  un 
interminable  dialogue  à  travers  l'espace,  entre  le 
pastour  et  la  pastourelle  qui  improvisent,  sans  nul 
souci  de  la  rime,  de  puérils  couplets  que  scinde 
l'interminable  «  baï  Jero  Jero  Jero  ».  Nous  doutons 


(i)   E.   Marty:   «   Le  Baïlère  ».  Lo  Cobrcto,  septembre   1895. 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIEXS 


fort  que  jamais  amants  Cantaliens  aient  échange 
aussi  poétique  «  bailero  »  que  celui  mis  par  Verme- 
nouze  sur  les  lèvres  de  «  L'aînée  du  Haut  Pnech  )) 
et  de  son  amoureux  «  Batistou  ».  Marins  Versepuy, 
le  «  sauveur  »  de  nos  vieilles  mélodies  Auver- 
gnates (1),  a  adopté  un  air  de  «  Bailero  »  recueilli 
par  lui,  sur  des  paroles  Cantaliennes  de  P.  Géraud, 
Delzangles  en  a  composé  un,  paroles  et  musique, 
que  son  naturel  pourrait  laisser  croire  authentique. 
Nous  lui  préférons  encore  la  jolie  définition  que  le 
même  écrivain  donne  de  ce  chant  tout  spontané, 
héritier,  à  la  fois,  de  la  «  Te n son  »  et  de  la  «  Pas- 
tourelle  »  médiévales: 

«  Le  «  Bailero  »  est  une  chanson  de  plein  vent, 
«  au  rythme  animé  et  enjoué,  un  dialogue  chanté 
((  (|ue  s'envoient  de  loin  les  bergers  et  les  bergères, 
«  mélodie  joyeuse,  gai  carillon  de  voix  enfantines 


(i)  M.  Marins  Versepuy  a  recherché  avec  une  ténacité  artis- 
tique des  plus  méritoires  les  vieilles  mélodies  Auvergnates  et  a 
publié  plusieurs  recueils  de  Chansons  d'Auvergne  :  «  Sabots 
et  Bruyères  —  «  Sapins  et  Fougères  »  —  Brousses  et  Genêts  » 
—  «  En  filant  nos  quenouillées  »,  qui  ont  eu  le  plus  légitime 
succès.  Nous  sommes  fort  honorés  de  compter  parmi  les  préfa- 
ciers de  ces  recueils  musicaux  en  compagnie  de  Louis  Farges  et 
d'Armand  Delmas. 


28  LES     TROUBADOUHS     CANTALIENS 

((  qui,  pendant  la  belle  saison,  retentit  fréquemment 
((  dans  les  montagnes  d'Auvergne  parmi  le  tinte- 
«  ment  des  sonnailles  des  troupeaux  »  (1).  N'ayant 
pas  de  paroles  fixes,  le  «  Baïlero  »  ne  peut  nous  faire 
connaître  la  poésie  Cantalienne  après  le  déclin  des 
Troubadours,  pas  plus  que  le  <<  Regret  ».  Ce  Chant 
qu'on  suppose  nous  venir,  comme  la  «  Gronda  »,  du 
plus  lointain  des  âges  Celtiques,  est  une  mélodie 
triste,  souvent  sans  paroles,  que  le  «  Cobrcttaire  » 
(joueur  de  cabrette)  met  une  virtuosité  réelle  à  im- 
proviser. On  peut  presque  dire  que  c'est  là  seule  mé- 
lodie vraiment  expressive  où  le  rustique  artiste  fasse 
passer  un  peu  de  son  âme.  Jadis,  sans  doute,  le  musi- 
cien improvisait  à  la  fois  paroles  et  musique.  On 
ne  connaît  guère  de  texte  de  «  Regret  »  que  celui 
qu'on  joue  en  conduisant  la  mariée  de  la  maison 
paternelle  à  sa  nouvelle  demeure.  Si  la  valeur  imagi- 
native  y  est  nulle,  le  bon  sens  avisé  du  montagnard, 
son  prudent  scepticisme  s'y  décèlent  fort  peu  aima- 
bles pour  le  nouvel  époux.  Un  père,  chagrin  de  voir 
sa  demeure  désormais  vide  de  gaieté,  un  amoureux 
éconduit  sont  seuls  excusables  de  vouloir  persuader 


(i)  Delzangles,    P.   28. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  29 


à  la  mariée  que  l'innocente  et  calme  vie  de  la  mai- 
son paternelle  est  préférable  aux  joies  passionnées, 
orageuses  peut-être,  de  la  demeure  conjugale. 


Ound  bas,  mo  mïo?  Ound'  bas?   Où  vas-tu,  ma  mie  ?  Où  vas-tu? 
Soras-tu  miel  ound'  bas  Seras-tu  mieux  où  tu  vas 

Que  dé  qu'ound'  erès?  Que  là  où  fu  étais. 

Ound  bas?  Ound'  bas,  mo  mïo?    Où  vas-tu?  Où  vas-tu,  ma  mie? 
Erès  plot  qu'ound'  erès.  Tu  étais  bien  où  tu  étais. 

Que  soras  ound'  t'en  bas,  Comment  seras-tu  où  tu  vas? 

Ound'  bas,  mo  mïo?  Ound'  bas?    Où  vas-tu,  ma  mie?  Où  vas-tu? 
Erès  miel  de  qu'ound'  erès  Tu  étais  mieux  où  tu  étais 

Miel  que  de  qu'ound  bas   (i).       Mieux  que  là  où  tu  vas. 

Fi!  le  vilain  et  immoral  «  Regret  »  !  Sous  son  air 
apitoyé,  il  cherche  à  accroître  encore  le  trouble  de 
la  jouvencelle  au  moment  même  où  tant  de  sujets 
d'émoi  la  vont  assaillir  ! 

Quelques  trop  rares  poésies  Cantaliennes,  nées 
probablement  au  XVIIe  siècle,  se  rapprochent  vrai- 
ment de  la  manière  des  Troubadours,  en  rappellent 
les  délicatesses  d'expressions  et  jusqu'à  leur  exagé- 
ration à  parler  des  peines  de  cœur.  Une  bergère  pra- 


(i)  Delzangles,    P.    18. 


30 


LES     TROUBADOURS     CANTALIESS 


tique,  n'entendant  point  laisser  chômer  son  cœur, 
en  réclame  restitution  à  l'adorateur  refroidi  : 


Quond  tu  boulios  rroun  cur  en  gatchi 
L'i  ben  os  per  ndllo  douçours  ; 
Mes  quond  l'as  ougut  boulatchi  ! 
Ls  litngut  fret  coi.m'un  gloçou 
Aï  boa  atchi  !  toumo  me  lou. 

Me  l'as  ogut  din  soun  tel  atchi 
E  din  so  pus  crrno  sosou 
Se  n'en  fas  pas  un'aoutre  usatchi 
Torno  me  lou.  Torno  me  lou 

Li  o  un  postrou  din  lou  bilatchi 
Que  me  Ion  tournejio  be  prou 
E  omb'un  paou  de  robiliatchi 
Lou  li  forio  possa  per  bou 
Aï  !  boulatchi  !  torno  me  lou 
Torno  me  lou   (r) 


Quand  tu  voulais  mon  cœur  en  gage 
Tu  employais  [pour  l'obtenir]  mille  douceurs 
Mais,  quand  tu  l'as  eu.  volage  ! 
Tu  es  devenu  froid  comme  un  glaçon 
Ah  !  volage  !  Rends-le  moi  donc. 

Tu  me  l'as  pris  dans  son  bel  Age 
Et  dans  sa  plus  jolie  saison 
Si  tu  n'en  fais  meilleur  usage 
Rends-le  moi.  rends-le  moi  donc. 

Il  est  un  berger  de. mon  village 
Qui  rode  sans  cesse  autour 
Avec  un  léger  rabilhage 
Je  le  lui  ferai  accepter  comme  neuf! 
Ah  !  volage,  rends-le  n  oi 
Recds-le-moi  donc. 


A  la  rusée  bergère  qui  tente  d'éveiller  sa  jalousie 
et  ne  lui  cache  pas  qu'elle  a  preneur  de  ce  coeur  qui 
lui  est  devenu  indifférent  et  dont  elle  saura  effacer 
toute  trace  d'usage,  le  frigide  amoureux  a  pu 
répondre  par  ce  couplet  si  philosophique  qui  sert  de 
thème  à  une  de  nos  plus  jolies  bourrées: 


Quond  ieou  t'eimabe 

Drouletto 
T'opproumettio  prou 
.Mes.   aro  que   te   tene 

Drouletto 
Jiogue  del  bostou  (2). 


Quand  je   t'aimais 
Fillette 
Je  te  promettais  tout. 
Mais,  à   présent  que   tu    es 
Fillette  [mienne 

Je  joue  du  bâton. 


O)   Publié   par   Bancharel  :    Gram.   et   Poètes,    P.   55. 
(2)  Dict.  Stat.   du  Cantal,   T.   II,    P.    152. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  31 

Elle  est  bien  dans  le  sentiment  tendre  d'un  Pierre 
de  Rogiers,  d'un  Fàydit  du  Bellestat,  cette  requête 
à  la  Marivaux  : 

Li  ô  duos  onnados  J'oici  deux  années 

Que  tu  me  dubes  dons  poutous  Que  tu  me  dois  deux  baisers 
Serios  donnado  Tu  serais  damnée 

Torno  me  lous  Rends-les  moi. 

Nostre  curât  pretchio  toujiours Notre  curé  recommande  toujours 
De  retene  pas  rès  De  ne  rien  garder  indûment 

Per  l'intérêt  de  dous  Pour  l'intérêt  de  mes  deux  baisers 

Torno  m'en  très  (i).  Rends-m'en  trois. 

Elles  ne  sont  que  trop  rares  les  poésies  Canta- 
liennes  simplement  galantes.  La  chanson,  cette 
forme  poétique  préférée  des  Troubadours,  conserve 
les  faveurs  de  la  foule  ;  mais  elle  oublie  entièrement 
les  règles  de  «  V amour  courtois  »,  descend  à  la  tri- 
vialité, devient  volontiers  plus  que  Gauloise.  — 
«  Le  genre  erotique  y  domine  presque  toujours  », 
constatait  avec  regret  P.  de  Chazelles,  au  milieu  du 
XIXe  (2).  Delzangles  en  découvre  à  grand'peine 
quatre  ou  cinq  qui  ne  sont  que  grivoises  ;  mais  com- 
bien !  —  «  Les  autres  sont  trop  lestes,  trop  crues, 


(i)   Bancharel  :    Gram.   et    Poètes,    P.   56. 
(2)  D.ict.  Stat.  du  Cantal,  T.  II,  P.  152. 


32  LES     TROUBADOUliS     CANTALIENS 


((  pour  les  reproduire  »  (1).  Bancharel,  père,  con- 
vient que  «  beaucoup  d'entre  elles  sont  du  genre 
<(  qu'on  appelle  un  peu  débraillé;  nous  sommes  obii- 
<<  gés  d'en  laisser  et  des  pins  belles  »  (2).  A  l'étable, 
où  la  langue  d'Oc  s'est  réfugiée,  la  chanson  a  pris 
la  mentalité  grossière  des  vachers  et  des  pâtres; 
parmi  celles,  parvenues  jusqu'à  nous,  dont  se  sont 
délectés  les  paysans  Cantaliens  entre  le  XVe  et  le 
XXe  siècles,  il  n'en  est  pas  une  seule,  croyons-nous, 
qu'on  puisse  citer  intégralement  sans  gêne!  Toutes 
sont  anonymes,  aucune  n'est  assez  caractéristique 
pour  qu'on  puisse  lui  attribuer  date  certaine;  bon 
nombre  paraissent  postérieures  à  la  Révolution, 
enlaidies  de  nombreuses  exjn'essions  françaises 
«  patoisées  ». 

Dans  les  beaux  recueils  qu'il  a  consacrés  aux 
«  Chansons  d'Auvergne  »,  le  maître  Marius  Ver- 
sepuy  a  conservé  les  paroles  d'une  de  nos  chansons, 
qui  paraît  dater  du  XVIIIe  siècle,  dont  il  a  noté  et 
harmonisé  l'air  (3).  La  jeune  Cantalienne  répond 


(i)  Chants  Populaires.   P.  28. 

(2)  Bancharel,  P.  55. 

(3)  Versepuy  :   «   Sabots   et   Bruyères   »,   F.   14  et   15,  donne  le 
texte  intégral   et   la  musique   de   cette  chanson. 


LES     TROUBADOURS     CAKTALIENS 


d'abord  fort  sagement  à  l'invite  du  «  galant  »  ;  niais 
bêlas  î  à  cette  cadette  des  bergères  aimées  des  Trou- 
badours, les  siestes  sous  le  feuillage  sont  aussi 
fatales  qu'aux  pastourelles  qu'entraînaient  sous 
l'ombrage  Pierre  de  Vie  et  Gavaudan! 


Onons  ol  bouos,  Poulotto 
Onons  li  toutes  dous 
\'en  culiren  los  flours 
De  toutos  coulours 
N'en  mescloren  los  tuos 
Ombe  leis  mios 

Nouri,  ço  dis  lo  Poulotto 
L'i  bouole  pas  ona 
Quond  ourions  tout  mescla 
Pourrions  pas  plus  tria. 
Bous,   lou  premié.   seria> 
Que  bous  n'en  ririas  ! 


Allons  au  bois.  Poulette. 

Allons-y  tous  les  deux 

Nous   en    cueillerons   les   fleurs 

De  tintes  couleurs. 

Nous  mêlerons  les  tfaincs. 

Avec  les  miennes. 

Non,    dit    la    Poulette 
Je  n'y  veux  pas  aller 
Quand  nous  aurions  tout  mêlé 
Ne  pourrions  plus  trier 
Vous,  le  premier,  sériée 
Qui  bien  rirait. 


La  suite  de  la  chanson  nous  apprend  que  les 
bonnes  résolutions  de  Poulette  ne  tinrent  pas  devant 
les  instances  du  solliciteur.  Non  seulement  elle  le 
suivit  sous  les  aulnes;  mais  c'est  elle  qui,  séduite 
par  le  flageolet  du  berger,  lui  demande,  à  la  chute 
du  jour  qui  les  surprend  toujours  assis  sur  le  gazon, 
de  rejouer  encore  de  son  instrument  et  le  pastour 
exténué  qui  s'excuse  sur  sa  fatigue. 

«  Marguerite  »,  «  Joli  Galant  »,  «  La  Vieille  » 
font  songer  par  leurs  mordantes  satires  à  la  causti- 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


cité  de  Pierre  de  Vie  ;  «  Le  Loup  »  rappelle  le  faire 
de  Gavaudan  dont  elle  a  toute  la  crudité  brutale. 
Il  serait  intéressant  de  pouvoir  dater  une  autre 
chanson  Cantalienne,  modeste  émule  de  la  fameuse 
«  Magali  »  Provençale  dont  elle  est  peut-être  sim- 
plement un  maladroit  pastiche. 

BRUNETTE 

Boun  jiour,  Brunetto,  qu'aï  tont  eimado 

Te  donne  tout  moun  cur  ombe  tout  moun  orgin 

Pouodès  gorda  toun  cur  é  toun  orgin 
Ieou  me  mettrai'  Mounjio  dins  un  Couben 
fiomaï  tu  n'oouras  de  ieou  de  countentomen 

Si  te  mettes  Mounjio  dins  un  Couben 

Ieou  me  mettrai   Prestré,  Prestré  tchiormon    (i) 

Ieou  coufesseraï  leis  damos  din  leis  Coubens 

Si  tu  te  mettes  Prestré,  Prestré  tchiormon 


(i)  En  Càntalien,  le  Prêtre  est  «  Coppclot  ».  «  Curât  »  ;  le 
mot  «  Prestré  »  est  d'importation  Française.  L'adjectif  «  tchior- 
mon »  n'est  pas  de  plus  pure  origine. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIE.NS  35 

Ieou  me  mettrai'  roso  sus  lou  rousié 

Jiomaï  tu  n'ouras  de  ieou  de  mos  omitiés  (  i  ) 

Si  te  mettes  roso  sus  lou  rousié 

Ieou  penraï  lo  fouormo  d'un  jiordinié 

Onoraï  culi  lo  roso  sus  lou  rousié  (2). 

Bonjour,  Brunette  tant  aimée, 

Je  te  donne  tout  mon  cœur  et  toute  ma  fortune. 

Tu  peux  garder  ton  cœur  et  ta  fortune 
Je  me  ferai  Moniale  dans  un  Couvent 
Jamais  tu  n'auras  de  moi  de  contentement. 

Si  tu  deviens  Moniale  dans  un  Couvent 

Je  me  ferai  Prêtre,  Prêtre  charmant 

Je  confesserai  les  dames  dans  les  Couvents. 


(1)  «  Omitics  »  est  mot  Français  pas  même  patoisé.  Le  mot 
Cantalien  «  Omistat  »  serait  impropre  comme  synonyme  de 
«  countentomen  »,  expression  fort  exacte  employée  aux  autres 
strophes. 

(2)  Publiée  pour  la  première  fois,  croyons-nous,  par  M.  Del- 
zangles,  P.  86.  Les  expressions  d'importation  étrangère  s'y 
révèlent  nombreuses.  Le  «  tchi  »  —  chien  —  décèle  d'origine 
Mauriacoise  ou  San  Floraine. 


36  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Si  tu  te  fais  Prêtre,  Prêtre  charmant 

Je  me  ferai  rose  sur  le  rosier 

Jamais  tu  n'auras  de  moi  aucune  amitié. 

Si  tu  te  tais  rose  sur  le  rosier 

Je  prendrai  la  forme  d'un  jardinier 

J'irai  cueillir  la  rose  sur  le  rosier. 

Les  transformations  se  continuent,  une  quinzaine 
de  couplets  durant,  quelque  peu  monotones,  gâtés 
surtout  par  l'impureté  du  dialecte  par  trop  riche 
d'importations  Françaises. 

<  '  est  à  Fun  des  Quarante  de  l'Académie  Fran- 
çaise qu'il  uous  faut  aller  demander  la  pureté 
d'expressions  Oantaliennes  et  la  joliesse  un  peu 
apprêtée  du  XVIIIe  siècle  finissant.  Louis  de  Boissy, 
né  à  Vic-sur-Cère,  en  Hi!)4,  Membre  de  l'Académie 
Française  depuis  1751.  fit  représenter,  le  23  janvier 
1753,  au  théâtre  des  Italiens,  une  comédie  intitulée 
«  La  Frivolité  ».  Il  y  introduit  ce  couplet  en  pur 
dialecte  <  îarladézieu  : 

Coumo  l'auzel  près  din  un  niou 
Moun  cor  crido  que  fa  pietat. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  37 


Auzi  lou  que  fa  piou,  piou,  piou,  piou  ! 

Per   aber  la   libertat 
Coumo  l'auzel  près  din  un  niou 
Moun  cor  crido  que  fa  pietat  !   (i) 

Comme  l'oiselet  pris  au  nid 
Mon  cœur  crie  à  faire  pitié 
Ecoutez-le  faire  :  piou,  piou,  piou,  piou  ! 

Pour  conquérir  sa  liberté. 
Comme  l'oiselet  pris  au  nid 
Mon  cœur  crie  à  faire  pitié! 

A  parcourir  toutes  les  poésies  Cantaliennes,  assez 
nombreuses  pour  emplir  un  volume  compact,  qui 
paraissent  sûrement  antérieures  à  la  Révolution,  on 
n'en  trouve  vraiment  aucune  d'envergure  réelle  et 
qui  ait  quelque  haleine  ;  mais  il  n'en  est  pas  où,  d'ici, 
de  là,  ne  se  révèle  l'humour  de  nos  pères  en  quelques 
délicates  ou  malicieuses  strophes.  Les  «  Noëls  » 
abondent  dont  quelques-uns  de  jolie  inspiration. 
Celui-ci,  un  des  plus  rustiques,  paraît  un  des  plus 
naturels  et  des  meilleurs  : 


(i)   Nous    devons    communication    de    cette  poésie    à    M.    l'abbé 
R.   Four,  curé  de  Saint-Saury. 


38 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


Bertrond,  faï  nous  esclaïre 

Oluco  lou  brondou 

Per  beire  l'Efontou 

Qu'es  noscut  n'o  pas  gaïre. 

Entre  leis  bras  de  so  maire 

Qu' enquèr o  es  tout  pitch;ous 

Oh  !  digas,  Mono,  pecaïre 
Caou  qu'ossias  tout  potit 
Quond  l'efont  es  noscut...  (i) 

Qu'obias  bous  per  bous  tchiaïre 
Beleou  rès,  paoubro  maire  ! 
Qu'olio  nous  obertit. 


Bertrand,  éclaire-nous 
Allume  le  brandon 
Pour  aller  voir  l'Enfant 
Qui  vient  de  naître 
Dans  Us  bras  de  sa  mère 
Il  est  encore  si  petit! 

Oh!  dites,  Marie,  pauvre  chère 
l'i  us  avec  dû  tant  souffrir 
Quand     l'Enfant     est     venu     au 
[inonde... 
Qu'avies-vous  ccmtne  couche/ 
Rien,  peut-être    pauvre  mère! 
Il  fallait  nous  avertir. 


Ieou  bous  offre  moiui  montel         Je  vous  offre  mon  manteau 
Bourrio  que   fouguesso  pus  bel.    Je    le   souhaiterais    plus   grand 

Il  n'est  pas  de  poil  de  bouc 
Mais  de  pure  laine  d'agnelet 
Il  -vous  tiendra  bien   chaud 
En  dépit  du  grand  froid 


X'es  pas  de  pieou  de  bout 
Qu'es  tout  d'ognice. 
Bous  tendro  plot  caoudet 
Maougrès  lou  fret. 


Ieou  te  remercie,  postourel;  Je  te  remercie,  berger 

Gardo  ne  toun  montel  Garde  ton   manteau 

Lou  mieou  fil  se  soubenro  de  toun  Mon    fils   se   souviendra    de    ton 
[oumatchiè.  [hommage 

Din  l'hiriouso  éternitat  Dans  l'heureuse  éternité 

Seras  pogat  Tu  en  seras  récompensé. 


Odicias.  Morïo,  pecaïre 
Naoutres  nous  retordons 
Lou  bestiaou  es  tout  long 
N'es  obal  pel  compestre 
Lou  loup  benrio,  pouot  estrè 
E  nous  lou  monjiorio   (2). 


Adieu  Marie,  pauvre  chère, 
Nous  nous  attardons 
Notre  bétail  est  si  loin 
Là-bas  dans  le  pâturage 
Le  loup  viendrait  peut-être 
Nous  le  manger. 


(1)  Même   dans   un   cantique,   le   poète   anonyme   introduit   tout 
naturellement  des  crudités  qui  nécessitent  une  coupure. 

(2)  Publié  par  Bancharel  père  :  «  La  Grammaire  et  les  Poètes 
de  la  langue  patoise  d'Auvergne  »,  1886,  P.  ?7- 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


Les  pieuses  ((  Gantilènes  de  la  Passion  »  que 
uotre  jeunesse  rurale  allait  chanter  encore,  il  y  a 
moins  d'un  demi-siècle,  de  porte  en  porte,  la  Semaiue 
Sainte  (1)  ont  d'attendrissants  couplets.  «  La  Con- 
version de  Madeleine  »  met  une  naïveté  charmante 
à  nous  montrer  Madame  la  Vierge  et  son  fils  Jésus 
se  promenant  sur  la  place  de  la  cathédrale  de  Saint- 
Flour  où  Madeleine  folâtre  avec  les  garçons  de 
l'endroit.  En  vain  Marie  la  presse-t-elle  de  quitter 
cette  dangereuse  compagnie,  Madeleine  s'y  refuse  et 
ne  se  laisse  convaincre  que  lorsque  la  Vierge-Mère 
lui  montre  en  Jésus  le  plus  beau  des  enfants  des 
hommes  : 


Dohon  de  dinira  dins  lo  Gleiso  Avant  d'entrer  dans  l'Eglise 

0  1"  Gleiso  d'o  Scmt-Floiir  Dans  l'Eglise  de  Saint-Flour 

ton  boun  Diec t  lo  Sento  Bierjio  Le  Bon  Dion  el  la  SaJate  Vierge 

Se  permenabou  mutes  rious  >e  promenaient  tous  deux 

Li  roncountrcron  Modeleno  Ils  rencontrèrent  .Madeleine 

Que  jioiabo  omb'  lei  gorçous  yui  jouait  avec  les  garçons 

Lo  Sento  Biergio  li  domondel  La  Mainte  Vierge  lui  demanda 


(i)  En  consacrant  leurs  veillées  à  aller  chanter  de  village  en 
village,  de  maison  en  maison,  le  récit  de  la  Passion,  les  jeunes 
chantres  Cantaliens  n'avaient  pas  pour  objectif  que  d'édifier  leurs 
compatriotes,  mais  surtout  de  ramasser  une  grande  quantité 
d'œufs  pour  faire  une  omelette  monstre  le  jour  de  Pâques. 
A  la  fin  de  chaque  strophe,  ils  avaient  soin  de  réclamer  claire- 
ment leur  salaire  :  «  Petit  œuf,  passe  par  la  chatière  de  la  porte 
et   viens    dans    mon    panier.    » 


-iO 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


Boules  béni  omb'naoutrcs  ?  >■ 
M(  s,  Modeleno  li  rcsponndel  : 
•  Baoutres  menai  pas  de  gorçous 
l.n  Sento  Biergio  li  respoundel  : 

Mcuc  lou  pas  lie!  de  lotîtes 
Jiésu,  Jiésu 

Jiésu  i!nn>. 

I  h  prenguero  i  c  l'omencrou 
n  |o  Gleiso  d'o  Sont-Flo»r. 


g  Voulez-vous  venir  avec  nous  :'  . 
Mais  Madeleine  lui  répondit  : 
o  Vous  autres  vous  ne  menez  pas  d< 
La  Sainir  Vierge  lui  ilii  : 
«  Je  couilnis  If  plus  beau  de  tous 

Jésus,  Jésus 

Jésus  doux 
Ils  la  pi  irent,  la  menèrem 
A  l'Eglise  de  Saint-Flonr. 


Moins  facile  encore  à  détacher  du  péché  nous 
apparaît  l'entêtée  Poulotte.  A  l'aven  de  ses  jeux  sur 
la  fougère  avec  Pierre,  le  beau  berger,  le  confesseur 

déclare  : 


Proumetté  me,   filhotto 
De  jiomaï  li  porla 
Oqu'ouo  es  un  hoïssaple 
Que  bous  forio  pecca 
Oqu'ouo  es  un  pitchiou  diaple 
Que  bous  forio  donna. 


Promettes-moi,  fillette 
De  ne  plus  lui  parler 
C'est  un  être  haïssable 
Oui  vous  ferait  pécher 
C'est  un  petit  diable 
Oui  vous  ferait  damner! 


Poulotte  veut  bien  faire  double,  triple  pénitence 

niais  non  pas  renoncer  à  Pierre: 


Piorrou  qu'ouo  es  pas  un  diaple  ! 
Pero.  qu'obès  bous  dit! 
Qu'ouo  es  un  pastre  eimaple 
Bous,   s'es   un   Ontecbris 
Es  obal  que  m'espero 
Obès  bel  confessa, 
Se  bous   escape,   Pero, 
Jiomaï  plus  m'ottopaï   (i). 


Pierre   n'est  pus   un   diable: 
Père,  quavez-vous  dit! 
C'est  un  berger  aimable: 
Cous  êtes  un  Ante-Christ. 
Il  est  là-bas  qui  m'attend 
fous  avez  beau  confesser 
Si  je  z'ous  échappe.  Père. 
Jamais  vous  ne  me  rattrapez! 


Soyons    reconnaissants    à    l'entêtée    Poulotte   de 


i  i  >  Chants  popul.,    P.   08. 


LES     T1Î0UBAD0URS     CASTALIEXS 


termes  relativement  convenables  dont  elle  se  sert 
pour  affirmer  son  penchant  au  «  peccat  bounut  a 
—  péché  bourru.  —  C'est  le  terme  consacré,  l'euphé- 
misme dont  se  servaient  les  prédicateurs,  eux- 
mêmes,  pour  désigner  les  violations  multiples  du 
sixième  commandement.  Renonçons  à  donner  d'au- 
tres échantillons  de  la  poésie  rustique  Cantalienne 
du  XVIIIe  siècle.  Lorsqu'on  en  a  supprimé  les  vers 
très  libres,  d'un  naturalisme  et  d'une  crudité  fort 
Gauloise,  certes,  spirituelle  même,  souvent,  le  reste 
est  vraiment  dénué  d'intérêt  poétique.  Constatons 
plutôt  le  regain  d'énergie  que  valut  à  la  Muse  plé- 
béienne le  grand  bouleversement  révolutionnaire. 

Dans  les  campagnes,  surtout,  tous  les  défauts, 
tous  les  vices  du  régime  politique  et  administratif 
Français  se  personnifiaient  dans  l'odieuse  percep- 
tion des  impôts  et  les  privilèges,  injustifiés  depuis 
des  siècles,  dont  jouissaient  toujours  la  Noblesse  et 
le  Clergé.  Du  joui'  où  les  Capétiens  avaient  réalisé 
l'unité  Française,  fait  vraiment  une  patrie  homo- 
gène de  tous  ces  Duchés,  Marquisats,  Comtés,  Ba- 
ronnies  et  fiefs  qui  morcelaient  la  France  du  Xe,  le 
régime  féodal  se  survivait  dans  l'iniquité  odieuse 
d'un  système  suranné  auquel  se  superposait  la  dîme 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


Ecclésiastique  confondue  par  le  contribuable  dans 
une  commune  exécration.  Ivre  de  liberté,  le  peuple 
ne  se  lasse  pas  de  cette  griserie  capiteuse;  les  me- 
neurs n'ont  qu'à  lui  faire  croire  à  quelque  danger 
imaginaire  pour  la  République,  à  quelque  retour 
offensif  des  Aristocrates  et  des  Curés  pour  l'affoler, 
le  pousser  aux  crimes  les  plus  ignobles.  Il  devait 
certainement  traduire  assez  exactement  l'état  d'âme 
des  bandes  d'incendiaires  et  de  massacreurs  qui  sil- 
lonnèrent la  Haute-Auvergne,  le  barde  populaire  qui 
s'écriait  : 


Cossoren    lo    Xouplesso 
D'oqueste  poïs 
E  li  foren  beire 
Se  li  debons  rès 


Nous  chasserons  la  Noblesse 
De  tout  ce  pays-ci 
Et  lui  ferons  voir 
Qu'on  ne  lui  doit  rien. 


X'obès  pas  bit  Bounhomme 
Omb'  lou  pieu  rosat 
Doriéroment,  en  Fronço, 
S'es  plo  distingat 
Pourtabo  de  lei  dalhos 
E  des  talho-prats 
Per  coupa  los  combos 
D'oquetches  mouchuras. 

II 

Del  temps  de  lo  Xouplesso 
Colio  soluda. 
Tout'   oquelo   conalho 
Colio    respeta 


N'avez-vous  pas  vu  Bonhomme 

Avec  sa  tête  rasée? 

Dernièrement  en  France 

Il  s'est  fort  distingué 

Il  portait  des  faulx 

Et  des  taille- prés 

Pour  couper  les  jambes 

De  tous  ces  gros  Messieurs. 

II 

Du  temps  de  la  Noblesse 
Fallait  la  saluer 
Et  toute  cette  canaille 
Fallait  la  respecter. 


LES     TROUBADOUKS     CANTALIENS 


Ah  !  se  huéi  l'i  tournabo 
Te  soludorions  ; 
Omb'  uno  bolajio 
Te  bologiorions. 


Ali!  si  aujourd'hui  elle  revenait, 
Nous  la  saluerions, 
Avec  un  balai 
Nous  la  balaierions. 


III 


III 


Lour  pourtosions  los  poulos 
Nous  lei  boulioù  pas. 
Se  n'érou  pas  grassos 
Lei  recebioù  pas. 
Se  huéi  los  te  pourtabou 
Lei  recebrios  be  : 
Mai  siasquou  ogassos 
Lei  monjiorios  be. 

IV 


Nous   leur   portions   des   poules; 

Ils  ne  les  voulaient  pas, 

Si  elles  n'étaient  pas  grasses, 

Ils  ne  les  recevaient  pas. 

Si  nous   te   les  portions   aujour- 

Tu  les  recevrais  bien  [d'iiui 

Et  seraient-elles  maigres  comme 

Tu  les  mangerais  bien,     [des  pies, 

IV 


Quond  obions  fat  guerbos 
Lou  colio  oberti, 
Oquel  oristocrato 
Lei  benio  desporti, 
Portotchiabo  lei  guerbos 
Omai  les  crousels 
E   puis    nous    deissabo 
Lei  niôus  deis  ôussels. 


Quand  nous  avions  lié  gerbes, 
Il  nous  fallait  l'avertir, 
Et  cet  aristocrate 
Les  venait  départir. 
Il  partageait  les  gerbes 
Voire  même  les  crousels  (i). 
Et  puis  ne  nous  laissait 
Que  les  nids  des  oiseaux. 


V 

Omossions  los  costonhos 

Los  li  colio  tria, 

Los  poulidos  morronos, 

Per  lei  li  pourta. 

Se  huéi  te  los  pourtabou 

Tu  los  penrios  be; 

Mai   siasquou   pouiridos 

Lei  monjiorios  be 


Quand    nous    ramassions    châtai- 
II  fallait  les  lui  trier  [gnes 

Et  les  plus  beaux  marrons 
Il  fallait  les  lui  porter. 
Si  maintenant  te  les  portions, 
Tu   les  prendrais  bien 
Et  fussent-elles  pourries 
Tu  les  mangerais  bien! 


(i)  Groupe  de   dix  gerbes   réunies   en  croix   pour  les   garantir 
de  la  pluie. 


44 


LES     TROUBADOURS     CAXTALIENS 


VI 


VI 


S'ottroposions  uno  lèbre 
Lo  colio  pourta 
On'  oquel  oristocrato 
Omb'  lou  copel  jioul  bras: 
Se  huéi  lo  li  pourtosions 
Guel  lo  penrio  be 
Quond  siasquo'uno  feyno 
Lo  monjiorio  be. 


Si  nous  prenions  un  lièvre 

II  fallait  le  porter, 

A  cet  aristocrate, 

Le  chapeau  sous  le  bras. 

Si   aujourd'hui    nous   le   lui 


Il  le  prendrait  bien, 
Et  fût-ce  une  fouine, 
Il  la  mangerait  bien. 


por- 


tions, 


(i) 


VIII 


VIII 


Ah  !   f  outut   oristocrato, 

Cossi  t'en  foutios 

D'oquel  pitchiou  pouople 

Que  te  nouirissio  ! 

Lou  pàure  pitchiou  pouople 

O  lo  libertat 

E  deis  oristocratos 

N'en  boulons  plus  cat 


Ah!  fichu  aristocrate, 
Comme  tu  t'en  moquais, 
De  ce  menu  peuple 
Oui  te  nourrissait. 
Le  pauvre  petit  peuple 
A  la  liberté, 
Et  de  tous  ces  nobles. 
N'en   veut  plus  aucun. 


IX 


IX 


T'obons   fat  uno  taxo 

Mai  lo  segras  be 

Ou   lo   guillotino 

Te  rosoro  be... 

Ah  !  grond  couqui  de  nople 


ATous  t'avons  fait  une  taxe 
Tu  la  subiras, 
Ou  la  guillotine 
Te  raseras  net. 
Ah!  coquins  de  nobles, 


(i)  Il  est  impossible  de  reproduire  la  strophe  VII  où  Jacques 
Bonhomme    se    réjouit    de    la    disparition    d'un    prétendu    droit 

seigneurial    dont    sa    femme    aurait    été    la    victime parfois 

heureuse  ! 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 


Boulur  é  fripoun,  Voleurs  et  fripons, 

Huei  lou  pitchiou  pouople  Maintenant  le  petit  peuple 

Te  foro  rosoun...  (i)  Te  met  à  la  raison. 

Ce  «  sir  ventes  »,  si  tant  est  que  ce  soit  le  nom 
convenant  à  cette  violente  poésie,  parait  dater  du 
plus  fort  de  la  Terreur.  Jean-Baptiste  Carrier,  l'en- 
fant d'Yolet,  le  Procureur  au  Présidial  d'Aurillac, 
devait  le  faire  chanter  par  les  bandes  Arpajonnaises 
qu'il  guidait  avec  Milhaud  (2),  conduisait  d'ici  de  là, 
partout  où  les  populations  rurales  paraissaient 
infectées  de  <(  modérantisme  ».  Un  peu  plus  tard 
parut  une  autre  chanson,  décalque  manifeste  de  la 
précédente,  qu'on  serait  tenté  de  dater  du  Direc- 
toire, de  l'époque  où  l'on  accusait  Barras  de  prêter 
l'oreille  aux  propositions  royalistes  et  où  le  général 
Bonaparte,  retour  d'Egypte,  «  le  petit  tondu  »,  pré- 
ludait au  Coup  d'Etat  du  Dix-huit  Brumaire  (9  no- 
vembre 1799)  qui  renversa  le  Directoire.  A.  Bancha- 
rel,  qui  l'a  publiée  (3),  l'appelle  la  «  Marseillaise  des 


(i)  Nous  avions  déjà  publié  cette  chanson  dans  nos  «  Récits 
Carladéziens  »  parus  en   1906. 

(2)  Milhaud,  né  à  Arpajon,  énergumène  révolutionnaire  dont 
la  première  partie  de  sa  vie  ne  saurait  être  assez  flétrie,  toute 
remplie  des  plus  détestables  excès.  La  carrière  militaire  fut  son 
chemin  de   Damas.   Il  devint  général  et  Comte  de  l'Empire  ! 

(3)  «   Grammaire   et    Poètes   »,    P.   58. 


46  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


Aurillacois  sous  la  République  et  le  Directoire  ». 
Elle  offre  la  caractéristique  d'évoquer  les  abus  jour- 
naliers dont  le  paysan  pâtissait  avant  la  Révolu- 
tion, de  le  mettre  en  garde  contre  les  menaces  de 
contre-révolution  que  redoutait  le  Directoire,  soit 
du  côté  des  royalistes,  soit  du  parti  militaire  qui  se 
groupait  autour  de  Bonaparte. 

Per  monténi  lo  Franco réunissons-nous, 

Car  lou  pitchou  poplé  sion  trop  molheiroux. 
Gordoren  l'Ossemblado  que  nous  som  dounat  : 
Bibo  lo  Républico!  bibo  lou  Tiers-Estat! 


Pourton  lo  coucardo,  l'Hobit  de  souldat, 
Fusil  en  bondoulievro,  lou  sabré  ol  coustat. 
Cossoren  lo  nouplesso,  d'oquesté  poïs 
E  lour  foren  beïre  que  lour  débon  rés  ! 


Tendren  dé  los  ossemblados,  nous  réuniren  ; 
Mountoren  dessus  los  caoussados,  lei  despolloren. 
Orégloren   les   comptés,  lour  foren  dei  billits; 
Pogoren   les   noplés,   gordorent  nostr'orgint. 

Possojion  o  lour  porto   lou   copel  jioul'bras, 


LES     TROUBADOURS     CANTALIEXS 


Dé  millo  poulitessos  boun   rondioou   pas   cat. 
Bougre  d'oristocrato,  cossi  tu  bibioï 
D'oquel  pitchiou  poplé  que  te  nouiricio  ! 


Onosias  ô  lo  pesco,  n'érou  tont  jiolous, 

Obias  un  plat  dé  troutchios  per  montjiat  chiaz  bous. 

Bénio  un  couqui  dé  gardo  lou  fusil  joul'bras: 

((  Laisso  m'oti  los  trouchios  ou  té  coutchi  en  bas.  )) 

Ouetchés  oristocratos   lour   collio  pourta 

Dé  los  poulos  grasso'  ou  loi   récébioou  pas 

S'ohuei  lei  lour  pourtabou  lei  récébrioou  bé, 
Mai"  quond  fouguèssou  cloucos  los  trégirioou  bé  ! 

01  temps  dé  lo  récolto  nous  bénioou  musela, 
E  un  mes  o  l'obonço  bénioou  tout  portotchia 
Oti  nous  fourtgigabou  toutes   les   claouzels 
E  nous  li  leissabou  que  les  nioous  d'aoussels. 

Oprès  cado  récolto  nous  bénioou  cleïma  ; 
Enquèro  malgré  naoutrés  nous  prendrioou  lou  bla. 
S'ohueï  lei  lour  pourtabou  lei  récébrioou  bé, 
Et  lour  forions  beïre que  couyounon  pas! 

Ouetchés  oristocratos  boulioou  doumina 


48  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

Sul  dret  dé  lo  cueïsso mais  zo  foroou  pas... 

Mettons-nous  su  los  armos,  brabés  citoyens,. 
Menténon  lou  titré  dé  républicains! 

Parlou  del  petchiout,  d'oquel  pièou  coupât 
Qu'es  bengut  en  Franco  per  nous  embrouiha. 
Ormons-nous  dé  fourcos,  dé  daillos  dé  prat 
Per  li  faire  beïré  que  lou  crégnon  pas. 

Nous  aou  roïat  lou  deïme,  lo  rento  otobé. 
E  n'en  son  o  lo  taillo,  lo  pogoren  bé. 
Gronds  oristocratos,  om  les  bras  dubers 
Lou  diaplé  bous  treïne  ol  found  de  l'ifer. 


Groupons-nous  pour  maintenir  la  France  (i) 
Nous  autres,  plèbe,  étions  trop  malheureux. 
Conservons  l'Assemblée  que  nous  avons  élue. 
Vive  la  République  !  Vive  le  Tiers-Etat  ! 

Nous  arborerons  la  cocarde,  l'uniforme  militaire  (2) 


(1)  En    République. 

(2)  De  la  Garde   Nationale. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  49 


Fusil  en  bandoulière,  sabre  au  côté. 

Nous  chasserons  la  Noblesse  de  notre  pays, 

Lui  prouverons  que  nous  ne  lui  devons  rien  (i). 

Nous  formerons  des  Comités,  nous  réunirons, 
Nous  escaladerons  les  chaussées  et  les  détruirons  (2). 
Nous  apurerons  les  comptes,  ferons  des  billets  (3), 
Nous  paierons  les  Nobles  (4),  garderons  notre  argent. 

Nous  passions  devant  leur  porte,  le  chapeau  sous  le  bras 
A  nos  mille  politesses  ils  ne  répondaient  jamais. 

B d'aristocrate,  avec  quel  égoïsme  tu  vivais 

Au  dépens  de  ce  menu  peuple  qui  te  nourrissait! 

Si  nous  allions  à  la  pêche,  ils  s'en  montraient  jaloux. 
Si  on  prenait  un  plat  de  truites  pour  le  manger  chez  soi 


(1)  On  faisait  courir  le  bruit  que  les  ventes  de  biens  natio- 
naux confisqués   sur  la   Noblesse   seraient   annulées. 

(2)  Les  seigneurs  construisaient,  à  leur  gré,  des  chaussées  ou 
barrages  sur  les  rivières.  Ces  travaux  engorgeaient  les  cours 
d'eau  et  inondaient  les  prés  en  amont.  Beaucoup  furent  détruits 
par  les  paysans   sous  la  Révolution. 

(3)  Des  assignats. 

(4)  En  assignats  ou  décrets  de  mise  hors  la  loi. 


50  LES     TROUBADOUBS     CANTALIENS 

Surgissait  un  coquin  de  garde,  le  fusil  sous  le  bras  : 
((  Laisse  là  les  truites,  ou  je  te  couche  à  terre.  )) 

A  ces  aristocrates  il  nous  fallait  porter 
Les  poules  bien  grasses,  sinon  ils  les  refusaient  (i). 
Si  nous  t'en  portions  aujourd'hui,  tu  les  accepterais  bien 
Fussent-elles    vieilles    poules-mères,    tu    les    mangerais 

[bien. 
Au  temps  des  récoltes,  ils  venaient  nous  museler 
Un  mois  à  l'avance,  venaient  tout  partager. 
Ils  fouillaient  et  refouillaient  tous  les  U  crousels  >>   (2), 
Xe  nous  en  laissaient  que  les  nids  d'oiseaux  (3). 

Après  chaque  récolte,  ils  venaient  nous  dimer 
Puis,  malgré  nous,  enlevaient  notre  blé. 
S'ils    s'en    avisaient   aujourd'hui,    on    leur   taperait    sur 

[le  nez 
Et  nous  leur  montrerions  que  nous  ne  plaisantons  pas. 

Ces  aristocrates  voulaient  dominer 

Exercer  «  le  droit  du  seigneur  )) Ils  ne  le  feront  pas. 


(1)  Dues    en    redevance. 

(2)  Groupe   de    dix   gerbe?    disposées    en    croix. 

(3)  Les  gerbes  aux   épis  vides  comme  nids  d'oiseaux. 


LES    TU0UBAD0U11S   CANTALIENS  51 


Mettons-nous  sous  les  armes,  braves  citoyens, 
Maintenons  notre  titre  de  Républicains. 

On  parle  de  ce  petit  homme,  aux  cheveux  ras  (  i  ) 
Qui  est  venu  en  France  pour  embrouiller  les  choses. 
Armons-nous  de  fourches,  de  faux  à  couper  l'herbe 
Pour  bien  lui  montrer  que  nous  ne  le  craignons  pas. 

Nous  sommes  libérés  de  la  dîme  et  de  la  rente  aussi 
Nous  en  sommes  au  régime  des  impôts;  nous  les  acquit- 
terons. 
Grands  aristocrates  qui  ouvrez  les  bras  (2) 
Le  diable  vous  traîne  au  fond  de  l'enfer. 

On  a  vu  le  barde  populaire  du  XVIe  siècle  chan- 
ter la  vaillance  malheureuse  de  Gourdes  vaincu  par 
Montbrun  ;  le  poète  révolutionnaire  célèbre  l'affran- 
chissement de  Jacques  Bonhomme  et  la  chute  d'un 
régime  abhorré.  Entre  ces  deux  «  sirventés  »,  la 


(i)  «  Le  Corse  aux  cheveux  plats  »? 

(2)  Les  aristocrates,  agents  contre-révolutionnaires,  secrète- 
ment envoyés  par  Barras,  a-t-on  dit,  contre  Bonaparte  déjà 
menaçant,  qui  parlaient  de  Louis  XVIII  prêt  à  «  ouvrir  les  bras 
à  son  peuple  ». 


52  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Muse  Cantalienne  n'a  guère  produit  que  de  rus- 
tiques pastorales,  de  naïves  complaintes  et  de  très 
libres  chansons.  Si  le  souffle  poétique  de  toutes  ces 
œuvres  de  petite  envergure  n'est  jamais  puissant, 
sous  la  crudité  des  expressions  et  la  pauvreté  de  la 
rime  transpercent  néanmoins  la  malicieuse  finesse 
campagnarde  et  le  rude  bon  sens  Auvergnat. 

La  formidable  commotion  révolutionnaire,  la 
longue  période  de  guerres  de  l'épopée  impériale  lais- 
saient difficilement  aux  poètes  le  temps  de  rêver. 
Nous  avons  vainement  cherché  quelque  poème,  en 
dialecte  Cantalien,  chantant  les  triomphes  de  Napo- 
léon-le-Grand.  L'agreste  Muse  Auvergnate  dut  se 
sentir  impuissante  à  célébrer  le  César  moderne;  ses 
rustiques  pipeaux  s'accordaient  mal  à  si  vaste  sujet  ; 
leur  son  grêle  eut  été  couvert  par  les  claironnantes 
fanfares.  Le  Centralisateur  à  outrance  eut-il  agréé, 
au  reste,  la  louange  formulée  en  un  autre  idiome 
que  la  langue  officielle  de  l'Empire?  Lorsqu'après 
les  derniers  battements  d'ailes  de  l'Aigle,  à  Water- 
loo, les  temps  redevinrent  plus  calmes,  que  cesse 
enfin  cette  existence  enfiévrée  vécue  depuis  1789,  la 
vie    normale    reprend    au    Haut-Pays    d'Auvergne 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  53 

devenu  le  Département  du  Cantal.  Louis  XVIII  n'a 
pas  touché  à  l'œuvre  centralisatrice  de  Napoléon; 
il  n'est  plus  une  commune  en  France  où  un  institu- 
teur, dûment  autorisé  par  l'Etat,  ne  professe  exclu- 
sivement le  français.  Rien  n'encourage  la  diffusion 
des  idiomes  régionaux  rigoureusement  proscrits  de 
toutes  les  Administrations  aussi  bien  que  de  l'En- 
seignement. C'est  pourtant  à  cette  époque,  qui 
semble  devoir  lui  être  si  peu  propice,  que  se  mani- 
feste une  véritable  renaissance  du  dialecte  Canta- 
lien.  Un  poète  surgit,  bientôt  suivi  de  plusieurs 
émules,  dont  le  nombre  ira  sans  cesse  grossissant  à 
travers  le  XIXe  siècle.  Ce  sont  de  fort  modestes 
((  nourrissons  des  M 'uses  »,  des  <x  pœtœ  minores  », 
dont  l'œuvre  est  faite  beaucoup  plus  de  verve  rail- 
leuse, de  bonhomie  caustique,  que  de  sublimes  envo- 
lées. Leur  langue  est  impure,  gâtée  par  l'ivraie  des 
importations  Françaises,  leur  prosodie  est  quelque 
peu  fantaisiste;  leur  effort  n'en  reste  pas  moins 
intéressant. 

Le  progrès  s'affirme  d'un  écrivain  à  l'autre, 
l'idiome  s'épure,  le  style  s'annoblit,  de  Brayat  à 
Courchinoux,  pour  arriver  à  son  plein  épanouisse- 


54  LES    TROUBADOURS    (ANTALIEXS 


ment  avec  Vermenoiize.  Si  mince  que  soit  le  bagage 
littéraire  de  chacun,  à  ne  cou  sidérer,  pour  plusieurs 
d'entre  eux,  que  leurs  productions  en  notre  dialecte, 
leur  pléiade  constitue  un  curieux  groupement.  Il  est 
étonnant  qu'en  ce  siècle  de  découvertes  scientifiques 
où  la  vapeur  et  l'électricité  nivellent  les  dernières 
barrières  de  province  à  province,  où  l'uniformité  de 
modes,  d'usages,  de  manière  de  vivre,  se  généralise 
de  plus  en  plus,  où  l'instruction  obligatoire  ne  laisse 
plus,  au  moins  en  théorie,  un  seul  pâtre  illettré, 
l'antique  dialecte  ancestral  recrute  de  fervents 
poètes  qui  se  complaisent  à  l'utiliser  encore.  Ce 
n'est  que  justice  rendue  à  ces  sept  ou  huit  héritiers 
des  Pierre  de  Vie,  des  Rogiers,  des  Segret,  des  Bel- 
lestat  que  de  reconnaître  en  eux  les  modernes  Trou- 
badours Cantaliens  du  XIXe  siècle. 


Jean-Baptiste  Brayat 

1779-1888 


T.-B.   BRAYAT 


La  famille  Brayat  appartient  à  ce  type  de  vieilles 
races  Auvergnates,  fréquent  dans  nos  montagnes, 
dont  on  a  dit  avec  raison  qu'elles  constituent  la 
réserve  du  pays.  Très  anciennement  enracinées  au 
sol,  prenant  rang  dans  cette  vieille  Bourgeoisie 
rurale  qui  confinait  à  la  Noblesse  terrienne  et 
contractait  alliances  avec  elle,  ces  familles  vivaient 
honorablement  sur  leur  petit  domaine  ancestral. 
Pourvus  d'une  instruction  presque  toujours  bien 
supérieure  à  celle  des  hobereaux  du  voisinage,  ses 
membres  occupaient,  sur  place,  des  fonctions  Nota- 
riales ou  de  Judicature,  quand  ils  n'étaient  pas 
Avocats  en  Parlement  ou  Conseillers  au  Baillage 
voisin.  L'un  d'eux  s'élevait  parfois  jusqu'à  un  de  ces 
Offices  de  Judicature  ou  de  Finance  qui  conféraient 
la  Noblesse,  aux  derniers  siècles  de  la  Monarchie, 
tandis  qu'un  autre,  moins  doué,  labourait  de  ses 
mains  le  champ  familial.  Sources  fécondes  d'énergie, 
d'honnêteté,  de  labeur  inlassable  apparaissent  ces 
familles   de   la   Bourgeoisie   Française   dont   notre 


58  LES     TROUBADOUIÏS     CANTALIENS 


éminent  ami  A.   Bardoux  a  écrit  magnifiquement 

l'histoire  (1). 

Il  est  difficile  de  préciser  si  les  ancêtres  de  notre 
poète  avaient  donné  leur  nom  au  village  de  Brayat, 
paroisse  de  Boisset  (2),  ou  si  eux-mêmes  en  avaient 
retenu  le  nom.  Nous  laissons  aux  étymologistes  le 
soin  de  faire  dériver  le  nom  de  Brayat  de  l'antique 
«  h  raye  »  Gauloise! 

Un  Brayat  était  déjà  possessionné  au  village  de 
ce  nom  au  XVe  siècle;  un  autre,  Notaire  Eoyal  à 
Boisset  en  1545.  Helys  de  Brayat  paraît  avoir  été 
l'héritière  du  rameau  aîné,  quand  elle  porta  par  son 
mariage,  le  1  mai  1739,  le  domaine  de  Brayat  à 
Jacques  de  Rochemonteil,  Ecuyer,  puis  à  Jean  de  la 
Tour  qu'elle  épousa  en  secondes  noces.  Son  oncle, 
Jacques  de  Brayat,  d'abord  Avocat  à  Aurillac,  puis 
Juge  Royal  à  Boisset,  avait  épousé,  en  1700,  Jeanne 


(i)  Agénor  Barcloux,  Député  du  Puy-de-Dôme,  puis  Sénateur, 
Ministre  de  l'Instruction  Publique,  auteur  de  nombreux  ouvrages 
historiques  de  haute  valeur  et  notamment  de  1'  «  Histoire  de  la 
Bourgeoisie  Française  ». 

(2)  Boisoet  est  une  commune  du  canton  de  Maurs  et  de  l'arr. 
d'Aurillac. 


LES     TROUBADOUES     CAN'TALIEXS  59 

de  Sales  (1)  qui  le  rendit  père  de  deux  filles  et  de 
Pierre  qui  lui  succéda  en  1733  dans  l'office  de  Juge 
Koyal  à  Boisset.  De  Jeanne  du  Boys,  ou  Dubois,  il 
eut  quatre  enfants  dont  l'aîné,  Pierre  II  Brayat, 
recueillit  dans  la  succession  paternelle  la  charge, 
quasi  héréditaire,  de  Juge  à  Boisset  et  épousa 
Catherine  Bories  de  Bournarel,  commune  du  Triou- 
lou,  dont  il  avait  neuf  filles  et  un  fils,  Jean-Baptiste, 
lorsqu'il  périt  assassiné,  le  17  janvier  1798,  dans 
des  conditions  qui  rappellent  quelque  peu  la  mort 
affreuse  de  son  compatriote  et  contemporain, 
Fualdès. 

Né  au  hameau  de  Merlet,  paroisse  de  Boisset,  le 
30  mai  1779,  Jean-Baptiste  se  trouva  à  dix-neuf 
ans  orphelin  avec  neuf  sœurs  en  bas  âge,  dans  une 
situation  de  fortune  qui  confinait  à  la  gêne  (2). 


(i)  Jeanne  de  Sales  appartenait  à  la  branche  des  de  Sales 
d'Escazeaux,  seigneurs  d*Escazeaux,  Lachaud,  etc.,  près  Cariât, 
rameau  puiné,  peut-être  illégitime  des  de  Sales  du  Doux,  donzols 
de  Cordes  en  Albigeois,  seigneurs  de  Vézac,  Sales,  Foulholles, 
Le  Doux,  Loradoun  en  Carladez.  De  par  son  aïeule,  le  poète 
J.-B.  Brayat  avait  une  parenté,  légitime  ou  non,  mais  fort  authen- 
tique, avec  les  Marquis  de  Sales  du  Doux  et  les  Marquis  de  Sales, 
en  Savoie,  dont  est  sorti  saint  François  de  Sales. 

(2)  A.  Meyniel  a  donné  dans  son  opuscule  sur  Brayat,  P.  4, 
une  étude  généalogique  fort  exacte  de  cette  famille. 


60  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Au  prix  de  sérieuses  difficultés  pécuniaires,  sem- 
ble-t-il,  il  fit  assez  tardivement  ses  études,  s'en  fut  à 
Mende  suivre  les  cours  de  Médecine  et  obtint,  le 
12  avril  1816,  le  diplôme  d'Officier  de  santé. 

Fixé  dans  sa  commune  natale,  Brayat  y  exerça 
modestement  son  art,  à  raison  de  vingt  sous  la 
visite,  souvent,  même,  remèdes  compris  !  Encore 
notait-il  sur  son  carnet  de  comptes:  «  Pierre  me 
pogoro  si  los  costognos  se  bendou  ».  —  Pierre  me 
paiera  si  les  châtaignes  se  vendent.  La  mode  médi- 
cale était  alors  à  la  saignée;  notre  Brayat  la  prati- 
quait avec  ferveur,  saignait  à  tout  propos,  parfois, 
peut-être,  hors  de  propos  !  Vivant  frugalement,  peu 
économe,  assez  ami  de  la  «  dive  bouteille  »,  vrai- 
ment philantrope,  Brayat  ne  connut  une  aisance 
relative  que  lorsqu'il  eut  épousé,  le  11  janvier  1824, 
Agnès  Lavernhe,  veuve  Bonnet,  propriétaire  sur  la 
commune  de  Boisset  du  domaine  de  Lacoste  qui 
rapportait,  bon  an  mal  an,  une  centaine  de  sacs  de 
châtaignes  (1). 

On  me  permettra  de  reproduire  ici  mon  apprécia- 
tion sur  Brayat  et  son  œuvre,  extraite  du  discours 


(i)  Au  temps  de  Brayat,  le  sac  de  châtaignes  devait  rarement 
valoir  plus  de  4  à  5  francs. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  61 


que  je  prononçai  à  Boisset,  le  25  août  1907,  à  l'inau- 
guration du  monument  que  lui  ont  érigé  ses  compa- 
triotes (1)  : 

Il  n'était  pas  un  ((Prince  de  la  Science  )),  c'est  à 
croire;  mais  il  faisait  de  son  mieux,  profondément  dé- 
voué à  ses  malades,  éminemment  charitable  aux  indi- 
gents, d'une  inlassable  complaisance  pour  tous  et  d'une 
inaltérable  bonne  humeur...  Esprit  de  dénigrement  ou 
de  jalousie,  je  l'ignore;  on  m'a  conté  que  Brayat  n'é- 
tait pas  sans  défaut  et  le  grand  reproche  formulé  était 
que  notre  homme  ne  dédaignait  pas  un  verre  de  bon 
vin  ;  en  dégustait  même  deux  ou  trois,  voire  quatre 
avec  béatitude!...  En  Auvergne,  jamais  un  verre  de 
vin,  même  superflu,  n'a  noyé  la  réputation  d'un  brave 
homme!  A  courir  la  contrée,   il  en  vint  à  aimer  d'un 


(i)  Cette  cérémonie  eut  lieu  en  présence  de  MM,  Duclos,  Préfet 
du  Cantal,  Lintilhac,  Sénateur,  Rigal,  Député  du  Cantal,  etc. 
Le  bon  Félibre  et  régionaliste  passionné  :  A.  Meyniel,  Institu- 
teur public  de  la  Ville  de  Paris,  auteur  d'un  volume  sur  l'Auvergne 
«  Auvergne  et  Auvergnats  »  et  de  divers  récits  en  dialecte  Can- 
talien,  s'était  imposé  la  tâche  d'honorer  Brayat.  Grâce  à  une 
active  propagande,  à  des  conférences  multipliées  dans  les  réunions 
amicales  et  mutualistes  des  Auvergnats  de  Paris,  il  a  recueilli 
les  fonds  nécessaires  à  l'érection  sur  la  place  de  Boisset  d'un 
beau  buste  en  bronze  dû  au  sculpteur  P.  Vaast. 


()2  LES     TROUBADOURS     CANTALIEKS 

amour  passionné  la  Châtaigneraie  (i),  cette  contrée 
rude  et  sauvage,  mais  si  poétique  et  si  prenante...  Il 
savait  aimer  mieux  encore  ses  habitants,  leur  langage 
si  savoureux  et  si  doux.  Il  connaissait  dans  le  tréfond 
nos  expressions  du  terroir,  notre  dialecte  si  simple  et 
si  expressif  qui  traduit  si  heureusement,  sans  prétention 
aucune,  mais  avec  une  si  typique  fidélité,  nos  pensées, 
nos  sensations  de  race...  Au  cours  de  ses  longues  che- 
vauchées, notre  médecin  taquinait  la  Muse,  ciselait  ses 
productions  poétiques.  Ainsi  naquirent,  au  hasard  de 
l'inspiration,  ces  soties,  ces  élégies,  ces  contes  mali- 
cieux qu'il  intitula:  ((  U Avare  ».  ((  Les  Plaideurs  ». 
((  La  Belle  fille  ».  ((  Le  Bon  voisinage  ».  ((  L'Econo- 
mie ».  ((  Le  Bonheur  de  l'homme  des  champs  >>.  ((  Les 
Procureurs  »,  ((  La  Bonne  Education  »,  et  tant  d'autres 
où  il  a  semé  à  pleines  mains  les  traits  de  sa  fine  ironie 
et  de  son  bon  sens  avisé.  Fielleux  et  méchant  il  ne 
l'était  guère;  ses  traits  le  disent  assez  dans  le  cligne- 
ment malicieux  des  paupières,  le  pli  si  fin  de  sa  lèvre  ; 
c'était  un  caustique  à  la  langue  déliée,  un  humoriste 
souvent  pince-sans-rire,  imperturbable  de  bonne  hu- 
rrleur. 

(i)   On  désigne  de  ce  nom  la  partie  méridionale  du  département 
du   Cantal,  complantée,  tout  entière,  de  châtaigniers. 


LtS  TUOUBADOURS  CAXTALIEXS  63 

Ses  ((  Conseils  à  son  Fils  ))  prouvent  surabondam- 
ment sa  finesse  d'observation  et  son  haut  bon  sens. 
A  eux  seuls,  ces  ((  Conseils  »,  qui  tiennent  en  deux 
pages,  suffiraient  à  lui  assurer  une  réputation  justifiée 
de  brave  homme,  de  philosophe  avisé,  d'écrivain  qui 
sait  condenser  en  peu  de  lignes  plus  de  vérités  et  de 
sages  réflexions  qui  n'en  contient  souvent  un  gros  vo- 
lume. 

Si  l'œuvre  littéraire  de  Bravât,  toute  modeste  qu'elle 
soit,  ne  manque  pas  d'originalité,  un  critique  serait 
quelque  peu  embarrassé,  sans  doute,  pour  la  classifier 
dans  un  des  genres  dont  les  maîtres  du  Parnasse  ont 
tracé  doctement  les  règles.  Des  parties  comiques  succè- 
dent à  des  pages  d'épigrammes  railleurs;  la  chanson 
y  coudoie  presque  la  ballade;  quelques  stances  lyri- 
ques se  mêlent  parfois  à  de  spirituels  quatrains.  Mo- 
deste comme  son  œuvre,  elle-même,  Bravât,  qui  vécut 
en  philosophe,  sans  austérité  et  sans  ambition,  fut  un 
honnête  et  un  sincère. 

Il  aimait  peu,  paraît-il,  à  déclamer  lui-même  ses 
poésies;  mais,  eu  revanche,  distribuait  volontiers 
à  ses  malades  la  plaquette  les  contenant  (1),  les 


(i)   Il  les  avait  fait  imprimer,  sous  la  Restauration,  à  Aurillac, 


64  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

engageant  à  chercher  dans  cette  lecture  réconfort  et 
bonne  humeur.  La  courte  préface  en  Français  se 
termine  par  ce  quatrain  propitiatoire  : 

Public,  je  t'avertis   d'avance 
Que  j'ai  droit  à  ton  indulgence 
Puisqu'en  six  mois,  dans  mon  village 
J'ai  fait  tout  mon  apprentissage. 

On  recueillerait  facilement  dans  ces  brèves  pages 
ample  moisson  de  bons  conseils,  de  pensées  humo- 
ristiques et  d'épigrainmes.  L'avarice,  dit-il  : 

...Oquelo  possiou  funesto  De  l'avarice,  cette  passion  funeste 

Se  quitto  pas  coum'  uno  besto  On    ne    se    dépouille  pas  comme 

d'un  vêtement. 


...Lou  Diou  de  l'obare  Le  Dieu  de  l'avare 

Lou  beirès  dins  un  sat  de  tielo  Vous   le  verrez  dans   un   sac  de 

[toile 
Estocat  omb'  uno  ficello  Attaché  avec  une  ficelle 

Ou  din  qualca  bieilho  toupino     Ou  dans  quelque  vieux  pot 
Que  serbio  plus  ô  lo  cousino.        Hors  d'usage  à  la  cuisine. 


chez  Yiallanes.  Elles  étaient  en  vente  à  Maurs,  la  petite  ville 
voisine  de  Boisset,  chez  Salesse,  Instituteur  et  chez  Delfau,  jeune, 
Marchand.  Elles  ont  été  réimprimées  en  1886  par  A.  Bancharel 
dans  son  opuscule  «  Grammaire  et  Poètes  »,  P.  62  à  78  et  en 
1907  par  A.  Meyniel,  promoteur  du  monument  Brayat,  dans  la 
brochure  éditée  à  l'occasion  de  l'inauguration  du  monument. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  6-J 

En  tête  de  sa  poésie  sur  le  <(  Bon  voisinage  »,  il 
place  ce  chrétien  axiome  : 

Lou  bounhur  lou  mai  désiraple  Le  bonheur  le  plus  désirable 
Es    d'eima    Dieou    é    soun    sovn.-Est  d'aimer  Dieu  et  son  prochain. 
[blaple.fn    cela  se    résume    toute   la    loi 
Oti   obès   touto   lo   lei   de   Dieou  [divine; 

Baoutres,  z'o  sobès  coumo  ieou.Vous  le  savez  tout  comme  moi. 

La  cause  de  ruine  la  plus  certaine,  à  ses  yeux,  est 
de  s'adresser  aux  Avoués! 

Pleigias  per  monjia  bouostre  be  Plaidez  pour  manger  votre  bien 
Goloupa  tchia  les  Proucuraïrès     Courrez  chez  les  Procureurs 
Oti,  forés  de  bouns  offaïres  !         Là,  vous  ferez  bonnes  affaires! 
Picats  per  de  talos  sonsurgos         Piqués  par  telles  sangsues 
Boutorès  leis  gaoutos  cousudos     Vous  aurez  vite  les  joues  creuses- 
Els   debenroou   gras    e   gros         Eux  deviendront  gros  et  gras 
E  baoutres  n'ourès  que  leis  os.  Et  vous  ne  garderez  que  les  os 

[sous  la  peau. 

Il  y  insiste  encore  dans  ses  leçons  d'  «  Economie  », 
mettant  dans  le  même  sac  :  vin,  femmes,  procès  : 


Crinias  lou  bi  é  leis  proucès         Redoutez  le  vin  et  les  procès 
E  los  fennos,  coumo  sobès!  Et    aussi    les    femmes,    vous    le 

[savez! 
Car,  souben,  Tome  lou  pus  satchi  Car,  souvent,  l'homme  le  plus  sage 
Sus  oquello  mar  fo  nouf ratchi  !    Sur  cette  mer  fait  naufrage! 
Çopenden  los  cal  pas  hoï  Pourtant  il  ne  les  faut  pas  haïr 

Los  poudon  eima  un  bouci  Nous     les     pouvons     aimer     un 

[tantine.t 

Diéou  ne  coundomno  que  l'obus   Dieu  ne  condamne  que  l'abus. 
Prendennès  uno  tout  ol  plus!        Prenez-en  une;  mais  pas  plus! 


66  LES  TROUBADOURS  CAXTALIEXS 

Lo  cal  eima  si  l'obès  preso  Vous  devez  l'aimer,  l'ayant  prise 

Ou,  del  min,  n'en  fa  Ion  semblon  !  Ou    tout    au    moins    en    faire    le 

semblant! 

Dans  son  plus  humoristique  poème  «  La  Belle- 
Fille  »,  il  note  d'abord  Fenthousiasme  de  la  belle- 
mère  pour  sa  bru,  au  lendemain  du  mariage: 

Lo  poulido  noro  qu'obons  preso  '.Quelle      charmante      bru      nous 

[avons  prise! 
Es  diligento  e   soumeso  Elle  est  active  et  soumise 

O  dé  l'esprit  e  des  tolons  A  de  l'esprit  et  des  talents 

Àlaougrès  que  n'agio  que  bint'ons.Bu?»  qu'elle  ait  à  peine  vingt  ans. 

Un  mois  ne  s'est  pas  écoulé  que  tout  change  de 
face  ! 


Lo  maire  combio  de  lengatchi        La  belle-mère  change  de  langage 
E  dis  ô  qu'aou  lo  bol  entendre       Et  dit  à  qui  veut  l'entendre 
Que  so  noro  baou  pas  lou  penre     Que  sa  bru  ne  vaut  pas  la  corde 
Qu'oqu'o  n'es  qu'un  entrofouissouÔM?  ce  n'est  qu'une  malfaisante 
Omistouso    coum'un    bouissou.     Aimable  comme  fagot  d'épines. 

Oqu'ouo   n"es   qu'uno   maou   bou-C'c\ç/  une  mal  élevée 

[nesto  Qui  déjà   voudrait  commander. 

Boouo  coumença  de  fa  lo  mestro 

Bile  s'atife   et  s'adonise 

Guello  s'opinco  é  s'odouniso  Comme  si  elle  était  Marquise 

Coumo  ço  qu'ouero  uno  Àlorquiso  Et   moi   de   peur   d'appauvrir   la 
E  ieou  per  m'ontene  l'oustaou  [maison 

Pouode  pas  croumpa  un  domon-  Je  n'ose  même  pas  m'acheter  un 
[taou!  [tablier! 

Es  gourmoudo  coum'uno  catto     Elle   est  gourmande   comme  une 

[chatte 
Quond  trobo  un  toupi,  lou  deso-Quand  elle  trouve  un  pot,  elle  le 

[cato  [découvre 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


E,  sio  omb'  lou  det  ou  lo  lengo      Et,  soit,  avec  le  doigt,  soit  avec  la 

[langue 
Lo  bileno,  caou  que  n'en  prengo IL' éhontée!  Il  faut  qu'elle  y  goûte. 

Les  litanies  de  reproches  sont  copieuses  ;  les  récri- 
minations de  la  bru  ne  le  sont  pas  moins  !  Sa  belle- 
mère  ne  vaut  pas  la  corde  pour  la  pendre  : 


Aimo  lou  bit  e  lou  fricot  Elle  aime  le  vin  et  le  fricot 

Que  soulo  debourorio  un  piot.        A  elle  seule  dévorerait  une  dinde 
Oprès   qu'es  brahomen   sodoudo   Quand  elle  est  pleinement  gavée 
L'obès  que  parlo  touto  soulo  Elle  bavarde  toute  seule 

Crido,  juro,  tompesto  Crie,  jure,  tempête 

Dirias  qu'o  perdudo  lo  testo.         A  croire  qu'elle  a  perdu  la  tête 
E,  dusquo  qu'o  cubât  lou  bi  Jusqu'à  ce  qu'elle  ait  cuvé  son  vin 

Lou  diaple  s'en  pouot  pas  benchi.  Le    diable    n'en    viendrait   pas   à 

[bout! 

La  kyrielle  des  reproches  continue,  interminable; 
la  douce  belle-fille  conclut  : 

Qu'aou  bourias  que  demouresso    Qui  voudriec-vous  qui  habitât 
Omb'un   diaple  d'oquel'   espesso\Avec  un  diable  à'e  cette  espèce! 

Bouole  fa  ligi  moun  countrat.  Je  veux  me  faire  lire  mon  con- 
trat. 

Per  beire  coumo  es  possat  Pour  voir  comment  il  est  rédigé. 

E  oqu'ouo  qu'es  recounegut  Tout  ce  qui  m'a  été  reconnu 

Me  rondroou  dusqu'oun  escut.       On  me  le  rendra  jusqu'au  dernier 

[écu. 

Avant  de  quitter  le  modeste  Officier  de  santé 
poète,   voyons-le,   agréable   fabuliste,   montrer   aux 


68 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


ambitieux  le  danger  qu'ils  courent  à  vouloir  sortir 
de  leur  condition  native: 


Uno  clouco  ombe  ses  coutis 

Onet  ol  prat  l'aoutre  moti 

E,  ombe  ses  coutis,  per  hosard 

Li  se  roncountrèt  un  couard, 
Tôt  leou  qu'oqueste  beguet  l'aïgo 
Bisté,  quittet  l'aoutro  boulaillo 
E,  d'oprès  l'esten  que  counserbo 
L0X1  ritou  s'en  bo  din  la  serbo. 
Oti,  en  noden  guel  se  plaï 

Coumo  lou  rei  din  soun  polai. 


Une  poule-mère  avec  ses  poussins 
S'en  fut  au  pré,  l'autre  matin. 
Au   milieu   de  ses   poussins,   par 
[hasard 
Se  trouvait  un  canard. 
Dès  que  celui-ci  vit  l'eau 
Aussitôt,  il  quitta  la  volaille 
Et  mû  par  l'instinct  atavique 
Le  canard  courut  au  réservoir. 
Là,  il  prenait  autant  de  plaisir  à 
[nager 
Que  le  roi  à  habiter  son  palais. 


Mes,  les  coutis  poguerou  car         Mais,  les  poussains  payèrent  cher 
L'hounour  dé  segre  lou  conard  !     L'honneur  de  suivre  un  canard! 
D'obouord,      en     coumencen      \oDès  qu'ils  se  furent  élancés 

[courso 
Guetchiès  se  neguerou  sons  res-Ils  se  noyèrent  sans  rémission. 

[sourço. 
E  touto  la  sotto  boulailho  Et  toute  cette  sotte  volaille 

Onet  durmi  ol  found  de  l'aigo  !      Alla  dormir  au  fond  de  l'eau. 
Lo  clouco  ero  sus  la  coousado       La  poule  restée  sur  la  chaussée 
Que  cridabo  coum'uno  fado:         Leur  criait  comme  une  enragée 
Eh'  ound'onaï  paoubres  estourdisH*.'  où  allez-vous,  pauvres  étour- 

[dis 


Dins  l'aïgo  sorès  engloutis  ; 
Lo  glebo  es  nostre  portatchie 
Mes,  oti,  forés  noufratchi. 
Restas  din  bouostre  coundicion 
Lou  molhur  be  de  l'ombiciou. 
Si  cadun  restabo  ô  so  plaça 
Berias  pas  tout  ço  que  se  passo 

La  poulo  es  fatchio  per  grota 
Coumo  lou  ritou  per  noda 
Esemple  ô  baoutres  peisons 


Vous  allez  être  engloutis  par  l'eau 
Le  gason  est  notre  domaine 
Sur  l'eau  vous  ferez  naufrage. 
Restez  dans  votre  condition 
Le  malheur  vient  de  l'ambition. 
Si  chacun  restait  à  sa  place 
On  ne  verrait  pas  tout  ce  qui  se 
[passe, 
La  poule  est  faite  pour  gratter 
Comme  le  canard  pour  nager. 
Exemple  à  vous  autres  paysans 


De      countrefa     pas      trop      lou  De   ne   pas   trop   contrefaire   les 
[mounde  grond.  [gens  plus  huppés. 


L'abbé  Bouquier 

Curé  d'Ytrac  et  de   Leynhac 


17-18 


Tous  les  écrivains  qui  se  sont  occupé  de  la  renais- 
sance du  dialecte  Cantalien  au  XIXe  siècle,  citent 
le  Curé  Bouquier;  aucun  ne  donne  sur  lui  le 
moindre  renseignement  biographique  et  Auguste 
Bancharel,  le  mieux  documenté  d'ordinaire,  avoue 
que  ses  recherches  sont  restées  vaines.  Celles  que 
nous  avons  tentées  à  Leynhac,  dernier  poste  du  Curé 
Bouquier,  n'ont  pas  eu  meilleur  résultat  (1).  Xos 
investigations  à  Calvinet,  lieu  d'origine  de  notre 
poète,  ont  été  plus  heureuses  grâce  à  l'aimable  obli- 
geance du  Maire  de  Calvinet,  M.  Jean  de  Bonnefou, 
à  qui  nous  exprimons  tous  nos  remerciements  pour 
sa  bonne  grâce  à  fouiller  lui-même  registres  parois- 
siaux et  d'état  civil,  à  interroger  ses  administrés 
nonagénaires.  L'enquête  «  par  turbe  »,  comme  on 
disait  jadis,  que  M.  de  Bonnefou  a  bien  voulu  faire, 
a,  enfin,  révélé  pourquoi  les  Archives  de  Calvinet 
sont  aussi  muettes  que  celles  de  Leynhac  sur  le 
Curé  Bouquier. 


(i)  Nous  remercions  M.  l'Abbé  Teulet,  Curé  de  Leynhac,  de 
toute  la  peine  qu'il  a  bien  voulu  prendre  à  fouiller  inutilement 
Archives    Paroissiales   et    Municipales. 


72  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

Sa  famille  était  fort  ancienne  à  Calvinet.  Elle  a 
donné  des  Juges  de  Carladez  et  au  moins  deux 
Curés  de  Calvinet  en  1607  et  1725.  Véritable 
pépinière  ecclésiastique,  elle  fournissait  un  ou  plu- 
sieurs Prêtres  à  chaque  génération.  Les  Bouquier 
pullulent  au  registre  des  naissances,  entre  1750  et 
1850,  sans  qu'il  soit  possible  d'y  distinguer  notre 
Curé-Poète;  peut-être  est-ce  Auguste  Bouquier,  né 
en  novembre  1777.  Successivement  Curé  d'Ytrac, 
puis  de  Leynhac,  l'Abbé  Bouquier  quitta  cette  der- 
nière Cure  pour  se  retirer  dans  sa  famille  à  Cal- 
vinet, antérieurement  à  1837.  A  cette  époque,  un  de 
ses  neveux  était  «  Chef  des  Missionnaires  »  (?)  à 
La  Martinique.  Vers  1839,  l'ancien  Curé  d'Ytrac  et 
de  Leynhac,  plus  que  sexagénaire  alors,  quitta  Cal- 
vinet pour  aller  rejoindre  son  neveu  à  La  Martinique 
où  il  a  dû  mourir.  Il  avait,  sans  doute,  emporté  au 
delà  des  mers  le  manuscrit  de  ses  poésies  Canta- 
liennes  dont  il  comptait,  peut-être,  grossir  le  nombre 
en  rêvant  sous  les  bananiers,  ce  qui  expliquerait 
qu'il  ne  nous  reste  de  ses  productions  qu'un  unique 
fragment  (1). 


(i)  Il   y   a    une    quarantaine  d'années,    deux    Abbés    Bouquier. 
neveux  du   Curé-Poète,   étaient   Missionnaires   à   La   Basse-Terre 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  73 

Vemienouze  voyait  en  l'Abbé  Bouquier,  comme 
en  B rayât  et  Veyre,  les  premiers  pionniers  de  la 
renaissance  Occitane  Cantalienne  et  semble  avoir 
grandement  apprécié  le  Curé-Poète  dont  il  trace 
cet  élogieux  portrait  : 

Vous  parle  de  lougtemps  :  lo  porroquio  d'Ytrat 
Olero,   obio   l'Obat  Bouquié  coumo   Curât 

Oquero  un  poueto,  un  felibre 
Qu'obio  fat  proutchis  bers  per  n'en  coumpousa  un  libre 
Deis  bers  qu'erou  pas  estroussats  ni  gorrels 

Ni  mai'  cat  de  pieu  buforels 
Le  fosio  en  lengo  d'Oc,  e  eau  dire  qu'olero 
L'estielo  de  sept  reis  n'esturluzio  pas  enquerro. 

Sons  oquo  nostre  Obat,  inhourad  din  soun  trau 
Serio  'stat,  lou  pus  mins,  Félibré  Majourau   (i). 


où  les  avait  peut-être  emmenés  notre  éloquent  compatriote 
Mgr  Lacarrière,  nommé  Evêque  de  La  Basse-Terre  vers  1850. 
Ces  deux  Prêtres  revenaient  de  temps  à  autre  à  Calvinet.  La 
famille  Bouquier  n'est  plus  représentée  actuellement  que  par 
M.  Bouquier,  Professeur  de  l'Université  qui  réside  à  Saint- 
Mandé,  près   Paris. 

(1)  Vermenouze  :    «    Joas    la    Cluchado    ».    Couonte    Bertodie, 
P.  2290. 


74  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Je   parle   de   longtemps,   la  paroisse   d'Ytrac 
Avait  alors  l'Abbé   Bouquier  comme  curé 

C'était  un  poète,  un  félibre 
Dont  les  vers  auraient  pu  former  un  livre  entier 
Des  vers  qui  n'étaient  pas  estropiés,  ni  boiteux 

Ni,  non  plus,  du  tout  boursouflés. 
Il  les  faisait  en  langue  d'Oc;  en  ce  temps  là 
L'étoile   à  sept   rayons   ne  s'était  pas   levée. 

Sans  cela,   notre  Abbé   ignoré   dans  son   trou 
Eut  été  pour  le  moins  Felibre  Majorai. 

((  Homme  d'esprit,  cultivant  les  belles-lettres  et 
aimant  la  joyeuse  langue  d'Auvergne  »,  dit  A.  Ban- 
charel  (1),  l'Abbé  Bouquier  aurait  laissé  un  certain 
nombre  de  poésies  en  dialecte  Cantalien,  actuelle- 
ment aux  mains  de  ses  héritiers  qui  en  auraient  tou- 
jours refusé  communication  (2).  On  ne  peut  donc 
juger  le  Curé-Poète  que  par  une  seule  pièce  que 
Bancliarel  a  éditée  d'après  un  manuscrit  auto- 
graphe. Il  n'est  guère  probable  que  l'Abbé  Bouquier 
connût  les  œuvres  du  Prieur  de  Montaudon  ;  mais 


(i)  «  Grammaire  et  Poètes  ».   P.   78. 
(2)  Ibid. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  75 

vraiment  l'idée  qu'il  a  eue  de  mêler  des  personnages 
célestes  et  infernaux  à  des  Juges  et  des  Curés  ter- 
restres, de  personnifier  la  Conscience,  l'Ambition 
qu'il  fait  parler,  paraît  aussi  bizarre  que  l'excursion 
en  Paradis  à  laquelle  nous  fait  assister  Pierre  de 
Vie  !  Le  titre  même  qu'a  donné  le  Curé  Bouquier  à 
son  œuvre  est,  au  moins,  original. 

((  Dialogue   d'un  curé  qui  personnellement 

((  Pour  gagner  un  procès  a  fait  un  faux  serment 

((  En  dépit  de  son  seing  et  de  sa  conscience 

((  Et  se    croit   dispensé   d'en    faire  pénitence. 

((  Si   mon   style   trop   plat    dégoûte   le   lecteur 

((  Qu'il  corrige  l'ouvrage  et  le  rende  à  l'auteur.  )) 

L'Ange  gardien  apostrophe  le  Curé,  le  suppliant 
de  reculer  devant  un  faux  serment;  le  Juge  presse 
le  témoin  de  se  décider;  le  Curé,  perplexe,  hésite: 

Ieou,  bese  tout  oco,  mes  aï  qualque  scrupulo 

Bous   dissimule   pas   que  me   fo   pessomen 

Per  un  trot  de  proucès  de  faïre  un  faou  sermen. 

Je   vois  bien   tout   cela,   mais    garde   quelque   scrupule 
Ne  vous  dissimule  pas  que  j'ai  grande  hésitation 
Pour  un  simple  procès  à  faire  un  faux  serment. 


76  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Le  Juge  revient  à  la  charge  et  le  Démon  entre  en 
scène.  Satan  s'ingénie  à  lui  montrer  la  futilité  d'un 
serment  : 

Cal  crerio  qu'ougassias  tont  de  simplicitat! 

Digas  !  Quond  bous  mettras  lo   mo  sus  lo  pouotrino  ; 

Que  foro  oquo  ô  Dieou  que  siasco  oti  ou  sus  l'esquino? 

E  conte  n'io  que  jurou,  omaï  jurou  per  rès! 

Mes  bous,  troubaï  del  maou  oti  ound'nio  pas  tchès. 

Oui  pourrait  vous  supposer  tant  de  simplicité 
Voyons  !  Quand  vous  mettrez  votre  main  sur  la  poitrine 
Dieu  s'inquiète  peu  que  ce  soit  là  ou  sur  l'échiné. 
Combien   font  des  serments  qui  jurent  pour  rien 
Mais  vous,  trouvez  du  mal  où  il  n'y  en  a  pas  ombre. 

Le  curé  avoue  que  le  raisonnement  de  Satan  a  du 
bon  ;  celui-ci  y  insiste.  L'Ange  gardien  proteste,  fait 
appel  à  la  conscience  du  Curé,  laquelle  se  déclare 
oblitérée;  l'Ambition  vient  fortifier  les  arguments 
de  Satan  et  le  Curé  faiblissant  déclare  : 

Eh  bé  !  Dounc,  ieou  m'en  baou  jura 
Quitté  opresso  per  m'en  coufessa. 

Hé  bien!   Donc,   je   vais  prêter  serment 
Quitte  à  m'en  confesser  ensuite. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  77 


L'Ange  gardien  désolé  appelle  Saint  Michel  à  la 
rescousse;  mais  le  temps  que  cet  Archange  descende 
du  ciel,  le  Curé,  la  main  sur  la  poitrine,  a  prêté 
son  faux  serment.  A  l'arrivée  tardive  de  Saint 
Michel,  l'Ange  gardien,  à  qui  son  zèle  fait  oublier 
le  sentiment  de  la  hiérarchie,  vitupère  l'Archange. 
Celui-ci  assure  que: 

Dès  qu'aï  sougudo  lo  noubello 
Soui   portit  coum'un'hiroundello 
En  fouormo  de  lengo  de   fioc 
Me  soui  pas  orrestat  en  Hoc. 

Dès  que  j'ai  su  la  nouvelle 

Je  suis  parti  comme  une  hirondelle 

En  forme  de  langue  de  feu 

Sans  faire  en  route  la  moindre  étape. 

Et  l'Archange  conclut  philosophiquement  que  le 
Ciel  ne  perd  pas  grand'chose  à  ne  pas  recueillir  un 
Curé  pareil. 

Le  curé  Bouquier  a-t-il  voulu  pasticher  quelque 
Mystère  médiéval;  on  peut  se  le  demander.  Il  paraî- 
trait injuste  de  le  juger  sur  cette  unique  production, 


78  LES   TROUBADOURS    CAXTALIEXS 

Bi  bizarre  de  fond  et  de  forme,  sous  la  plume  d'un 
Prêtre  surtout.  Si,  comme  Bancharel  l'assure  (1), 
il  était  le  collaborateur  de  Bravât  et  avait,  notam- 
ment, coopéré  à  «  L'Avare  »  du  Poète-Médecin,  le 
talent  poétique  de  l'Abbé  Bouquier  valait  mieux 
que  l'unique  et  vraiment  faible  échantillon  qui  nous 
reste  de  ses  œuvres.  Il  faut  reconnaître,  en  tous  cas, 
que  son  idiome  est  moins  que  pur,  tout  encombré 
de  mots  français  «  patoisés  ». 


(i)  «  Grammaire  et  Poètes  ».  P.  78. 


L'abbé  Jean  Labouderie 


N'est-il  pas  bien  téméraire  de  classer  parmi  les 
poètes  en  dialecte  Cantalien  du  XIXe  siècle,  ce 
Prêtre  San  Florain  qui  a  sûrement  traduit  en 
«  patois  Auvergnat  »  et  peut-être  en  vers,  sans  qu'on 
puisse  en  apporter  la  preuve  certaine,  le  Livre  de 
Kuth  et  la  Parabole  de  l'Enfant  prodigue?  Il  fut 
réellement,  en  tous  cas,  un  prédécesseur  des  Féli- 
bres  par  ses  travaux  philologiques  sur  notre  idiome 
et  sa  typique  figure  vaut  d'être  saluée  au  passage. 

Né  à  Ckalin argues  le  13  mai  1776,  la  Révolution 
le  trouve  Pro-Cnré  de  Perrières  en  Bourbon- 
nais (1).  Il  passe  les  mauvais  jours  dans  sa  famille, 
s'empresse,  dès  la  première  éclaircie,  de  rétablir  le 
culte  à  Chalinargues,  mérite,  par  son  zèle  à  réorga- 
niser les  paroisses  de  sa  région,  le  surnom  d'  «  ou- 
vreur d'Eglises  ».  Après  le  Concordat,  son  ortho- 
doxie est  si  suspectée,  pourtant,  qu'en  1802,  Mgr  de 
Belmont,  évêque  de  Saint-Flour,  juge  nécessaire  de 


(i)  Ferrières-sur-Sichon,  cant.  de  Mayet  de  Montagne,  arr.  de 
La  Palisse  (Allier-),  populeuse  paroisse  de  1.800  habitants  dont 
le  chef -dieu  est  une  petite  ville  à  30  kil.  de  La  Palisse  et  à  26 
de  Vichy. 


82  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

lui  remettre  un  certificat  attestant  «  qu'il  est  de  sa 
comniuniou  »  (1).  Prêtre  de  caractère  indépendant, 
sans  doute,  il  est  traité,  à  la  fois,  sous  la  Restau- 
ration, de  Janséniste  et  de  Voltairien  î 

Il  a  néanmoins  de  puissants  protecteurs  à  la 
Cour;  le  duc  de  Berry  lui  confie  l'éducation  des 
deux  filles  qu'il  a  eues  de  son  mariage  en  Angle- 
terre avec  Miss  Brown  (2),  le  Comte  d'Artois  lui 
écrit  son  espoir  de  lui  faire  conférer  un  Evêché. 
Déjà,  en  1822,  l'Archevêque  d'Avignon  lui  avait 
offert  un  Vicariat  Général  qu'il  avait  décliné;  en 
1834,  la  Députation  du  Puy-de-Dôme,  le  Comte  de 
Montlosier  en  tête,  le  demande  vainement  comme 
Evêque  de  Clermont;  en  183G,  les  sollicitations  du 


(î)  Notice  sur  l'Abbé  Labouderie  par  le  Comte  de  Dienne 
parue  dans  «  Lo  Cobrctto  »  du  7  février  1900.  Nous  avons  suivi 
pas  à  pas  cet  excellent  travail  ainsi  que  celui  de  l'avocat  Dillac 
paru  en  1862,  dont  le  Comte  de  Dienne  s'était  lui-même  inspiré. 

(2)  On  sait  que  le  Duc  de  Berry  avait  fort  légitimement  épousé 
en  Angleterre,  pendant  l'Emigration.  Miss  Brow  dont  il  eut 
deux  filles  :  Mlles  de  La  Châtre  et  d'Issoudun  qui  devinrent 
Mmes  de  Charette  et  de  Lucinge.  Plus  tard  le  Pape  déclara  ce 
mariage  nul  pour  défaut  de  consentement  de  l'oncle,  chef  de 
famille,  Louis  XVIII.  Nous  avons  encore  connu  des  adversaires 
de  la  légitimité  qui  déclaraient  tout  uniment  le  Duc  de  Bordeaux, 
Comte  de  Chambord  (Henri  V)  et  sa  sœur  la  Duchesse  de  Parme 
enfants  illégitimes  et  adultérins. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  83 


Clergé  San  Florain  restent  également  vaines  pour 
l'obtenir  comme  Evêque  de  Saint-Flour  (1).  Frappé 
d'une  attaque  de  paralysie  le  15  janvier  1838,  il 
languit  douze  ans  infirme  et  meurt  à  Paris,  22,  place 
du  Parvis-Xotre-Dame,  le  2  mai  1819. 

On  ignore  quelle  avait  été  son  attitude  vis-à-vis 
de  la  Constitution  Civile  du  Clergé;  on  sait  seule- 
ment qu'il  était  fort  lié  avec  l'Abbé  Grégoire,  le 
Conventionnel  célèbre.  Celui-ci  lui  remit,  à  son  lit 
de  mort,  la  relique  insigne  du  bois  de  la  Croix  que 
possédait  l'Abbaye  de  Saint-Denis  (2).  Lors  du  sac 
de  l'Abbaye,  Grégoire  avait  retiré  la  précieuse 
relique  du  reliquaire  que  la  Convention  envoyait  à 
la  Monnaie  pour  y  être  fondu  et  l'avait  pieusement 
conservée.  L'Abbé  Labouderie  léga  cette  relique  à 
l'Abbé  E'oudil,  Curé  de  Chalinargues,  qui  en  fit 
faire  en  1855  la  récognition  officielle  par  l'Evêque 
de  Saint-Flour. 

Producteur  fécond,  l'Abbé  Bourderie  a  collaboré 


(i)  Comte  de  Dienne,  Dillac,  loc.  cit. 

(2)  Cette  parcelle  considérable  de  bois  de  la  Croix  avait  été 
donnée  par  Baudoin,  Empereur  de  Constantinople  à  Philippe- 
Auguste,  roi  de  France  et  déposée  par  celui-ci  au  trésor  de 
Saint-Denis. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


à  nombre  de  Kevues  de  son  temps,  fourni  plus  de 
cinq  cents  articles  à  la  Biographie  Universelle  de 
Michaud,  publié  soixante-dix  études  diverses. 

L'une  d'elles  qui  figurait  sous  le  numéro  56,  dans 
la  vente  de  ses  livres  qui  eut  lieu  à  son  domicile  à 
Paris  en  1854,  intéresse  particulièrement  l'idiome 
Cantalien;  c'est  le  «  Vocabulaire  du  patois  usité 
sur  la  rive  gauche  de  VAllagnon  jusqu'à  Molom- 
pise  »  publié  dans  les  «  Mémoires  de  la  Société  des 
Antiquaires  de  France  »,  T.  XII,  P.  338.  Sous  le 
n°  42  de  la  même  vente  est  noté:  «  Le  livre  de  RutJi 
en  hébreu  et  eu  putois  Auvergnat  »  —  «  La  Para- 
bole de  VEufaut  prodigue  en  syriaque  et  eu  patois 
Auvergnat  »,  édités  à  Paris  en  1824. 

M.  Dillac,  Avocat  à  la  Cour  Impériale  de  Paris, 
originaire  d'Aurillac,  a  consacré,  en  1862,  une 
substantielle  notice  publiée  chez  Jouaust,  à  l'Abbé 
Labouderie  pour  lequel  il  professait  grande  admi- 
ration et  dont  il  disait  volontiers  que,  chez  lui,  le 
poète  n'était  pas  inférieur  au  philologue  et  an 
savant  (1). 


(i)  Esprit  très  cultivé,  M.  Dillac,  qui  appartenait  à  une  vieille 
famille  de  la  bourgeoisie  d'Aurillac,  avait  exercé,  longues  années, 
à  Paris,  la  profession  d'avocat  avec  distinction  et  talent.  C'était 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS  85 

Fut-il  vraiment  poète  et  rinia-t-il  sa  Parabole  de 
l'Enfant  prodigue  en  dialecte  Cantalien?  Ses  ma- 
nuscrits dispersés  pourraient  seuls  en  fournir  la 
preuve.  Il  est  certain,  en  revanche,  comme  le  dit  si 
bien  notre  éminent  compatriote,  le  Comte  de 
Dienne  (1)  que  :  «  L'Abbé  Labouderie  est  un  des 
«  prédécesseurs  des  Félibres.  Comme  le  fait  Mis- 
«  tral  dans  L'Armana  Prouvençau  »,  il  a  traduit 
((  certains  passages  des  Saintes  Ecritures;  comme 
«  lui  encore,  il  a  doté  son  pays  d'un  dictionnaire 
«  de  la  langue.  Seulement,  il  s'est  borné  au  simple 
«  dialecte  parlé  dans  les  environs  de  son  village 
«  natal  au  lieu  d'embrasser  comme  le  Maître,  dans 
((  «  Lou  Trésor  doit  Félibrige  »,  tous  les  dialectes 
«  de  la  langue  d'Oc.  Néanmoins,  il  a  droit  à  la 


encore,  au  déclin  de  sa  vie,  un  aimable  causeur  qu'il  nous  sou- 
vient d'avoir  visité  dans  son  appartement  du  Boulevard  des  Ita- 
liens, facile  à  trouver,  observait-il,  la  maison  portant  pour  enseigne 
«  Au  Sauvage  ». 

(i)  Le  Comte  de  Dienne,  héritier  de  cette  illustre  race  Auver- 
gnate à  laquelle  les  généalogistes  assignent  une  origine  Gallo-Ro- 
maine,  est  un  infatigable  érudit  auquel  le  Cantal  doit  les  plus 
précieuses  recherches.  Son  cartulaire  de  la  Vicomte  de  Cariât 
publié  en  collaboration  avec  M.  Saiges,  est  un  réel  monument 
d'érudition.  Il  est  l'auteur  de  nombreuses  Etudes  des  plus  cons- 
ciencieuses et  des  mieux  documentées  dont  la  plus  récente  sur 
Sainte  Bonne  d'Armagnac,  Princesse  Carladézienne. 


86  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

«  gratitude  de  ceux  qui  s'occupent  de  la  renaissance 

«  de  notre  littérature  Romane  et  nous  avons  lieu 

«  d'être  fiers  de  ce  compatriote.  Attaché  profondé- 

«  ment  à  son  pays,  il  a  compris,  à  une  époque  où 

«  l'idiome  des  ancêtres  était  méprisé  sous  le  nom 

«  de  «  patois  »  que  la  langue  d'un  peuple  est  le 

«  témoignage  irrécusable  de  sa  vie  nationale  et  de 

«  sa  liberté  »  (1). 


(i)  Comte  de  Dienne  :  Notice  sur  l'Abbé  Labouderie.  «  Lo  Co- 
breto  »,  Février  iooo. 


Frédéric  de  Grandvai 

180S-1S50 


Jean- Joseph-Désir é-Frédéric  Dupuy  de  Graudval, 
né  à  Laubressac,  cautou  de  Saint-Céré  (Lot),  aux 
limites  du  Cantal,  appartenait  par  son  père  à  une 
ancienne  et  honorable  famille  du  Quercy  et  par  sa 
mère  Marie  Gourlat  de  Saint-Etienne  à  la  Haute- 
Auvergne  où  les  Gourlat  occupaient  héréditaire- 
ment des  offices  de  Judicature  et  de  Finance.  Son 
union  avec  Louise-Clémentine  de  Bertoult  ne  dut 
être  ni  longue  ni  heureuse;  il  était  trop  un  «  fan- 
taisiste-indépendant »  pour  apprécier  à  leur  valeur 
les  paisibles  joies  conjugales! 

—  u  Homme  rare  et  original,  dit  Bancharcl. 
((  M.  de  Granval,  qui  aimait  les  plaisirs,  succomba 
«  à  la  tentation  familière  aux  poètes.  Comme 
a  Musset,  il  obligea  la  Muse  à  tremper  ses  ailes 
((  dans  la  ligueur  aux  reflets  verts  !  Il  y  avait  en  lui 
«  deux  hommes,  l'un  vulgaire,  asservi,  l'autre  déli- 
ce cat,  élevé,  frémissant  de  tout  ce  qui  est  beau.  Il 
((  s'attendrissait  facilement,  parlait  des  jeunes  filles 
((  et  de  l'amour  avec  une  élégance  peu  commune  et 
((  ne  trouvait  que  des  accents  vigoureux  pour  chan- 
ce ter  le  peuple  et  la  liberté.  Granval  correspondait 


90  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


«  avec  Béranger  qui  le  corrigeait  parfois.  Sur  ses 
«  derniers  jours  la  poésie  était  devenue  pour  lui 
«  un  retour  à  la  moralité,  une  revanche  de  sa 
((  conscience  longtemps  esclave,  une  satisfaction 
«  donnée  au  souvenir  d'une  jeunesse  trop  orageuse, 
«  une  réparation  aux  désastres  que  sa  fortune  avait 
«  éprouvée  »  (1). 

Une  pièce  intitulée  «  Chant  patois  »,  conseils  aux 
électeurs,  dans  le  sens  le  plus  démagogique  et  le 
plus  violent,  lui  est  attribuée  sans  certitude;  en 
revanche,  «  Les  étreintes  de  Jean  Guétras  »,  datées 
de  septembre  1850,  ne  laissent  aucun  doute  sur  ses 
opinions  politiques  plutôt  avancées  : 

Li   o  lèou  très  ons  que  lo  Fronço  indignado 
Cossabo  un  rei  que  fosio  soun  molhur. 
Quond   entendet  peta   lo    fusillado 
Philippo   part,   s'escound   coum'un   boulur 

Lou  pouople  fier  d'estre  mestre  ô  soun  tour 
Fo  prouclama  pertout  lo   Repuplico. 
Noples,  bourgis,  ombe  les  prouletaris 


(i)  «  Grammaire  et  Poètes  »,  P.  84-85. 


LES  TKODBADOUES  CANTALIENS  91 

Plontou,  en  conta,  l'aoubre  de  Liberta. 
Sons  leis  souna,  les  Curats,  leis  Bicaris 
En  surpuli,  benoou  les  botetchia 

Debiou,  per  rès,  teni  dins  los  escolos 
Les  tious  efons  é  leis  rondre  sobens 
Mes  tout  oqu'ouo  n'ero  que  foribolos 
Seroou  deis  ases  enquerro  per  lougtemps. 
T'obioou  proumet  que  pourios,  lou  dinmergue 
Bioure  del  bit  sons  pogat  cat  de  dret 
Ouond  ouras  set,  biouras,  tchias  tu,  del  mergue 
Mountolombert  barro  les  coborets. 

Espéré  be  que  coummencès  de  beire, 
Paoubre  peison,  que  se  foutou  de  tu 
Se  cado  jiour  te  sarrou  lo  courejio 
Oqu'ou'es    finit,    pourras   plus   bergena. 
Ser  e  moti,  te  netegiou  lo  gretchio 
Te  deissoroou  que  leis  uels  per  ploura 

Obons  besoun  de  fa  uno  bugado 
Lou  lingi  fi  s'ocabo  de  gosta 
Osserton  plo  oquello  soplounado 
Per  n'ober  pas  besoun  de  li  tourna 


92  LKS     TROUBADOl  KS     CANTALIENS 

Voilà  trois  ans  bientôt  que  la  France  indignée 
Chassait  un  roi  qui  faisait  son  malheur. 
Quand  il  entendit  crépiter  la  fusillade 
Philippe  part,  se  cache  comme  un  voleur 

Le  peuple  fier  d'être  redevenu  son  maître 
Fait  proclamer  partout  la  République. 

Nobles  et  Bourgeois  avec  les  prolétaires 
Plantent,  en  chantant,  l'arbre  de  Liberté 
Sans  y  être  conviés,  les   Curés,  les  Vicaires 
En   surplis,   viennent   le    baptiser. 


On  devait,   gratis,  admettre  aux  écoles 
Tes  enfants,  en  faire  des  savants. 
Tout  cela  n'était  que  fariboles 
Ils  croupiront  dans  l'ignorance  longtemps  encore. 
On  te  promettait  que  tu  pourrais,  le  dimanche 
Boire  du  vin  sans  payer  aucun  droit. 
Quand  tu  auras  soif,  tu  boiras,  chez  toi,  du  petit- 

[lait 

Montalembert  ferme  les  cabarets, 
j'espère  que  tu  commences  à  t'apercevoir, 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  93 

Pauvre  paysan,  qu'on  se  moque  de  toi. 
Si,  chaque  jour,  on  te  serre  la  courroie 
C'en  est  fini,  tu  ne  pourras  plus  respirer. 
Soir  et  matin,  on  te  vide  la  crèche 
On  ne  te  laissera  que  les  yeux  jour  pleurer! 

Nous  avons  grand  besoin  de  faire  une  lessive 

Le  linge  fin  finit  de  se  gâter 

Réussissons  bien  ce  savonnage 

Pour  n'avoir  plus  à  le  recommencer. 

Le  23  février  1854,  Jasmin,  le  sémillant  poète 
Agenais,  alors  à  l'apogée  de  sa  réputation,  venait 
donner,  au  théâtre  d'Aurillac,  une  soirée  littéraire 
de  bienfaisance  en  l'honneur  de  la  langue  d'Oc  que 
célébraient  les  poésies  du  spirituel  coiffeur  d'Agen. 
M.  de  Grandval,  chargé  par  les  admirateurs  Auril- 
lacois  de  Jasmin  de  le  saluer  à  son  arrivée  en  ville, 
lui  adressa  cette  bienvenue  : 

Debés  pas  toun  renoum  ol  reng,  o  lo  fourtuno  ; 
Té  l'es  fat  tout  soulét,  caouso  bien  paou  coumuno  ! 
Car,  son  forts  oppuis  ou  son  lo  claou  d'argent, 
Lou  mérité  longuis  et  traouco  raroment. 


94  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


Noun,  suffis  pas  noun  plus  de  courre  les  escolos, 
Se  forci  dé  lotin  ou  d'aoutros  foribolos; 
Oquel  que  sero  pas  un  pouèto  quond  naï, 
Pot  n'emprunta  lo  pel,  mais  lou  didin,  jiomaï 
O  quos  del  firmoment  que  l'y  jiollis  so  flammo, 

E  guel  soûl  parlo  bien  lou  léngachi  de  l'âmo 

Ouontés  n'en  countorion  dé  réputas  sobénts 
Qu'espérou  d'ottopa  lo  luno  ombé  léis  dents; 
Sou  mountat,  lou  moti,  sur  lou  guéiné  Pégaze, 
Per  se  beïre,  lou  ser,  sur  l'esquino  d'un  aze. 
Mais  tu,  l'éfon  gosta  de  lo  terro  et  del  cieou, 
Del  célébré  boloun  n'as  tostat  que  lou  mièou. 
Fidel  o  toun  estât,  tout  fosen  lo  pratiquo, 
As  méritât  cent  cots  lo  palmo  académique, 
Et,  per  prouba,  Jasmin,  que  souei  pas  trufondié, 
Prouclamé  Françounotto  et  De  costel  euillé, 
L'Obuglé  qu'aimé  tont  et  pueis  tos  Popillottes. 
Que  faou  bira  lou  cat  à  toutos  los  drollotos. 

Portés  lou   jionti  noum  d'uno  poulido  flour; 
Tous  bers  n'oou  lou  porfum,  toun  âmo  lo  coulour; 
Otobé,  lou  boun  Diéou,  to  juste  en  préférenço, 
T'o  caousit  per  ana  counsola  l'indigenço 
Disou  dins  toun  poïs  que  lou  sér  qu'es  noscut, 


LES    TEQUBADQURS    CANTALIENS  95 

Entenderou  dins  l'air  les  doux  accords  d'un  luth; 
Que  lo  nuet,  sur  toun  bret  dobolét  un  esclaïre, 
Que  monquet  fa  mouri  de  poou  to  paouro  maire! 
Per  yeou,  souei  pas  surprit  de  poreillos  fobours    : 
Un  Diéou  dei  bers  potaïs  naît  pas  toutes  les  jiours, 

Tu  ne  dois  pas  ta  renommée  à  la  naissance,  à  la  fortune 
Tu  l'as  conquise  par  toi-même,  fait  assez  peu  commun. 
En   général,   faute   de  puissants   appuis   et  sans   la  clé 

[d'argent 

Le  mérite  reste  inconnu,  perce  bien  rarement. 
Ce  n'est  pas  assez  non  plus  que  courir  les  écoles, 
Se  gaver  de  Latin  et  d'autres  fariboles 
Celui  qui  n'a  pas  reçu  au  berceau  le  don  de  poésie 
Pourra  sembler  en   revêtir  l'apparence  mais  jamais  la 

[réalité 

C'est  du  Ciel  que  lui  doit  venir  fa  flamme 
L,ui  seul  parlera  vraiment  alors  le  langage  de  l'âme 
Combien  pourrions-nous  citer  de  savants  renommés 
Qui  s'imaginent  décrocher  la  lune  avec  leurs  dents 
Sont  montés  le  matin  sur  le  capricieux  Pégase 
Pour  se  voir  le  soir  à  califourchon  sur  un  âne! 
Mais  toi,  le  benjamin  de  la  terre  et  du  ciel, 


116  LES     TliOUBADOUKS     CAHTALIENS 

Du  célèbre  vallon  tu  n'as  goûté  que  le  miel. 
Assidu  à  ton  métier,  tout  en  servant  la  pratique 
Tu  as  mérité  cent  fois  la  palme  académique. 
Et  pour  te  prouver,  Jasmin,  que  je  ne  suis  pas  hâbleur, 
Je  salue  ((  Francounotto  ))  et  ((  De  costel  cullé  )) 
((  L'Obuglé  »  que  je  prise  si  fort  et  aussi  tes  ((  Popil- 

\lottos    >) 
Qui  font  tourner  la  tête  à  toutes  les  fillettes. 
Tu  portes  le  nom  d'une  des  plus  jolies  fleurs 
Tes  vers  ont  sont  parfum,  ton  âme  sa  couleur. 
Aussi  Dieu  si  juste  dans  ses  choix 
T'a  élu  pour  aller  secourir  l'indigence   (i). 
On  affirme  dans  ton  pays  que,  le  soir  de  ta  naissance, 
On  entendit  dans  les  airs  les  doux  accords  d'un  luth  ; 
Que  la  nuit,  sur  ton  berceau,  apparut  une  clarté 
Qui  faillit  faire  mourir  de  peur  ta  pauvre  mère; 
Pour  moi  je  ne  suis  pas  surpris  de  telles  faveurs 
Un  Dieu  de  la  Poésie  ((  patoise  ))  ne  nait  pas  tous  les 

[jours  ! 

<(  Lo  Cobretto  »,  cette  Revue  Félibréenne  Çanta- 


(i)  Les  recettes  réalisées  par  Jasmin  dans  sa  tournée  littéraire 
étaient  versées  toutes  entières  aux  œuvres  de  bienfaisance. 


LES  TROUBADOURS  CaNTALIEXS  97 

lienne,  d'existence  si  courte  et  si  bien  remplie  (1895- 
1900),  a  donné,  dans  son  numéro  de  mai  1895,  une 
poésie  inédite  de  Grandval,  datée  d'Aurillac,  le 
14  août  1850,  qui  nous  montre  le  joyeux  et  insou- 
ciant viveur  sous  un  jour  tout  différent  de  la  répu- 
tation qu'il  a  laissée.  De  délicats  sentiments  conju- 
gaux et  paternels  y  sont  exprimés  en  termes  émus; 
l'inspiration  prend,  cette»  fois,  sa  source  au  meilleur 
du  cœur  : 

UN  EXILAT 

Cadc  moti,  quond  lo  fresco  rousado, 
Del  cièu  dobalo  escorbilha  leis  flours, 
Sous  plus  ô  ièu,  è  moun  âmo  ocoplado, 
Prend  lou  comi,  que  meno  ô  mouis  omours. 
M'espossechen,  se  besès  sur  lo  branco, 
Des  tourtourèls  libres  se  bequeta, 
Un  long  soupir  lo  jiolousio  m'orronquo, 
01  found  del  bos  lo  pou  les  fo  souba  ! 

Poulis  oùssels,  quond  prenès  lo  boulado 
Un  soûl  moument  se  boulias  m'escouta, 
Bous  corgorio  de  pourta  lo  bequado, 


98  LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS 

Ois  ongielous,  que  m'o  cogut  quitta, 
Bous  prégorio  de  counsoula  lour  maire 
Que  coumo  bous  sat  qu'es  oquo  d'eima, 
Odoucirias  so  blossuro,  pecaïre, 
E  sous   poutous  me  tournorias  pourta? 

En   libertat,   uriousos   creoturos, 
Bous  ossemblai,  cadun  dit  so  consou, 
Bibès  en  pat  dins  lei  mémos  posturos 
Se  bous  bottes,   couneissès  lou  perdou. 
Nautres  que  son  les  phénix  de  lo  tèrro, 
Que  nous  bonton  d'estre  cibilisats, 
Per  oui,  per  noun,   nous  decloron  lo  guèrro, 
Toujiour  les  fouorts  escrassou  les  pus  flats  ! 

Ousselou  blonc,  oquel  de  nostre  Signé, 
Que  de  tout  temps,  près  de  guel  gardo  omoun 
Pregas-lou  bien  qu'ô  s'eima  nous  insigne 
E  dins  l'ifer  que  clabe  lou  Demoun    : 
Counjuras-lou  de  perdouna  lo  Franco, 
N'o  siéisonto  ons  que  l'orrouson  de  plours; 
O  l'Exilât  prestat  bouostro  ossistonso, 
Per  quo  soun  niou  puesque  finit  sous  jiours. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS  99 

Chaque  matin,  quand  la  fraîche  rosée 
Tombée  du  ciel,  ranime  les  fleurs 
Je  ne  me  possède  plus  et  mon  âme  accablée 
Prends  le  chemin  qui  mène  à  mes  amours. 
Je  me  réjouis  à  voir  sur  la  branche 
Se  becqueter  des  tourterelles  en  liberté. 
L'envie  m'arrache  un  gros  soupir 

Les   oiseaux   effarouchés   vont   se   blottir   au    fond    du 

[bois. 
Jolis  oiseaux,  quand  vous  vous  envolez 
Si  vous  vouliez,  une  minute  seulement,  m'écouter 
Je  vous  chargerai  de  porter  la  becquée 
Aux  angelets  qu'il  m'a  fallu  quitter 
Je  vous  prierai  de  consoler  leur  mère 
Qui,  aussi  bien  que  vous,  sait  ce  que  c'est  qu'aimer 
Vous  adouciriez  sa  blessure,  la  pauvrette! 
Et  me  rapporteriez  ses  baisers   (i). 

Heureuses  créatures  !  En  absolue  liberté 
Vous  vous  réunissez  ;  chacun  dit  sa  chanson 

(i)  Si  le  poète  entend  parler  de  sa  femme,  Mme  de  Grandval 
née  de  Berthoult,  il  semblerait  qu'il  suppose  que  ce  n'est  pas  de 
son  propre  gré  qu'elle  s'est  séparée  de  lui  et  qu'ils  avaient  des 
enfants. 


100  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

Vous  vivez  en  paix  dans  le  même  bocage 
Si    vous   vous   querellez,    vous   connaissez    les   joies   du 

[pardon. 
Nous,  les  hommes,  qui  sommes  les  phénix  de  la  terre, 
Pour  un  oui,  pour  un  non,  nous  nous  mettons  en  guerre 
Et  toujours  les  plus  forts  écrasent  les  plus  faibles. 
Oiseau  blanc,  toi  le  privilégié  du  Seigneur 
Que  de  tout  temps  il  a  gardé  là-haut,  auprès  de  lui, 
Demande-lui    instamment    de    nous    apprendre    à    nous 

[aimer 
Et  d'enfermer  le  Démon  au  fin  fond  des  enfers. 
Conjure-le  de  pardonner  à  la  France. 
Depuis    soixante    ans,    nous    arrosons    son    sol    de    nos 

[larmes 
A  l'exilé  accordez  votre  appui 
Pour  qu'au  nid  natal  il  puisse  finir  ses  jours  (i). 

Ces  généreux  sentiments  ne  paraissent  pas  avoir 
duré,  à  moins  qu'on  ne  suppose  antérieure  la  poésie 
que  «  Lo  Cobreto  »  a  publié  dans  son  numéro  de 
janvier  1898  et  dont  elle  attribue  la  paternité  à 


(i)  Cette  strophe  justifie  le  jugement  de  Bancharel  qu'il  y  avait 
en  Grandval  deux  hommes,  l'un  de  sentiments  élevés,  l'autre 
asservi  à  sa  funeste  passion. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  101 

Grandval.  Cette  sorte  d'auto-biograpkie  est  telle- 
ment dans  la  note  qui  fut  celle  de  notre  poète,  elle 
décrit  si  bien  la  fâcheuse  faiblesse  qui  fit  de  lui  un 
déclassé,  qu'on  y  peut  voir  sans  témérité  une  confes- 
sion du  pauvre  fervent  de  Bacchus: 

MOS  ESTRENNOS  01  BOUS  EFONTS 

Brabes   efonts,   lou   cornobal  s'oprotchio. 
Lou  pitchiou  blus  se  bendro  pas  trot  car. 
E  sons  ober  grond  orgent  dins  lo  potchio, 
Pourrés  ono  desquilha  lou  mièt-quart. 
Soubenon-nous  qu'oprès  forto  secado 
L'aure  ol  pè  tort  es  per  trot  ginerous, 
Nous  fourniro  de  que  bioure  ô  rosado, 
Mes  dobont  guel  flotchires  les  ginous. 

Lou  bi  noubèl  ô  lo  cruco  me  monto  ; 
Per  me  gori,  démo  foraï  lou  lus, 
De  boun  moti  lo  gouto  me  remonto, 
Mes  tout  lou  jiour  reste  fidèle  ol  blus. 
Quond  lo  nuit  be,  per  possa  lo  bilhado, 
Près   d'un  boun    fiot,  m'ossiète  sus  un  bonc 
E  tout  fument  è  mongient  lo  grelado, 


10^  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

O  tout  osard  bube  un  litre  de  blonc. 

Pièi  ol  cofè  bau  prendre  uno  tassotto  ; 
Me  forio  mau  sons  très  sos  d'aigo-ordent. 
Trobe  un  omit,  foson  lo  portidoto, 
E   dous  cruchouns  li  passou   roundoment. 
Sount  netetchiats  e  eau  quita  lo  plaço. 
Bau  prendre  l'èr,  osarde  uno  consou  ; 
N'ai  be  prou  fat,  lo  potroulho  m'omasso 
Sons  resistonço  è  me  meto  en  preisou. 

Lou  jiour  poret  è  m'olondou   lo  porto. 

Dintre  ô  l'oustau,  tout  mèque  é  morrounent, 

L'efontou  crido  é  lo  Jiano  s'emporto  : 

((  Tros  de  gourmond,  de  qu'as  fat  de  l'orgent?  » 

Coumo  un  ognèl  m'ossiète  sons  res  dire. 

De  tems  en  tems  m'ogatchio  de  trobèr. 

L'efont  sul  brat  me  premene  sons  rire, 

En  otendont  que  puèsque  tua  lou  bèr. 

Quond  me  grôupigno,  otire  so  monoto, 
En  proumetent  que  li  tournorai  pas, 
E  douçoment  li  fau  mo  coressoto. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  103 


Sou  perdounat,  sul  cot  troton  lo  pat. 

Per  moun  malur,  oquoi  serment  d'ibrogno: 

Trot  boun  efont,  sabe  pas  résista. 

E  maugrèt  ièu,  coumo  lou  set  me  gogno, 

01  coboret  biste  me  eau  tourna. 

Lo  pauro  Jiano  o  be  rosou,  pecaire, 

Trobalha  dur  è  son  un  ordi; 

Pourrio  pourtont  me  mètre  ô  moun  ofaire 

S'ère   réglât   coumo   nostre  bisi  : 

O  soun  dina  so  mièjio  boutilho. 

Quond  per  osard  bôu  faire  un  boun  repas, 

Lou  prend  tchias  el  om  touto  lo   fomilho 

E  dei  restonts  l'oste  proufito  pas. 

MES  ETRENNES  AUX  BONS  ENFANTS 

Braves  enfants,  le  carnaval  est  proche 
Le  petit  bleu  ne  se  vendra  pas  trop  cher. 
Et,  sans  avoir  force  argent  à  la  poche 
Vous  pourrez  aller  vider  un  demi-quart 
Souvenez-vous  qu'après  une  grande  sécheresse 
L'arbuste  au  tronc  noueux  est  par  trop  généreux 


101  LES     TROUBADOURS     CANTALIEXS 

Il  fournira  de  quoi  boire  à  rasades 
Mais  devant  lui  vous  fléchirez  le  genou. 

Le  vin  nouveau  me  monte  à  la  tête 

Pour  me  guérir,  demain  je  ferai  lundi. 

Au  matin,  à  la  piemière  heure,  la  goutte  me  rend  du 

Mais  tout  le  jour  je  reste  fidèle  au  vin  bleu;  [ton 

Quand  vient  la  nuit,  pour  passer  la  veillée 

Auprès  d'un  bon  feu,  je  m'assieds  sur  un  banc. 

Fumant,  mangeant  des  châtaignes  grillées 

Je  me  risque  à  boire  du  vin  blanc. 

Puis,  au  Café,  je  vais  prendre  une  demi-tasse 

Il  me  ferait  mal  sans  trois  sous  d'eau-de-vie. 

Je  rencontre  un  ami,  on  fait  une  petite  partie 

Deux  cruchons  de  bière  passent  lestement. 

Ils  sont  vidés,  il  faut  quitter  la  place. 

Je  vais  prendre  l'air,  risque  une  chanson. 

Je  n'en  ai  que  trop  fait!  La  patrouille  me  cueille 

Sans  résistance  de  ma  part,  me  conduit  en  prison. 

Le  jour  paraît;  on  m'ouvre  la  porte 

Je  rentre  chez  moi   honteux  et  maugréant. 

Le  bébé  crie  et  ma  Jeanne  s'emporte  : 


LES     TROUBADOURS     CAXTALIENS  105 

((   Vilain  gourmand,  qu'as-tu   fait  de  l'argent?   )) 
Doux  comme  un  agneau,  je  m'assieds  en  silence; 
De  temps  à  autre  elle  me  regarde  de  travers. 
L'enfant  sur  le  bras,  je  me  promène  sans  rire 
En  attendant  de  pouvoir  aller  ((  tuer  le  ver  )). 

Quand  bébé  m'égratigne,  je  lui  prends  sa  menotte 

En  me  jurant  que  je  ne  boirai  plus 

Et  doucement  je  lui  fais  une  caresse. 

Je  suis  pardonné,  séance  tenante  nous  faisons  la  paix 

Pour  mon  malheur,  c'est  là  serment  d'ivrogne 

Trop  bon  enfant,  je  ne  sais  pas  résister! 

Bien  malgré  moi,  la  soif  me  gagnant 

Vivement  je  m'en  retourne  au  cabaret! 

La  malheureuse  Jeanne  a  grand  raison,  la  pauvre  chère 

Elle  besogne  ferme  et  n'a  jamais  le  sou; 

Je  devrai  pourtant  me  mettre  à  mon  travail 

Si  je  menais  la  vie  réglée  de  notre  voisin. 

Il  boit  à  son  dîner  sa  demi-bouteille; 

Et,  lorsque  de  fortune,  il  veut  faire  chère-lie 

Il  boit  chez  lui  avec  toute  sa  famille 

Sans  faire  bénéficier  le  cabaretier  des  restes. 


106  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

On  se  ferait  sans  doute  une  opinion  plus  exacte 
et  mieux  fondée  de  Grandval,  dont  ses  contempo- 
rains vantaient  fort,  notamment,  l'esprit  d'à  pro- 
pos (1),  si  on  connaissait  ses  autres  productions 
poétiques  en  Français  et  en  Cantalien,  que  Bancha- 
rel  n'hésite  pas  à  traiter  de  chefs-d'œuvre  (2).  Elles 
étaient  nombreuses,  semble-t-il,  s'il  est  vrai  que  ses 
manuscrits  emplissaient  une  bibliothèque  entière. 
Lorsqu'il  mourut  à  Aurillac  le  14  septembre  1859, 
dans  la  détresse,  ses  papiers  furent  dispersés  et 
détruits. 


(i)  Bancharel  cite  de  lui  une  réponse  un  peu  leste  mais  pleine 
d'esprit  à  une  dame  d' Aurillac  qui  déplorait  de  ne  pas  avoir  d'en- 
fants. «  Les  Veillées  Auvergnates  »,  T.  I,  p.  57. 

(2)  «  Grammaire  et  Poètes  ».  P.  85. 


Jean-Baptiste  VEYRE 

1798-1876 


Jean-Baptiste  Veyre  naquit  à  Aurillac  le  14  Ven- 
tôse an  VII  (4  mars  1798),  de  Guillaume,  sabotier, 
et  de  Jeanne  Martin,  ménagère.  Il  est  à  croire  qu'au 
sortir  de  quelque  école  primaire,  l'enfant  parut  d'in- 
telligence assez  éveillée  pour  qu'on  le  crut  suscep- 
tible d'études  latines,  en  vue  peut-être  d'une  hypo- 
thétique entrée  dans  les  Ordres.  Peu  après  le 
Concordat,  un  M.  Aymar  avait  organisé  dans  l'an- 
cien Couvent  des  Visitandines,  devenu  plus  tard 
résidences  des  Missionnaires  Lazaristes,  au  coin  des 
rues  du  Collège  et  Sainte-Anne,  une  pension  qu'on 
appela  le  Petit  Séminaire,  dénomination  qu'a  gardée 
l'immeuble,  bien  après  la  disparition  de  l'Institu- 
tion Aymar.  Nombre  d'enfants  susceptibles  de  voca- 
tion ecclésiastique  y  faisaient  leurs  études  Latines 
jusqu'à  leur  entrée  au  Grand  Séminaire  de  Saint- 
Flour.  C'est  probablement  sur  les  bancs  de  cette 
école  que  Veyre  contracta  les  liaisons  de  camara- 
derie qu'on  le  verra  conserver  toujours  avec  nombre 
de  Prêtres  San  Florains.  Le  Sacerdoce  lui  appa- 
raissant, sans  doute,  sans  attraits,  il  aiguilla  sa  vie 


110  LES     TROUBADOURS     CANTALIEXS 

vers  la  carrière  où  il  pouvait  utiliser  le  mieux  ses 
connaissances  acquises  et  entra  dans  l'Enseigne- 
ment primaire.  Il  débute  comme  Instituteur  à  Vic- 
sur-Cère  d'où,  après  un  court  séjour,  il  est  envoyé 
à  Saint-Simon  (1)  qu'il  ne  devait  plus  quitter. 
A  peine  âgé  de  vingt-six  ans,  il  y  épousa,  le  25  février 
1824,  Suzanne  Lacoste,  une  plantureuse  créature, 
plus  grande  et  plus  forte  que  lui,  qui  fut  une  mère 
autant  qu'une  épouse  et  tint  vigoureusement  en 
mains  les  rênes  du  gouvernement. 

Veyre  était  un  modeste  et  un  simple,  un  insou- 
ciant que  sa  vie  monotone  satisfaisait  pleinement 
et  qui  ne  trouva  jamais  étroit  son  horizon  si  limité. 
De  fréquentes  stations  au  cabaret  voisin  de  son 
école  lui  donnèrent  une  ferveur  poussée  assez  loin 
pour  la  «  dive  bouteille  ».  Son  énergique  ménagère 
l'y  venait  relancer  et,  aussitôt  la  porte  close,  lui 
administrait  une  de  ces  corrections  dont  Bancharel 
nous  dit  qu'elles  étaient  proverbiales  (2)  !  Le  pauvre 
instituteur  cherchait  alors  à  apaiser  son  irascible 
moitié  par  des  serments  multipliés  dont  il  ne  tint 


(i)    Riche   commune   de   la    vallée   de   Jordanne,   dans    un    site 
délicieux,  à  6  kilomètres  d'Aurillac. 
(2)  «  Grammaire  et  Poètes  ».  P.  91. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIEXS  111 

jamais  aucun  !  Et  quand  celle  dont  il  se  vengeait 
bénignement,  en  l'appelant  sa  «  Xantippe  »,  mou- 
rut le  17  octobre  1861,  le  grand  enfant  qu'était 
Verre,  désemparé  par  le  manque  de  cette  nécessaire 
tutelle,  alla  se  réfugier,  jusqu'à  la  fin  de  ses  jours, 
dans  cette  auberge  pour  laquelle  il  avait  composé, 
en  1858,  année  de  disette  de  vin,  cette  enseigne 
suggestive  : 


Lou  triste  temps  per  un  pintaïréLc  triste   temps  pour  un  buveur 
Que  nés  pas  aïguossesiaïre  !  Oui  n'est  pas  amateur  d'eau! 

Aro,  poudes  béni  eici  Désormais  vous  pouvez  venir  ici 

Trouborès  del  boun  bi.  J'ous  v  trouvères  de  bon  vin! 


A  deux  ou  trois  reprises,  Veyre  confesse  son 
péché  mignon.  «  Il  est  certain,  remarque  le  docteur 
«  Vaquier  dans  son  étude  si  finement  ciselée  sur 
I  Veyre  (1),  qu'il  ne  cracha  jamais  sur  le  bon  vin 
«  et  qu'il  eut,  toute  sa  vie,  un  faible  pour  la  bonne 

«  chère  et  les  libations  copieuses J'aime  mieux 

((  croire  qu'il  savait  s'arrêter  à  temps  et  qu'il  ne 
((  dépassait  pas  la  limite  où,  sous  l'influence  d'une 


(i)  J.-B.  Veyre.  Le  Poète  de  St-Simon.  Conférence  donnée  à 
la  Société  des  «  Gooudots  »,  par  le  Docteur  F.  Vaquier,  Médecin 
de  l'Œuvre  d'Ormesson,   1910. 


112  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

«  excitation   aimable,   l'esprit   se  sent  plus   léger, 
«  l'imagination  plus  riante  et  plus  vive.  » 

Ce  n'est  qu'à  quarante  ans  sonnés  que  Veyre  fit, 
en  1838,  ses  premiers  pas  dans  la  carrière  poétique. 
Encore  fallut-il  l'aiguillon  d'un  concours  pour  don- 
ner l'essor  à  sa  Muse.  Son  éloge  de  Kiquet,  offert  h 
la  Société  Archéologique  de  Béziers,  qui  avait  donné 
ce  thème  de  concours,  fut  classé  en  rang  honorable. 
L'idée  directrice  très  saine  de  ce  poème  de  206  vers 
est  que  notre  acquis  est  fait,  pour  une  large  part, 
de  celui  des  générations  passées,  que  nous  bénéfi- 
cions des  grandes  pensées,  des  idées  généreuses  de 
nos  devanciers  auxquelles  nous  devons  ajouter  notre 
contingent.  C'est  la  pure  doctrine  traditionaliste] 
ramenée  à  de  sages  proportions,  que  nous  nous 
efforcions  de  traduire  nous-même  au  pied  du  monu- 
ment de  Bravât,  en  disant  :  Il  ne  faut  avoir  ni  la 
superstition  ni  la  haine  du  passé. 

On  devine  facilement  dans  ce  poème  que  Veyre  a 
vécu  dans  la  fréquentation  des  poètes  Latins.  Tl 
traite  même  avec  désinvolture  les  dieux  de  l'Olympe  ! 
Le  dialogue  entre  Jupiter  bénévole  et  Neptune  cour- 
roucé de  l'audace  des  mortels  est  de  jolie  facture  et 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  113 

l'ironie    des    derniers    vers    est   du    meilleur    aloi, 
lorsque  : 

Neptuno  mourtifiat  d'uno  talo  respounso 
Resto  lou  bet  cousut  é   din  l'oundo  s'enfounço 
Se  pentchino  lo  barbo,  estobousit,  moucat 
Et,   de  so  mo  tromblonto  escapo  lou   fourcat. 

Neptune  mortifié  d'une  telle  réponse 

Reste  le  bec  cousu  et  plonge  dans  l'abîme 

Il  se  lisse  la  barbe,  abasourdi,  honteux 

Et  sa  main  tremblante  laisse  échapper  son  trident. 

Au  peintre  Aurillacois  Eloi  Chapsal  (1),  Veyre 
adresse  deux  poésies.  Il  s'excuse  d'abord  dans  sa 
«  Visite  à  l'atelier  du  peintre  »  (1840)  de  s'y  rendre 
pédestrement  : 


(i)  Mon  grand-père  maternel  :  le  Baron  de  Pollalion  de  Gla- 
venas,  Colonel  de  Houzards,  Off.  de  la  Lég.  d'Hon.,  peintre  ama- 
teur médaillé,  à  diverses  reprises,  au  Salon,  élève  de  David,  cama- 
rade d'Ingres,  Gros,  Girodet,  etc.,  avait  remarqué  le  jeune  fils  de 
son  boulanger  d'Aurillac,  Eloi  Chapsal,  qui  montrait  d'étonnantes 
dispositions  artistiques.  Après  lui  avoir  donné  les  premières  leçons, 
il  lui  facilita  l'accès  des  écoles.  Dessinateur  consciencieux,  Eloi 
Chapsal  se  spécialisa  dans  le  portrait  et  la  peinture  d'histoire  où  il 
obtint  d'honorables  succès. 


Mi  LES     TBOUBADOUKS     CANTALIKXS 

Mes,  Pegaso  offonat  refuso  lou  serbice 

N'es  plus  qu'un  bourriquou  testut,  romplit  de  bice 

Quond  lou  bolé  mountat,   d'obord  es  oquioua. 

Mais  Pégase  épuisé  me  refuse  ses  services 

Il  n'est  plus  qu'une  bourrique  têtue,  emplie  de  vioe. 

Quand  je  veux  l'enfourcher;  il  se  butte  aussitôt. 

Lorsque,  plus  tard,  l'artiste  a  fait  son  portrait,  le 
Poète-Instituteur  s'écrie  dans  sa  gratitude  : 

Es  dounc  bertat,  Eloi,  d'un  paoure  postrissou 
As  roppela  les  traits,  pintra  lou  copissou 

Aro,  mouriro  plus...   Jiomaï  dins  lou  toumbel 
Les  bers  rougigoroou  tout  entié  Beyrounel  ! 

11  est  dune  vrai,  Eloi,  que  d'un  pauvre  petit  pâtre 
Tu   as   fixé   les   traits   et  peint   la  pauvre  tête 

Il  ne  mourra  plus  tout  entier...  Jamais  dans  le  tombeau 
Les  vers  ne  dévoreront  complètement  le  petit  Veyre.  I 

Sa  «  Lettre  à  VAbbé  ('...  »  (1843)  (1),  dit  très  jus- 


(i)   L'Abbé   Combes,   Principal   du   Collège   de   Mauriac,   pioba- 
blement  camarade  de  classe  de  Veyre. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  115 

tenient  le  docteur  Vaquier  :  «  indique  qu'une  grande 
«  intimité  régnait  entre  certains  Prêtres  et  le 
«  poète  qui  s'autorisait  de  cette  intimité  pour  se 
«  livrer  à  des  plaisanteries  de  presbytère,  un  peu 

«  libres  sous  leur  forme  légèrement  puérile et 

((  qui  ont  pour  excuse  de  se  produire  à  la  fin  d'un 
«  bon  dîner  ou  entre  deux  parties  de  bête  hom- 
((  brée  »  (1).  Plus  humoristique  et  d'un  sel  déjà 
plus  attique  son  «  Paysan  à  la  foire  de  la  Saint- 
Urbain  »  (1845).  Son  récit  d'une  rixe  entre  deux 
gars  pour  les  beaux  yeux  d'une  fille  est  joliment 
enlevé  : 

Omb  les  couides  mesclats 

Cado  bostau  se  copo  e  s'embolo  en  esclat. 
Olero   desormats,   s'empougnou   per  lo   gleno 
Saoutou  olaï  pieou,  copel  e  Cothorino  en  peino. 
Se  tenou  corps  o  corps  ;  les  pès  sarrou  les  pès 
Sou  bentre  couontre  bentre   é  gilet  sur  gilet 

Poumpits  e  repoumpits  s'oflacou,  tombou,  poum... 
Temôu  tout  oloungats  dioï  loungours  d'oguliado. 


(i)  Jeu  de  cartes  favori  des  Prêtres  San-Florains.  Vaquier,  p.  7. 


116  LES     TROUBADOURS     OANTALIENS 

Enchevêtrés  aux  coudes 

Chaque  bâton  se  rompt  et  vole  en  éclats. 
Sans  armes  maintenant,  ils  se  prennent  à  la  tignasse 
Cheveux,  chapeaux  tombent  et  Catherine  en  peine  ! 
Ils  se  prennent  corps  à  corps,  pied  à  pied 
Poitrine  contre  poitrine,  gilet  contre  gilet. 

Pétris  et  repétris  ils  s'affaissent,  tombent,  pouf  ! 
Ils    tiennent,    allongés    sur    terre,    deux    longueurs    de 

[pique-bœufs. 

Le  mariage  du  délicat  écrivain  qu'était  Henri  de 
Lalaubie  (1)  avec  Mlle  Delzons  (2),  lui  inspire,  la 
même  année,  une  poésie  dialoguée  que  trop  d'expres- 
sions empruntées  au  Français  déparent;  quelques 
mois  plus  tard  il  adresse,  en  décembre,  à  son  ami 
d'Aurillac,  E.  Bayle  (3),  une  de  ses  poésies  les  plus 


(i)  H.  Delolm  de  Lalaufre,  l'un  des  auteurs  du  Dict.  Stat.  du 
Cantal.  Le  château  de  Lalaubie  est  situé  sur  la  commune  de  Saint- 
Simon. 

(2)  Petite-fille  du  Général,  Baron  Delzons. 

(3)  M.  Bayle  possédait  la  propriété  de  Limagne,  entre  Aurillac 
et  Sc-Simon. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


117 


humoristiques,  d'une  philosophie  ironique  et  char- 
mante, «  Un  radotage  »  : 


...  D'oquesto  onnado 

O  bira  l'escobel 

Codun  de  so  fusado 

Aouro  fa  soun  groumel. 

Les  uns  de  piœus  de  sedo 

Les  autres  de  coutou 

E   yeou    de   piœus    de    fedo. 


...  De  cette  année 
L'écheveau  s'est  dévidé. 
Chacun,  de  sa  fusée 
Aura  fait  son  peloton. 
Les  uns  de  fils  d'e  soie 
Et  d'autres  de  coton. 
Moi,  de  fils  de  laine. 


Les  fils  embrouillés  des  existences  humaines  qu'il 
démêle  lui  montrent  l'humanité  sous  un  vilain  jour  : 


Lo  fongo  que  trepissou 
S'esclaffo  jious  lours  pès 
Saou  commençât,  finissou 
01  gaouillat  del  mesprès. 


Cado  jiour  s'engraissabo 
D'un  orgen  prestodou 
Aou  reclomat  lo  detto 
Piorrou  fo  soun  poquet 


La  fange  où  ils  trépigneni 
S'écrase  sous  leurs  pieds 
S'ils  y  ont  débuté,  ils  finissent 
Au  cloaque  du  mépris. 


Juon,   lou   pouliricaïre 

Jean  le  politicien 

Bol  tout  combobira 

Veut  tout  bouleverser 

Ottrapo  uno  ploçoto 
N'es  plus  to  refrougious 

Il  décroche  une  sinécure 
Il  n'est  plus  renfrogné. 

Pierre  s'espolaissabo 

Pierre  se  prélassait 

Chaque  jour  s'engraissait 
D'un  argent  emprunté 
On  réclame  la  dette 
Pierre  fait  son  paquet. 


«  Le  bon  sens  du  paysan  »,  une  de  ses  œuvres  les 
plus  savoureuses,  débute  par  une  vérité  profonde  : 


118  LES    TROUBADOURS    CaNTALIEXS 

Ouond    un    aoubre    est    toumbat    tout    lou    mounde    li 

[clappo. 
Quand  un  arbre  est  abattu,  chacun  s'acharne  à  le  mettre 

[en  copeaux. 

Saluant  la  République  qui  vient  d'éclore  en  cette 
année  1848,  il  lui  prédit  : 

...  T'en  done  pas  soulomen  per  très  ons 

Per  estre  estobousido  un  jiour  per  tes  efons. 

...  Je  ne  t'en  donne  pas  pour  trois  ans 
Pour  être  assommée  par  tes  propres  enfants. 

Il  prévoit  les  folies  socialistes,   les  utopies  des 
rêves  creux,  supplie  la  République  de  s'en  garer: 

Car,  t'aimons  Republiquo 

Naoutres  que  trobollons  per  lo  caouso  publiquo 
Domondons  lou  prougrès  ;  l'aouren,  mes  d'opossou 
Tout   martchio  :    l'olimas   coumo   lou   saoutobou 
Surcorguen  pas  lou  carri,  aoutromen  tout  s'offaïsso 
01  miet  del  grond  comi  petoriou  los  embaïssos. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  119 

Mes,  per  obeire  Mai',  cregnons  de  perdre  Obriœu  ! 

Car   nous   t'aimons,   ô    République 

Nous  les  serviteurs  de  la  chose  publique 
Nous  souhaitons   le  progrès  ;   nous   l'obtiendrons,   mais 

[à  pas  lents 
Chaque  être  avance,  le  limaçon  aussi  bien  que  la  saute- 
relle 
Ne   surchargeons   pas   le   char,   sinon   tout  s'affaisse 
Au  beau  milieu  du  chemin,  les  essieux  casseraient. 

Pour  vouloir  avoir  Mai,  craignons  de  perdre  Avril  ! 

Le  16  octobre  1851  est  date  mémorable  pour  le 
Poète-Instituteur.  Sa  muse  est  solennellement  con- 
viée à  prendre  quasi  rang  officiel  pour  chanter  le 
génial  pâtre  de  Saint-Simon  (1),  Gerbert,  le  Pape 
Silvestre  II  dont  Aurillac  inaugure  la  statue,  œuvre 
magistrale  de  David  d'Angers.  Après  un  exorde  où 
il  rappelle  les  ténèbres  du  Xe  siècle,  le  poète  coûte 
la  naissance  de  l'enfant  qui  devait  être  «  Pastor  et 
Pontifeœ  »  —  Pâtre  et  Pape: 


(i)  Gerbert  est  né  vers  940,  au  village  de  Belliac,  commune  de 
Saint-Simon. 


120  LES    TROUBADOURS    CAXTALIEXS 


01  ped  d'un  putchotel  Au  pied  d'un  monticule 

Ero  un  oustolounel.  S'élevait  une  petite  maison 

Oti,  din  l'indigenço  Là,  dans  l'indigence 

Un   efontou   nosquet.  Un  enfant  naquit. 

Disou  qu'ô  so  neissenço  On  dit  qu'à  sa  naissance 

En  seine  de  puissenço  En  signe  de  puissance 

Trè  cots  lou  gai  contet  Trois  fois  le  coq  chanta 

Et   Roumo   l'entendet.  Et  Rome  l'entendit. 


Le  poète  décrit,  souvent  avec  un  rare  bonheur 
d'expressions,  cette  vie  si  tourmentée  et  si  féconde 
de  Gerbert.  Malgré  la  pauvreté  de  notre  idiome,  il 
dit  avec  aisance  les  miracles  scientifiques  réalisés 
ou  pressentis  par  le  savant  médiéval: 

01  tounerre  estounat  prépares  un  cobestre 
De  lo  bopour  testudo  orreste  lou  bondestre 
L'orgue  contoro  miel,  l'hourlotge  es  rebela 
Et  l'ouro,  d'aro  en  laï,  per  tu  saouro  porla. 

Un  trobal  to  precious  despasso  moun  sober 
Pastre   de  Sent  Simoun   aï   romplet  moun   deber. 

A  la  foudre  étonnée  tu  prépares  un  frein 
De  la  vapeur  violente  tu  arrêtes  l'expansion 
L'orgue  chantera  mieux,  l'horloge  se  révèle 
Et,  désormais,  grâce  à  toi,  sonnera  les  heures. 


LES     TROUBADOURS     CAXTALIEXS  121 


Un  labeur  si  génial  dépasse  mon  savoir 

Pâtre  de  Saint-Simon,  j'ai  rempli  mon  devoir  (i). 

La  soirée  du  23  février  1854  apporta  à  notre 
poète  la  consécration  définitive  de  sa  renommée  par 
la  bouche  autorisée  du  poète  Agenais,  Jasmin,  alors 
dans  toute  la  vogue  de  sa  retentissante  notoriété. 
Le  coiffeur  d'Agen  était  venu  à  Aurillac  faire  appré- 
cier ses  poèmes  en  langue  d'Oc  dans  une  soirée  litté- 
raire au  théâtre.  Veyre  se  fit  l'interprète  de  l'enthou- 
siasme général  dans  une  fraîche  poésie  qu'il  débita 
de  sa  loge: 

Pastre  de  Sent  Simoun  ai  quittât  moun  troupel 
Aï  près  mo  besto  niobo  et  moun  jionte  copel 
Per  béni  festesia  to  grondo  renoumado. 

Pâtre  de  Saint-Simon,  j'ai  quitté  mon  troupeau 
J'ai  pris  mes  habits  neufs  et  mon  plus  beau  chapeau 
Pour  venir  fêter  ta  grande  renommée. 


(i)   En  rendant  hommage,  veut-il  dire,   au  pâtre  de   St-Simon 
qu'avait  été  Gerbert  dans  son  enfance. 


122  LES    TROUBADOURS    CAKTALIENS 

Il  décrit  en  excellents  termes  l'œuvre  de  Jasmin, 
célèbre  avec  conviction  la  langue  d'Oc: 


Lengo   aimobloto  Langue  aimable 

Tont   poulidoto  5"*  jolie 

Que  contesiabo  nuech  et  jiour  Que   chantait  nuit  et  jour 

Mai  d'un  sonsible  Troubadour  Maint   délicat   Troubadour 

To  glorio  meritado  Ta  gloire  justifiée 

Aoutrescot  coressado  Autrefois  fêtée 

Pécaire  !  onabo  s'esconti  Pauvrette!    allait   s'évanouir. 

Jasmin,  huey  lo  robiscoulado  Jasmin,  aujourd'hui  te  ressuscite 

Immourtalisado  Te   rend   immortelle 

Aro  n'as  plus  poou  de  mouri  Tu  n'as  plus  à  craindre  de  mourir 


C'est  en  s'adressant  à  Jasmin,  qu'il  traite  de 
rossignol  charmeur,  que  Veyre  se  dit  lui-même  un 
roitelet.  Le  poète  d'Agen  répondit  aimablement  au 
roitelet  : 

M'y  courusse,   Moussu,  oquel  oussel  contayre 

O   lou   pioulat  plo  musicayré. 
Oquès  un  roussignol  que  per  jou  s'est  bestit 

De  lo  plumo  d'un  reïpetit. 

Je  m'y  connais,  Monsieur,  cet  oiseau  chanteur 

A  le  chant  harmonieux. 
C'est  un   rossignol  qui,  par  jeu,  s'est  couvert 

Du  plumage  d'un  roitelet. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  123 

Au  cours  des  six  années  qui  suivirent.  Verre  écrit 
nombre  de  poésies  dont  quelques-unes,  telle  «  Un 
conte  vrai  »,  vraiment  supérieures  de  fond  et  de 
forme  à  ses  premières  productions.  Il  y  fait  donner 
par  M.  Sarrauste  de  Menthière  ce  philantropique 
conseil  à  un  égoïste  paysan  rencontré  sur  la  route: 


Sabès  qu'es  nostro  bido  Tu  sais  que  notre  vie 

De  miseros  cloufido  :  De  misères  est  farcie 

Lo  bugado  de  Gondillou  C'est  la  lessive  de  Gandillou 

Oun  cadun  es  per  soun  pillou.     Où  chacun  apporte  son  lange! 

Laisso  me  olaï  to  themo  Abandonne  donc  tes  bilevesées 

Faï  lou  be  noun  lou  maou  Fais  à  autrui  le  bien,  non  le  mal 

Te  sero  fat  de  mémo  77  te  sera  fait  de  même. 

S'escupusses  bol  ciœu  Si  tu  craches  vers  le  ciel 

Z'ottroporas  sul  mourre!  Cela  te  retombera  sur  le  nez! 


En  mai  1860,  une  souscription  publique  à  laquelle 
S'associent  les  autorités  locales,  quatre  Evêques, 
nombre  d'Ecclésiastiques  et  de  notabilités  Canta- 
liennes,  permet  à  Veyre  d'éditer  ses  œuvres  en  un 
volume  qu'il  intitule  «  Les  piaoîriats  d'un  rei-petit  » 
—  Les  pépiements  d'un  roitelet  (1).  Cette  date 
marque  la  fin  de  Factivité  poétique  de  Veyre.  L'an- 
née suivante  il  devient  veuf;  esseulé,  manquant  de 


(i)   Imprimés  à  Aurillac,  chez  Bonnet-Picut,  Mai  \i 


12  l  LES  TROUBADOUBS  CAKTALIEKS 

cette  tutelle  conjugale  <|tii  lui  était  nécessaire,  il 
s'étiole,  désormais  inactif,  traîne  dans  son  auberge 
de  Saint-Simon  une  existence  morose  que  les  catas- 
trophes de  1870  assombrissent  encore  (1).  Les 
angoisses  nationales,  l'insurrection  de  la  Commune 
et  ses  suites,  les  péripéties  politiques  qui  se  dérou- 
lent à  Versailles  absorbent  l'attention;  personne  ne 
songe  plus  au  vieil  Instituteur,  au  poète  fêté 
naguère,  qui  s'éteint  le  28  novembre  1876,  dans  un 
profond  oubli. 

Vingt  années  passent  sur  son  œuvre  délaissée; 
l'Ecole    Félibréenne    Auvergnate    se    constitue    en 


(i)  Louis  Farges,  aujourd'hui  Consul  Général  de  France  à  Bâle, 
racontait  dans  «  Lo  Cobreto  »  du  7  mai  1895,  l'impression  gardée 
d'une  visite  à  Veyre  vieilli,  se  survivant  à  lui-même  : 

—  «...  Une  femme  pieds  nus...  nous  introduisit  auprès  de  Veyre 
«  dans  une  pièce  où  les  reliques  d'un  passé  qui  avait  eu  son  heure 
«  brillante  se  mêlaient  aux  marques  irrécusables  de  la  détresse, 
«  sinon  de  la  misère  présente.  ...Seul  le  portrait  de  Veyre  par  Eloi 
«  Chapsal...  rappelait  les  jours  disparus  et  l'aisance  évanouie...  Le 
«  temps  avait  touché  Veyre  de  son  aile  et  du  sémillant  et  mali- 
«  cieux  «  reipetit  »  d'autrefois,  il  avait  fait  un  vieillard  que  l'ef- 
«  fort  avait  affaissé,  que  les  déceptions  avaient  éteint,  qui,  visible- 
«  ment,  se  survivait  à  lui-même  dans  une  existence  presque  uni- 
«■  quement  végétative.  Le  contraste  entre  le  passé  et  le  présent 
«  était  d'autant  plus  grand  que  Veyre,  somnolent  fortement 
«  quand  nous  entrâmes,  dans  un  fauteuil  placé  sous  son  portrait, 
«  la  comparaison,  grâce  à  la  remarquable  toile  d'Eloi  Chapsal, 
«  était  rendue  facile  entre  autrefois  et  aujourd'hui.  » 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  125 

1895,  dont  Vermenouze  sera  l'âme  et  le  journal  «  Lo 
Cobretto  »  l'instrument  de  diffusion.  Les  Félibres 
Cantaliens  évoquent  avec  émotion  la  mémoire  de 
Veyre  en  qui  ils  saluent  <(  une  façon  d'ancêtre  et  une 
sorte  de  précurseur  ».  Un  comité  se  constitue  pour 
ériger  un  monument  à  l'Instituteur-Poète  sur  cette 
place  de  Saint-Simon  où  s'est  écoulée  la  majeure 
partie  de  sa  vie  (3).  Dans  une  magistrale  conférence, 
donnée  sous  la  présidence  de  Francis  Charmes,  de 
l'Académie  Française,  Sénateur  du  Cantal,  en  1910, 
à  la  Société  Parisienne  des  «  Gooudots  »  (1),  M.  le 
docteur  Vaquier  se  demande  ce  que  fut  l'œuvre  de 
Veyre  et  la  juge  avec  une  maîtrise  telle  qu'on  ne 
peut  que  reproduire  ses  appréciations  parce  qu'il  est 


(3)  M.  le  docteur  Granier,  ancien  médecin  militaire,  propriét. 
à  Saint-Simon,  qui  fut,  dans  sa  prime  enfance,  l'élève  de  Veyre, 
s'est  constitué  avec  Armand  Delmas  le  zélé  promoteur  du  monu- 
ment Veyre.  Le  docteur  Granier  a  prouvé,  par  certain  compte 
rendu  de  la  conférence  du  13  novembre  1910  sur  les  Troubadours 
Cantaliens,  qu'il  avait  retenu,  des  leçons  de  son  premier  maître, 
une  connaissance  complète  de  notre  dialecte. 

(1)  «  Gooudots  »  :  habitants  d'Aurillac,  citadins.  On  a  fort  er- 
goté sur  l'étymologie  de  ce  sobriquet  donné  aux  Aurillacois.  On 
veut  le  dériver  de  «  gaudium  »,  «  Gaudentes  ».  Ceux  qui  se 
réjouissent,  qui  ont  le  plaisir  ou  l'humeur  facile  parce  qu'ils  ont 
plus  d'occasions  d'amusements  que  les  campagnards. 


126  LES     TROUBADOURS     CAXTALIENS 

impossible  de  mieux  dire  et  de  porter  jugement  plus 
exact  : 

—  «  Comment  faut-il  apprécier  le  génie  poétique 
«  de  Veyre?  Est-ce  vraiment  un  poète?  Devons- 
((  nous  le  considérer  comme  un  poète  national  au 
«  même  titre  que  Vermenouze?  Dans  quelle  mesure 
«  fait-il  honneur  à  la  petite  patrie  et  quelle  a  été 
u  son  influence  sur  le  mouvement  félibréen? 

«  Pendant  la  longue  vie  du  poète,  ses  yeux  ne  se 
«  sont  jamais  ouverts  au  spectacle  de  la  nature;  il 
«  a  passé  des  milliers  de  fois  auprès  de  sites  enchau- 
«  teurs  sans  les  voir.  Le  cours  capricieux  de  la 
«  Jordanne  ne  lui  dit  rien;  il  la  cite,  tout  juste, 
((  deux  fois  dans  tout  son  livre,  sans  même  y  ajou- 
((  ter  une  épithète  qui  fasse  image.  Il  avait  dans  son 
«  «  Ode  à  Gerbert  »  une  excellente  occasion  de 
«  décrire  le  site  riant  de  Belliac,  la  vallée  de  la  Jor- 
«  danne  qui  devait  dégager,  en  l'an  mille,  la  même 
((  poésie  intime  que  de  nos  jours.  Cela  ne  le  tente 
«  pas;  il  ne  fait  aucun  effort...  La  poésie  des  choses 

((  lui   échappe  complètement Dans   les  vers   de 

«  Veyre,  jamais  trace  d'émotion.  C'est  un  poète 
((  calme  et  froid,  le  plus  souvent  ironique.  A-t-il 
((  aimé?   Fut-il   aimé?   On   n'en   sait  rien.   Sa  peu 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  127 

((  gracieuse  Xantippe  lui  fit-elle  connaître  le  bou- 
«  heur  d'être  père?  Aima-t-il  les  enfants  qu'il  avait 
«  charge  de  former  et  d'instruire?  On  n'en  sait  rien  ; 
«  il  n'en  parle  jamais.  Il  paraît  n'avoir  rien  senti 
«  des  passions,  des  tristesses,  des  douleurs  qui  sont 
«  les  compagnes  habituelles  de  l'homme.  Il  ne  veut 

«  pas  les  voir Il  avait  quarante  ans  quand  il 

«  publia  ses  premiers  vers,  en  1838;  quand  il  des- 
«  cendit  dans  l'arène,  son  siège  était  déjà  fait,  Fi 
«  telligence  avait  pris  le  pas  sur  le  cœur;  il  ne 
«  voyait  plus  la  nature  et  la  vie  qu'avec  des  yeux 
«  désabusés. 

«  Ce  n'était  pas  seulement  le  don  de  l'émotion 
«  qui  faisait  défaut  à  Veyre,  mais  encore  l'esprit 
((  d'observation.  Il  a  vécu  de  la  vie  du  paysan  et 
«  ne  semble  pas  en  avoir  compris  le  sens.  Il  ne  jette 
«  jamais  un  regard  indiscret  ou  attendri  dans  les 
«  intérieurs  modestes  qui  s'ouvraient  devant  lui. 
«  Les  petites  joies  comme  les  grandes  douleurs  et 
((  les  grands  labeurs  de  l'homme  des  champs  ne  le 
«  touchent  en  aucune  façon.  Trop  familiarisé,  sans 
((  doute,  avec  ce  milieu,  il  ne  sait  plus  le  voir  et  en 
((  saisir  le  pittoresque  pour  le  traduire  dans  ses 
((  vers. 


128  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

De  tout  ceci,  il  résulte  pour  moi  clairement  que 
«  Veyre  n'est  pas  vraiment  un  poète  national,  uni- 
«  quement  Auvergnat.  On  peut  le  situer  où  on 
«  voudra,  car  c'est  de  l'Auvergne  qu'il  a  le  moins 
«  parlé  dans  ses  vers.  Il  a  bien  dit  quelque  part 
«  qu'il  est  «  lou  pastre  de  Sent  Simoun  »,  mais 
«  comme  il  ne  se  donne  pas  la  peine  de  le  démon- 
((  trer,  nous  en  sommes  réduits  à  le  croire  sur 
«  parole  »  (1). 

A  ce  jugement  sévère  mais  dont  il  est  difficile 
de  discuter  le  bien  fondé,  vient  s'ajouter  le  reproche 
plus  grave  encore  d'avoir  employé  un  idiome  métis 
dont  nombre  d'expressions  sont  totalement  étran- 
gères au  dialecte  Cantalien.  Tel  des  poèmes  de 
Veyre  a  été  manifestement  pensé  en  Français.  En 
l'accommodant  au  «  patois  »,  le  poète,  embarrassé 
par  la  métrique  ou  aux  prises  avec  les  difficultés  de 
la  rime,  gardait  bravement  le  mot  Français,  se 
contentant  de  l'habiller  à  la  Cantalienne,  d'une  ter- 
minaison en  a  ou  en  o,  suivant  les  besoins.  L'excuse 
de  Veyre  est  qu'il  était  né  à  Aurillac,  n'avait 
entendu  autour  de  son  berceau  que  ce  parler  citadin, 


(i)  Docteur  Vaquier  :  Conférence.  P.  21  à  26. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  129 

«  Gooudot  »  si  différent  de  l'idiome  rural.  Conta- 
miné par  la  vie  côte  à  côte  avec  le  Français,  le 
dialecte  urbain  s'en  est  fatalement  imprégné  et  ceux 
qui  le  parlent  s'imaginent  fort  à  tort  être  plus  raffi- 
nés, plus  élégants  parce  qu'à  la  forte  et  typique 
expression  du  terroir  conservée  aux  «  mazuts  ))  (1) 
des  montagnes,  ils  ont  substitué  un  néologisme 
bâtard.  Veyre  aurait  pu,  certes,  s'imprégner,  en 
quarante  années  de  vie  rurale,  de  l'idiome  cham- 
pêtre. Il  y  fut  toujours  manifestement  réfractaire. 
Teinté  de  Latin  et  de  littérature  classique,  plus  ou 
moins  assimilée,  il  gardera  un  certain  dédain  de 
pédagogue  pour  les  mœurs  campagnardes  qui  lui 
semblent  grossières.  Le  sentiment  artistique  n'était 
pas  en  lui  en  germe;  son  séjour  sur  les  bancs  de 
l'Institution  Aymar  ne  l'y  fit  point  éclore.  Les 
dignes  professeurs  du  Petit  Séminaire  devaient,  au 
lendemain  de  la  terrible  tourmente  qui  avait  dépeu- 
plé le  sanctuaire,  chercher  à  faire  de  leurs  élèves 
de  graves  et  pieux  Lévites  plutôt  que  de  bucoliques 


(i)  Le  «  masut  »  ou  «  buron  »  est  le  chalet  que  possède  chaque 
montagne  où  les  vacheries  pacagent  pendant  toute  la  saison  esti- 
vale, de  mai  à  septembre.  Il  sert  à  l'habitation  des  vachers  et  à  la 
fabrication  du  fromage. 


130  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

amants  de  la  Nature.  Veyre  reçut  l'impression  de 
ce  moule;  son  caractère  sans  trempe  n'était  pas  de 
ceux  qui  déchirent  plus  tard  les  lisières,  ouvrent 
tout  grands  les  yeux,  fut-ce  à  vingt  ou  trente  an-, 
Reprenons  le  guide  très  sûr  qu'est  le  docteur 
Vaquier  pour  nous  associer  à  la  seconde  partie  de 
son  jugement: 

—  «  En  résumé,  s'il  ne  fut  pas  un  vrai  poète 
«  parce  qu'il  manque  d'émotion,  d'ampleur,  d'abon- 
u  dance  et  d'imagination,  il  fut  un  rimeur  habile, 
((  très  spirituel,  très  agréable  à  lire,  plein  de  bon 
«  sens  et  professant  une  aimable  philosophie  qui 
«  lui  permit  de  traverser  la  vie  sans  en  voir  les 
«  tristesses  et  les  laideurs.  S'il  n'eut  qu'une  corde 
«  à  sa  lyre,  il  faut  reconnaître  qu'il  sut  en  jouer 
((  avec  art.  La  caractéristique  de  son  talent,  c'est 
«  son  originalité;  il  est  bien  à  lui,  ne  se  rattache 
((  à  personne,  ne  copie  et  n'imite  personne. 

«  Ce  fut  avant  tout  un  brave  homme  parfaite- 
a  ment  désintéressé  et  un  bon  Français.  Tel  il  nous 
«  apparaît  avec  ses  petits  défauts  et  ses  grandes 
«  qualités  ;  il  fait  le  plus  grand  honneur  à  la  petite 
((  patrie. 

«  Il   convient,  il  est   temps  de  rendre   à   Veyre 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  131 

((  l'hommage  public  qu'il  mérite.  Il  le  mérite  dou- 
ce blement  cet  hommage,  d'abord  en  raison  du  rôle 
((  littéraire  qu'il  a  joué  et  dont  l'influence  devait  se 
((  faire  sentir  et  se  répercuter  jusqu'à  nos  jours 
«  dans  la  fondation  et  le  développement  du  Féli- 
((  brige  Cantalien  ;  ensuite  parce  qu'il  fut  un  Auvev- 
((  gnat  patriote,  admirateur  sincère  de  nos  gloires 
«  les  plus  pures  et  trouva  ses  meilleures  inspira- 
«  tions  dans  la  glorification  de  deux  hommes  qui 
«  furent  grands  parmi  les  plus  grands  :  Riquet  et 
«  Gerbert  »  (1). 

Veyre  ne  fut  ni  un  tendre  ni  un  passionné  de  la 
Nature,  de  son  éducation  première  aiguillée  vers  le 
Sacerdoce,  de  ses  fonctions  pédagogiques  il  gardera 
une  tendance  marquée  à  être  d'instinct  moraliste  ou 
critique.  Ses  meilleurs  vers  fustigent  les  travers 
humains  ou  prêchent  une  morale  saine  et  humani- 
taire. Sa  langue  est  loin  d'être  pure,  toute  embrous- 
saillée de  mots  étrangers  au  vrai  dialecte.  Il  a  les 
qualités  et  les  défauts  d'un  précurseur,  mais  il  reste 
suivant  l'expression  de  Vermenouze  :  «  le  vrai  fon- 
dadeur  du  Félibrige  en  Auvergne  ». 


(i)  Vaquier,  Conférence,  p.  26  à  29. 


132  LES     TROUBADOURS     CAXTALIEXS 

On  jugera  combien  tout  ce  que  nous  avons  tenté 
de  dire  de  Veyre  et  de  son  œuvre  est  pâle,  incolore 
devant  l'étude  si  humoristique  et  pourtant  si  com- 
plète qu'Armand  Delmas  a  écrite  de  sa  plume  fine 
et  alerte  sur  le  Poète-Instituteur. 


Un  Félibre   Précurseur,  Veyre 

Vers  1850,  dans  le  même  temps  qu'au  pays  de  Laure 
et  de  Prérarque,  sept  croyants  de  langue  d'oc  fondaient 
en  son  honneur  avec  quelque  orchestre,  ainsi  qu'il 
convient  à  cette  terre  de  trop  de  soleil,  une  nouvelle 
religion  appelée  le  félibrige,  un  homme  lui  dressait  un 
petit  autel,  sans  discours  et  sans  tu-tu-pan-pan,  dans 
un  pays  où  le  soleil  reste  toujours  un  hôte  de  bonne 
compagnie  :   l'Auvergne. 

Il  s'appelait  Jean-Baptiste  Veyre. 

Il  habitait  aux  portes  d'Aurillac  un  amour  de  vil- 
lage, presqu'un  ilôt  entre  ses  collines  et  sa  rivière  et  où 
l'on  accédait  par  un  étroit  vieux  petit  pont  qui  baigne 
ses  arches  moussues  dans  des  eaux  que  l'histoire  dit 
rouler  de  l'or.  Sur  la  place,  un  Sully  croulant  de  vieil- 


LES   TROUBADOURS   CAXTALIEXS  133 

lesse  et  une  massive  tour  carrée  servant  de  clocher  à 
l'église.  Veyre  exerçait,  à  Saint-Simon,  des  fonctions 
publiques.  C'étaient,  à  l'époque,  de  modestes  fonctions. 
Si  le  décret  de  Messidor  eût  eu  cours  au  village,  le 
maître  d'école  qu'il  était,  eût  marché  bien  loin  après 
le  curé  et  peut-être  bien  sa  servante.  De  plus,  il  était 
pauvre,  laid  ...  il  louchait  et  prisait  —  et  malheureux 
en  ménage.  Non  pas  ce  que  l'on  pourrait  croire;  sa 
femme  le  battait,  simplement.  Aussi,  malgré  le  haut  de 
forme  magistral  et  la  redingote  lévite  en  drap  fin,  dont 
les  basques  ballantes  laissaient  échapper  sur  les  talons 
l'étendard  rouge  de  son  mouchoir,  il  manquait  de 
prestige  et  dans  le  trou  où,  entre  deux  férules,  il  épelait 
l'histoire  sainte,  il  manquait  d'autorité.  Les  affreux 
petits  garnements  qui  composaient  son  public  proii- 
taient  de  ce  que  les  yeux  du  vieux  maître  quittaient 
souvent  le  tableau  noir  pour  aller,  à  travers  la  fenêtre 
entr'ouverte,  interroger  le  ciel  bleu  ou  les  frondaisons 
des  vieux  arbres,  pour  happer  des  mouches  ou  sou- 
mettre à  un  joug  odieux  des  hannetons  récalcitrants. 
Souvent  même,  l'amour  de  la  belle  nature  devenait 
irrésistible.  Ils  désertaient  un  à  un  la  classe. 

Alors,  se  voyant  seul,  le  bon  vieil  instituteur  estimait 
(avait-il    complètement   tort?)    que    ce    qu'il    avait    de 


134  LES    TttoL'BADOURS   CANTALIEXS 

mieux  à  faire,  c'était  de  faire  comme  tout  le  monde: 
il  s'en  allait;  il  s'asseyait  sous  le  tilleul,  il  rêvait  dans 
les  chemins  creux,  ou  traversant  le  pont  au  parapet  si 
ébréché  qu'on  dirait  des  dents  de  vieille,  il  allait  dans 
les  anciennes  demeures,  au  Martinet,  à  Lalaubie,  à 
Mirabelle,  etc.,  où  il  était  encore  de  mode  de  chanter 
et  de  monologuer  au  dessert.  Il  y  avait  son  couvert  mis. 
Le  soir,  avant  de  rentrer  au  logis  inhospitalier  où 
l'attendait  ((  Xantippe  )),  il  suivait  la  petite  rivière  et 
dans  son  onde  cristalline,  sur  ses  cailloux  miroitants  ou 
le  velours  fin  de  son  sable,  comme  les  orpailleurs  de 
jadis,  il  trouvait  lui  aussi  ses  paillettes  d'or. 

Bref,  comme  ses  élèves,  Veyre  faisait  l'école  buisson- 
nière. 

Eh  bien,  événement  difficile  à  rapporter  dans  le 
Bulletin  Académique,  pernicieux  exemple  pour  les 
jeunes  générations,  affront  certain  à  la  Morale  Péda- 
gogique, pour  cette  école  buissonnière  on  va  élever  un 
monument  à  l'instituteur  de  Saint-Simon. 

C'est  que  de  ces  rêvasseries  sous  le  Sully,  de  ses  flâ- 
neries sur  le  vieux  pont  édenté,  le  long  des  sentiers 
silencieux  et  des  ruisseaux  bavards,  il  est  sorti  un  char- 
mant petit  livre  :  Les  Pioulats  d'un  Reïpetit. 

Plusieurs  poètes  ou  écrivains  du  Haut-Midi  ava:'ent 


LES     TROUBADOURS     ÇAKTALIENS  \'S~) 

mérité  avant  Veyre  ce  titre  de  précurseur,  que  l'on 
décerne  communément  à  ceux  dont  l'effort,  ou  brillant 
ou  modeste,  a  contribué  à  ramener  la  Renaissance 
Félibréenne,  dont  l'éclat  est  encore  si  vif:  tels  B rayât, 
qui  a  déjà  son  buste  dressé,  l'abbé  Bouquier,  Dupuy- 
Grandval.  Il  faut  y  ajouter  le  conteur  Auguste  Ban- 
charel  qui,  chronologiquement,  pourrait  être  classé 
peut-être  parmi  les  félibres,  mais  dont  la  manière  rap- 
pelle davantage  celle  des  précurseurs;  de  même  Gou- 
delin  à  Toulouse  et  Jasmin,  l'ami  du  Reïpetit,  à  Agen. 

Mais  parmi  ceux  qui  ont  contribué  à  entretenir 
l'amour  de  la  langue  d'Oc  dans  notre  pays  et  à  créer  Je 
mouvement  littéraire  qui  nous  a  valu  Francis  Cour- 
chinoux  et  sa  Pousco  d'Or,  les  félibres  majoraux 
A.  Vermenouze  et  de  La  Salle,  et  la  pléiade  qui  les 
entoure  de  conteurs,  de  philologues,  dont  certains  noms 
sont  plus  qu'honorables,  Veyre  a  droit  à  un  tribut  parti- 
culier d'hommages. 

Certes,  à  compter  les  pages1  de  son  livre,  son  œuvre 
est  courte,  moins  importante  certainement  que  celle  de 
son  contemporain  et  ami  Jasmin,  l'auteur  de  Los  Papil- 
lotos,  mais   en  vaut-il  moins? 

Il  en  est  beaucoup  qui  le  tiennent  son  égal  et  parfois 


136  LES     TROUBADOURS     CAXTALIENS 

même  le  mettent  au-dessus  par  le  choix  heureux  des 
expressions  et  en  tous  cas  la  sincérité. 

Les  Pioulats  d'un  Reïpetit,  édités  en  1860,  sont  pré- 
cédés d'une  préface  dont  l'auteur  était  un  homme 
d'esprit.  Il  s'était  cru  malheureusement  obligé,  préfa- 
çant un  livre  patois,  de  terminer  par  une  paysannerie, 
et  il  a  signé  Mathurin  (  i  ) .  Mais  oublions  la  signature. 
Cet  homme  d'esprit,  donc,  établit  une  comparaison 
entre  Veyre  et  un  jeune  homme  dont  le  nom  montait 
déjà  au  firmament  avec  des  éclats  d'étoile,  et  qu'il 
aopelle  dédaigneusement  du  bout  des  lèvres  :  ((  ce  Fré- 
déric Mistral  )).  Il  en  ressort  nettement  que  Veyre 
garde  l'avantage.  La  postérité  n'apparaît  point  dispo- 
sée à  rectifier  ce  jugement.  Mais  cette  erreur  oubliée, 
Veyre  mérite  largement  les  éloges  qui  lui  sont  donnés. 

Avec  une  langue  où  les  mots  manquent,  qui  a  perdu 


(i)  Le  préfacier  du  livre  de  Veyre  était  un  de  ses  amis,  M.  de 
Lescure,  homme  de  lettres.  Descendant  du  héros  Vendéen,  né  en 
Lozère,  dont  sa  mère  était  originaire,  M.  de  Lescure  habitait  Au- 
rillac,  vers  1850,  peut-être  comme  fonctionnaire,  et  y  allait  dans 
le  monde.  C'est  à  Aurillac  sans  doute  que  Veyre  l'avait  connu.  M. 
de  Lescure  était,  à  sa  mort,  chef  des  rédacteurs  du  Sénat.  Nous 
avions  volontairement  passé  sous  silence  son  outrecuidant  paral- 
lèle de  Veyre  et  de  Mistral,  de  même  que  nous  avons  négligé  à 
dessein  épitres  et  odes  de  Veyre  à  Napoléon  III,  Président  et  Em- 
pereur, tant  elles  déparent,  par  leur  faiblesse,  l'œuvre  du  poète. 


J.-B.  VEYRE 

1798-1876 


LES     TROUBADOURS     CANTALIEXS  13~ 

l'habitude  depuis  des  centaines  d'années  de  désigner 
autre  chose  que  des  prés,  des  terres,  des  vaches  ou  des 
gerbes,  qui  n'a  pas  été  encore  assouplie  et  décrassée 
par  le  chant  des  Fleurs  de  Bruyère  et  des  Chaumiucs. 
Veyre  écrit  des  tableautins  qui,  en  quatre  vers,  font  un 
;hef- d'oeuvre. 

Que   dites-vous   de  celui-là  ?   C'est   Gerbert,   le  soleil 
le  l'an  i.ooo,  le  pâtre  de  Belliac  : 

Oquel  drolle  es  Gerbert,  del  mounde  l'esperonço... 
Ombe  ses  escloupous,  bescs  lou  que  s'obonço  , 

So  gouloto  o  lo  mo,  soun  pitchou  copelou, 
De  Fedos  et  d'ognels  menen  lou  troupelou. 


Certes,  il  a  le  souci  constant  de  rester  en  relation 
/ec  l'âme  de  ceux  qui  seuls  maintenant  parlent  cette 
ngue,    qui    n'est   plus    qu'une   pauvresse    en    haillons. 

ne  monte  jamais  bien  haut  et  de  peur  de  perdre 
ntact,  regarde  souvent  vers  la  terre,  mais  il  ne  devient 
mais  ni  grossier,  ni  trivial,  même  quand  il  décrit 

ILes  ontiques  curats 
Sur   tours    porrouchieus    coumo    des   pats    plocats. 

Tant  pis  pour  les  gens  du  Nord.  Je  ne  traduis  pas. 


138 


LES    TROUBADOURS    OANTALIENS 


Enfin  Veyre  a  une  qualité  dominante,  rare  plutôt 
chez  les  poètes  (mon  Dieu,  je  vais  me  brouiller  avec  le 
Parnasse.),  c'est  le  bon  sens!  Il  faut  lire,  dans  le  texte, 
la  petite  pièce  que  donne  aujourd'hui  la  Veillée  :  ((  Le 
Bon  Sens  du  Paysan  )).  Il  est  douteux,  après  cette  lec- 
ture, qu'il  se  rencontre  un  ami  de  l'Auvergne  qui  puisse 
refuser  sa  sympathie  administrative  et  son  obole  à  un 
homme  qui  fait  tant  d'honneur  à  sa  patrie  par  sa  rime 
et  par  sa  raison. 

Armand  DELMAS. 

{La  Veillée  d'Auvergne,  N°  d'octobre  1910.) 


Auguste  Bancharel 

1832-1889 


Fils  de  l'instituteur  de  la  commune  de  Keilhac, 
aux  environs  d'Aurillac,  Auguste  Bancliarel  naquit 
dans  cette  localité  le  15  septembre  1832.  Un  Félibre 
lui  consacrait,  en  1910,  dans  «  U Avenir  du  Can- 
tal )),  une  notice  biographique  à  laquelle  nous  ferons 
de  larges  emprunts. 

«  Au  sortir  de  l'Ecole  Normale,  Auguste  Bancha- 
«  rel  fut  nommé  Instituteur  dans  les  environs  du 
«  chef-lieu,  puis  titulaire  de  la  classe  élémentaire 
<<  au  collège  d'Aurillac.  Il  quitta  l'Enseignement 
a  au  bout  de  quatre  ou  cinq  ans  pour  entrer  dans 
«  F  Administration  des  Finances  »  (1).  Il  était  Per- 
cepteur à  Pleaux,  dans  l'arrondissement  de  Mau- 
riac, lorsqu'il  donna  en  1877  sa  première  poésie 
«  inspirée,  dit  son  biographe,  par  un  curieux  inci- 
«  dent  de  période  électorale  où  un  Préfet  de 
«  l'Ordre-Moral  offrit  une  paire  de  sabots  à  un 
«  électeur  d'ambitions  modestes  »  (2). 


(i)  Auguste  Bancharel,  par  un  Félibre.  «  L'Avenir  du  Cantal  », 
décembre  1910. 

(1)  Ibid. 


142  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 


Anen,    despochas-bous    Fronçou-. -liions,  vivement.  Francette 
Foutrossounoto  [netto  Petite  entravée 

Tiras  uno  paoucoto  Tirée  une  pinte 

Del  boricou  Au  tonnelet 

Lo  bïouren  ol  contou  Nous  la  boirons  au  coin  du  feu 

De  bostre  coboretou.  De  votre  cabaret. . 


Et  Jean-Pierre  raconte  comment  le  Maire,  le 
hélant  dans  son  champ  pour  saluer  le  Préfet  et  son 
candidat  officiel,  le  pressa  de  solliciter  une  faveur  : 

Yeou   respoundere  tout  surprès 
Moussu r  m'escusorès 
Mes  n'aï  besoun  de  rès. 

Je  répondis  tout  surpris  : 
Vous  m'excuserez,  Monsieur 
Mais  je  n'ai  besoin  de  rien. 

Le  Maire,  se  moquant  de  sa  réserve,  Jean-Pierre 

se  décide  : 

Eh  bé  !  Tonès,  pr'oqueste  couop 
Beleou  m'obonce  trop 
X'aï  besoun  que  d'un  porel  d'esclop 
Martchi   pès  nus   dempiès  la  fieyro  ! 


LES    TROUBADOURS    OANTALIENS  143 

Hé  bien,  pour  cette  fois 

(Je  m'avance  trop,  peut-être) 

Je  n'ai  besoin  que  d'une  paire  de  sabots 

Je  marche  pieds  nus  depuis  la  foire. 


Les  esclops  sou  benguts  din  lo  mémo  semmono 

Mes  f outre  !  Sou  to  blonc  coumo  oquel  que  les  donno 

E  dirias  que  lou  diaple  l'y  tono 

Dins  les  esclops  dounats. 

Ouond  entendou  porla  de  Libertat 

D'Egolitat  et  de   Froternitat! 

Les  sabots  arrivèrent  dans  la  semaine  même 

Mais  ils  sont,  ma  foi,  aussi  ((  blancs  »  que  leur  dona- 

On  dirait  que  le  diable  y  brandit  le  tonnerre         [teur! 

Dans  les  sabots  offerts 

Dès  qu'on  parle  de  Liberté 

D'Egalité  et  de  Fraternité!    (i) 

Ce  n  est  certes  pas  de  la  grande  poésie,  niais  de 


(i)  A.  Bancharel  :  Graiim.  et  Poètes.  P.  126-128. 


144  LES     TROUBADOURS     CANTALIEXS 

l'excellente  satire  de  période  électorale,  arme  dange- 
reuse en  notre  pays  où  le  ridicule  tue.  Bancharel  est 
lancé  dans  la  lutte;  il  fait  réciter  à  son  Jean-Pierre 
un  «  Pater  »  de  sa  façon  contre  le  Préfet  du  Seize- 
Mai  : 

Paire  de  mous  esclops,  bous  qu'aï  bis  en  boituro, 
Que  bouostre  noum  sio  oblidat 

Que  bouostro  boulontat 

E  bouostro  outouritat 

Empatchiou  pas  lou  blat 

De  modura  oquesto  onnado  ! 
Laïssa-nous  lou  contel  de  tourto  e  lo  coliado 
E  lo  poulo  que  pond  per  fa  bouostro  poscado. 

Delibrat-nous  de  bous. 


Dempiei  qu'obès  filât  obons  lo  pas  publico 
Que  baou  mai  que  bouostro  poulitico 
E  cadun  es  plo  fier  d'eima  lo  Republico 

Père  de  mes  sabots,  vous  que  je  vis  en  voiture 
Oue  votre  nom  tombe  en  oubli 


LES    TROUBADOURS    OANTALIENS  145 


Que  votre  volonté 

Et   votre   autorité 

N'empêchent   pas    le   blé 

De  mûrir,   cette  année. 
Laissez-nous  le  crignon   de  pain   noir  et  le  lait  caillé 
Et  la  poule  qui  pond  pour  faire  votre  omelette   (i). 

Délivrez-nous  de  vous. 

Depuis   votre   départ  nous   avons   la   paix   publique 

Qui  vaut  mieux  que  votre  politique 
Et  chacun  avec  fierté  acclame  la  République. 

Bancharel  harcèle  encore  l'ennemi  dans  une  dia- 
tribe violente,  «  Dans  la  plaine  »,  poésie  politique 
toute  d'actualité  qui  débute  par  ce  joli  quatrain  : 

Fronçounotto,  lou  ser  d'obon  de  tua  l'esclaïre 
Obon  de  prega  Dieou  e  de  bous  ona  jiaïré 
Opporat  doucomen  lou   nas  ol   fenestrou 
E  birat  bouostres  uels  del  coustat  d'Ol  Pogiou. 


(i)  A.  Bancharel  :  «  Grammaire  et  Poètes  »,  p.  129-130. 


146  LES     TROUBADOUliS     CAKTALIENS 

Francette,  le  soir,  avant  d'éteindre  la  lumière, 
Avant  de  prier  Dieu  et  de  vous  mettre  au  lit 
Mettez    doucement    la    tête    à   la    fenêtre 
Et  tournez  vos  yeux  du  côté  d'Arpajon. 

Dans  un  apologue,  «  Les  moutons  et  le  train  », 
où  l'énergie  de  l'attaque  feint  de  s'estomper  sous  la 
douceur  de  la  forme,  il  entend  montrer  à  la  réaction 
l'inutilité  de  son  effort  à  arrêter  la  marche  en  avant 
des  idées.  Un  berger  fait  quitter  à  son  troupeau  les 
paisibles  hauteurs  de  Donne  (1)  pour  le  conduire 
pacager  dans  la  plaine  d'Ytrac  (2). 

E   nostres  moutissous  pétés   de  serpoulet 

Quatre    o    quatre,    d'un    sal,    posserou    sus    Noucello 

E  onerou  soupa,  ô  lo  premiero  estielo 

01  found  del  meliour  prat 

De  lo  plono  d'Ytrat 
Ouos  oti  lou  poïs  oun  se  fo  lo  boumbonço 
Otobe  oquel  ser  se  bourrerou  lo  ponço 


(i)  Le  plateau  de  Donne,  au-dessus  d'Aurillac,  fait  partie  de  la 
commune  de  Saint-Simon. 

(2)  La  plaine  d'Ytrac,  dans  la  banlieue  d'Aurillac. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIEÎsS  147 

Tout  lou  troupel  durmio  sur  un  tustel  de  brousso 
E  reibabo  ol  plosé  d'uno  bido  to  douço. 

Et  nos  moutons  rassasiés  de  serpolet 

Quatre  à  quatre  d'un  bond  traversent  Xaucelles 

Pour  s'en  aller  souper,  à  la  première  étoile 

Au  fond  du  meilleur  pré 

De  la  plaine  d'Ytrac 
C'est  là  pays  où  l'on  fait  bombance 
Aussi,  ce  soir-là,  se  gonflèrent-ils  la  panse. 

Tout  le  troupeau  s'endormit  sur  une  éminence  tapissée 

[de  bruyère 
Rêvant  au  plaisir  d'une  si  douce  vie. 

La  voie  ferrée  traverse  la  plaine;  l'inconscient 
berger  y  masse  ses  montons  dans  le  fol  espoir  d'arrê- 
ter le  train,  tandis  que,  prudemment,  il  se  place, 
lui-même,  en  observation  au  revers  d'un  talus.  Le 
train  arrive  : 

Lou  tchiobal  del  pougres  que,  certo,  n'o  pas  poou 
Fiquet  un  grond  cop  d'estiffloou 
E  posset  coumo  uno  luciado 


148  LES     TROUBADOURS     CAXTALIENS 


Pas  un  ognel  n'o  escopat 

Tout  lou  troupel  entié,  pécaïre,  es  esclofat! 

Orresta  lou  prougrès...  quo  n'es  pas  bostre  offaïre! 
Lou  prougrès  marchio,  leissa-lou   faire  ! 

Le  cheval  du  Progrès  qui  ignore  la  peur 
Jeta  un  grand  coup  de  sifflet 
Et  passa  comme  un  éclair. 

...  Pas  un  seul  agneau  n'échappa 
Le  troupeau  entier,  hélas  !  fut  écrasé 

Arrêter  le  Progrès  est  au-dessus  de  vos  forces 
Le  Progrès  est  en  marche;  laissez-le  passer. 

Jeté,  de  plus  en  plus,  à  corps  perdu,  dans  la 
mêlée  politique,  les  paisibles  fonctions  financières 
qu'il  remplissait  à  Pleaux  ne  devaient  plus  convenir 
à  son  tempérament  batailleur.  Aussi  se  fait-il  mettre 
en  disponibilité  en  1880  pour  venir  fonder  à  Auril- 
lac  une  imprimerie  et  le  journal   «   L'Avenir  du 


LES    TROUBADOURS    CAMALIEXS  149 


Cantal  »,  organe  républicain,  qu'il  dirigea  jusqu'à 
sa  mort. 

Désormais,  à  la  tête  d'une  feuille  de  combat  dont 
l'importance  grandit  vite,  Bancharel  continue  à 
manier  avec  bonheur  le  «  sirventés  »  politique. 
«  Une  élection  à  Vie  »  (Décembre  1880)  apparaît 
infiniment  supérieure,  de  fond  et  de  forme  à  ses 
aînées.  Pierre  raconte  drôlement  comment  il  a  été 
happé  par  un  agent  électoral.  Il  a  bu  et  mangé  à 
satiété;  mais,  Auvergnat  madré: 

En  fosen  so  plegado   (  i  ) 
Gardo    lou    found    de   so    pensado 
Lou  nople  couneï  pas  lo  ruso  del  peyson 
L'y    tritjiro   so    biondo    é    pourtoro    Bertrond 

Tout  en  se  gavant 
Il  ne  laisse  pas  percer  le  fond  de  sa  pensée. 
Le  noble  ignore  la   ruse  du   paysan  ; 
Il  mangera  le  dîner  et  votera  pour  Bertrand! 


(i)   «  Lo  plegado  »  :  la  brassée  de  foin  qui  constitue  le  repas 
d'une  vache.  «  Fa  sa  plegado  »  :  tirer  profit,  vendre  ce  qu'on  peut. 


150  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

L'agent  a  bien  fait  les  choses: 

Obons  prêt  lou  cofé,  lo  biéro  e  lou  burloou 
E  talomen  obions  emplinat  l'estufloou 
Que  quond  son   escopas   d'oquelo   rostelieyro 
Biotase!  Poudion  pas  claoure  din  lo  corrieyro! 

Nous  avons  pris,  café,  bière  et  punch 

Nous  nous  sommes  tellement  empli  la  panse 

Que  lorsque  nous  avons  quitté  ce  râtelier 

Ma  foi!  La  rue  n'était  pas  assez  large  pour  nous! 

Mais,  l'électeur  déchante  devant  sa  femme  indi- 
gnée de  le  voir  rentrer  au  logis  en  pareil  état! 

Caou  to  mettut  otaou,  digo  me,  pourcossou 
Pus  pouor  que  lou  pourcel  que  raouno  dins  lo  sou. 
Besès  se  toun  besi  qu'aïmo  tont  so  fomillo 
Se  laisso  endouctrina  pel  fum  d'uno  boutillo  ! 
Lou  fabre  zo  dis  be,  lou  fabre  es  pas  foutraou 
Cado  électiou,  obon  un  neïci  per  oustaou 
Que  se  laïsso  coufla  tont  que  poou  lo  polliasso 
E  qu'oprès  couneï  pas  lou  popéirou  que  plaço. 

Qui  donc  t'a  mis  en  pareil  état,  dis-le,  porcelet 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  151 

Plus  pourceau  que  le  porc  qui  grogne  à  la  loge. 

Vois  donc  si  ton  voisin  si  bon  père  de  famille 

Se  laisse  endoctriner  par  le  fumet  d'une  bouteille  ! 

Le  forgeron  l'affirme  et  le  forgeron  est  sensé 

A  chaque  jour  d'élection,  il  y  a  un  béta  par  maison 

Qui  se  laisse  gonfler  à  satiété  la  panse 

Et  ne  distingue  plus  ensuite  le  bulletin  qu'il  dépose. 

L'année  suivante,  1881,  nouvelle  période  électo- 
rale; notre  poète  fourbit  à  nouveau  l'arsenal  de  son 
ironie.  —  «  Pourquoi  changer  »,  dit-il  aux  élec- 
teurs. 

Lo  fenno  de  Guiral  tournabo  de  lo  fieyro 

Obio  fat  quaouques  soous,  lo  bouno  meinotgieyro, 

Lo  lono  deis  moutous 

Lou  lat,  les  cobecous, 

Lou  bure,  lou  froumatge 

Tout  s'omasso  ol  bilatge. 
E  lou  biel  tirodou  s'emplis  det  cops  dins  Ton 
De  l'espargno  que  fo  cado  jiour  lou  peyson. 

La  femme  de   Géraud  s'en   revenait  de  la  foire, 
Bonne  ménagère,  elle  avait  fait  quelque  argent. 


ir>£  LES     TROUBADOURS    CAXTALIEXS 

La  laine  des  moutons, 

Le  lait,  les  «  cabecous  »  de  chèvre  (  i  ) 

Le  beurre,   le   fromage, 

On  ne  laisse  rien  perdre  au  village 
Et  le  vieux  tiroir  s'emplit  dix  fois  par  an 
De  l'épargne  journalière  du  paysan. 

Notre  paysanne  s'en  revient  chez  elle  de  concert 
avec  la  femme  du  sacristain.  ( 'elle-ci,  mécontente  de 
la  tiédeur  des  fidèles  peu  enclins  aux  oblationa 
d'antan,  en  rend  responsable  le  Député  qu'il  faut 
changer  à  tout  prix.  Elle  endoctrine  si  bien  sa  voi- 
sine que  celle-ci  chapitre  sou  mari.  Mais  Géraud, 
très  ferme  dans  ses  convictions  républicaines,  prend 
mal  la  chose,  secoue  fortement  sa  moitié  et  conclue: 

Gordon  oquel   qu'obon 

D'olliours   de  que  gognon 
O  combia  to  souben  nostres  homes  d'offaïré 
Quos  coumo  oquel,  cado  on,  que  combio  de  bourriaïré. 

Gardons  celui  que  nous  avons 


(i)   Petits  fromages  de  lait  cle  chèvre  fort  appréciés  des  gour- 
mets. 


Auguste  BANCHAREL 
1832-1889 


LT.S     TROUBADOURS     CA.VTALIENS  153 

D'ailleurs  que  gagnerions-nous 
A  changer  si  souvent  ceux  qui  font  nos  affaires 
C'est   comme    celui    qui,     chaque     année,     change     de 

[fermier. 

Littérature  électorale,  poésie  sans  souffle,  triviale 
et  terre  à  terre,  dit  la  sévère  critique.  Encore  faut-il 
pour  la  juger  équitableuient  ne  pas  perdre  de  vue 
l'objectif  de  l'auteur.  Il  réussissait  pleinement  ainsi 
à  pénétrer  la  masse  électorale,  à  ancrer  chez  elle  les 
idées  dont  le  journaliste  souhaitait  la  voir  imbue  et 
le  succès  de  son  candidat  venait  lui  prouver  que  la 
note  adoptée  était  la  bonne,  plus  fructueuse  que  les 
strophes  les  plus  lyriques  et  les  hexamètres  les  plus 
pompeux. 

Vraiment  éprise  du  terroir,  la  muse  de  Bancharel 
savait  trouver  à  l'occasion  de  touchantes  notes  pour 
chanter  son  Auvergne  où  il  rêve  de  vivre  et  de 
mourir  : 

Oti,   sul   biel   cosaou 
Ound  soui  noscut  paourot,  forai  bosti  un(  oustaou 
Aurai  un  grond  berdié,  uno  touno  flourido 
Deis  bisis 


154  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

Deis  omis 

Del  lard  ô  lo  trobado 
Per  fa  buli  les  caous,  din  l'oulo,  16  billado 

E   quond   lou   ser   bendro 

Quond  lou  pastre  claouro 
Quond  entendrai'  de  Ion  piaoulitja  lo  cobreto 
Sounoraï  lou  bési  per  toumba  lo  poouqueto   (i). 

Là,  sur  les  vieilles  ruines 
Où  je  suis  né,  pauvret,  je  me  ferai  bâtir  une  maison 
J'aurai  un  grand  verger,  une  tonne  fleurie 
Des    voisins 
Des  amis 
Du  lard  pendu  à  la  travée 
Pour  faire  cuire  les  choux,  la  veillée,  dans  la  marmite. 

Et  quand  viendra  le  soir 

Quand  le  pâtre  ramènera  son  troupeau 
Que  j'entendrai  au  loin  résonner  la  ((  cabrette  )) 
J'appellerai  le  voisin  pour  boire  avec  lui  une  pinte. 

On  aime  à  voir  Bancharel  saluer  la  Muse  nais- 


(i)  «  Mann  ratbe  ».  Grammaire  et  Poètes,  p.  147. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  155 

santé  de   Verinenouze,    s'incliner   devant   le   poète 
encore  à  son  aurore: 

Veyré,  nostre  potroun,  qu'éro  tont  piaoulegiaïre 

E    tont   boun    musicaïre 
Bous  prendrio,  s'éro  eici,  per  un  digne  counfraïre 

S'es   possas  bouiès   grond 

Otobe  counesses  lo  rimo  e  lo  mesuro 

E   de   Veyre   pourrias   prendre   lo   sinnoturo 

Quittossias  pas  lou   comp,  les  moutous  e  l'olaïre 
S'es  pouëto  e  peison  ;  restas  otaou  pécaïré  !   (  i  ) 

Veyre,  notre  patron  qui  était  si  verveux 

Et   si    harmonieux 
Verrait   en   vous,   s'il   vivait,   un   digne   confrère. 

Vous  êtes  passé  maître 

Vous  possédez  la  rime  et  la  mesure 

Et  pourriez   vous   dire  le  continuateur   de   Veyre. 

N'abandonnez  pas  les  champs,  les  moutons  et  l'araire 
Vous  êtes  poète  et  paysan  ;  restez  tel,  mon  cher. 

(i)  «A.  Verinenouze  ».  Grammaire  et  Poètes,  p.  131. 


156  LES     TROUBADOURS     CANTALIEy.S 


Il  y  aurait  encore  de  jolis  vers  a  glaner  dans 
l'œuvre  de  Bancharel.  Son  invocation  à  la  Muse,  ses 
fables:  «  Le  singe  et  l'homme  »,  «  Le  renard  et  lu 
cigogne  »,  «  La  poule  et  Je  hanneton  »,  «  La  gre- 
nouille et  le  rat  »;  ses  contes  en  vers  :  «  Le  caté- 
chisme »,  «  Trois  vantardises  »,  sou  joli  «  Noël  ». 
beau  chant  d'amour  paternel,  seraient  mine  féconde. 
Constatons  plutôt,  avec  son  biographe  :  «  qu'il  fut 
«  le  premier  journaliste  du  Cantal  qui  s'occupa  de 
«  littérature  Romane.  En  lui,  le  politicien  sincère 
«  était  doublé  d'un  Félibre  non  moins  convaincu 
«  qui,  malgré  les  absorbantes  fonctions  de  directeur 
((  d'imprimerie  et  de  rédacteur  de  journal,  trouvait 
«  encore  le  temps  de  taquiner  la  Muse  Auvergnate. 
«  Doué  d'un  tempérament  d'artiste,  dessinateur  et 
((  paysagiste  à  ses  heures,  il  voulait,  par  amour  du 
«  sol  natal,  autant  que  par  goût  du  traditionalisme, 
((  conserver  tout  ce  qui  présentait  chez  nos  popu- 
o  latious  montagnardes  un  caractère  d'originalité 
«  locale.  C'est  ainsi  qu'il  eut  l'idée  de  créer  les 
a  concours  de  musettes  à  Vic-sur-Cère  pour  înain- 
«  tenir  cet  instrument  champêtre  particulier  à  nos 
«  montagnes.  Il  voulait  même,afin  que  ces  concours 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  15" 

((  présentassent  plus  de  couleur  locale,  que  le  prési- 
«  dent  de  la  commission  prononçât  un  discours 
((  patois  ». 

«  Auguste  Bancharel  doit  être  considéré  comme 
«  l'un  des  premiers,  sinon  le  principal  promoteur 
((  de  la  Kenaissance  Félibréenne  dans  la  Haute- 
«  Auvergne.  Camarade  et  disciple  de  Veyre,  il 
«  raconte  qu'il  aida  le  vieux  maître  de  Saint- 
«  Simon  à  corriger  les  épreuves  de  son  livre  ;  vingt 
«  ans  plus  tard,  il  détermina  par  ses  nombreuses 
«  et  intéressantes  productions  «  patoises  »,  un  cou- 
ce  rant  littéraire  favorable  à  la  rénovation  de  notre 
«  idiome  »  (1). 

De  son  œuvre  Oantalienne,  la  partie  poétique  est 
de  beaucoup  la  moins  étendue.  Deux  volumes  de 
Contes  et  de  Nouvelles  en  prose,  sous  le  titre  de 
«  Veillées  Auvergnates  »,  attestent  la  fécondité  de 
sa  production. 

—  «  Ces  contes,  dit  son  biographe,  recueillis 
u  auprès  des  villageois,  sont  pour  la  plupart  très 
«  anciens  et  fort  originaux.  Ils  sont  émaillés  de 
«  fines  et  joj^euses  gauloiseries  où  se  retrouve  Tem- 


(i)  Auguste  Bancharel,  par  un  Felibre. 


158  LES    TROUBADOURS    CANTALIEN8 

((  preinte  de  l'attieisme  de  nos  pères  qui  aimaient  à 
«  plaisanter  et  prétendaient  que,  comme  le  Latin, 
((  le  «  Patois  »  brave  les  convenances  en  sa  rude 
«.  franchise  ou  en  sa  charmante  naïveté.  Connais- 
«  saut  le  caractère  et  la  tournure  d'esprit  de  nos 
«  paysans,  l'auteur  des  «  Veillées  »  s'est  attaché  à 
«  noter  ses  Contes  et  Nouvelles  à  la  main  dans  un 
«  style  à  la  fois  sobre  et  expressif,  employant  avec 
u  autant  d'esprit  (pie  d'à  propos  les  termes  les  plus 
((  imagés  et  les  plus  pittoresques,  serupuleusement 
«  empruntés  au  vieux  vocabulaire  «  patois  »  (1). 

On  ne  saurait  mieux  dire  et  il  nous  paraît  impos- 
sible (pie  tout  Cantalien,  aimant  et  connaissant 
vraiment  notre  dialecte,  n'admire  pas  la  facilité 
surprenante  d'Auguste  Bancharel  à  entrer  dans  son 
rôle  de  paysan  lin  et  jovial,  contant  au  coin  de 
Pâtre,  dans  la  langue  même  qu'on  y  parle,  avec  la 
mentalité  qu'on  y  rencontre,  au  moyen  des  expres- 
sions, parfois  fort  grasses,  souvent  très  fines,  qui  y 
sont  usuelles,  les  récits,  légendes,  fables  ou  gau- 
drioles dont  le  paysan  ne  se  lasse  jamais.  L'œuvre 
de  Courchinoux,  celle  de  Vermenouze,  sont  infini- 
Ci)  Ibid. 


LES    TROUBADOURS    GANTALIENS  159 

ruent  plus  savantes  et  plus  affinées;  elles  n'inté- 
resseront jamais  le  villageois  comme  les  «  Veillées 
Auvergnates  »  de  Bancharel.  Si,  notre  dialecte  dis- 
paru, on  voulait  rechercher  comment  et  de  quoi  devi- 
saient les  paysans  Cantaliens  de  la  fin  du  XIXe 
siècle,  c'est,  à  peu  près  exclusivement  aux  «  Veil- 
lées »  du  Maître  Bancharel  qu'il  faudrait  le  deman- 
der. Sa  langue  est  infiniment  plus  pure  que  celle  de 
Veyre;  si  quelque  mot  Français  s'y  glisse  sous  le 
vêtement  Cantalien,  on  devine  facilement  que  néces- 
sité de  métrique  ou  de  rime  y  ont  réduit  le  poète. 
Lui-même  ne  nous  dit-il  pas  bonnement,  dans  sa 
modestie  sincère  : 

Veyre  obio  un  tchiobal  omb'  lo  criniero  bello 
Omb'  les  quatre  pès  bloncs  é  sul  fron  uno  estiello 
Mes,    moun    Pegaso   ô    ieou,    oquos   uno   sooumello 

Que   cadio   jiour   se   pion 

E  que  ruo  quond  foson 

Lou  ber  en   paou  pus  long 

Veyre,  nostre  potroun,  contabo  les  omours 
Deis  gronds  seignours 


160  LES     TROUBADOURS     CAXTALIEXS 


Jion-Pierre,    en    trobolien,    conte    pès   trobolaïres 
S'odresso  os  boutéliès,  os  peysons,  os  bouriaïrès 
Omaï  os  ((  electours  ))  quond  foou  trop  les  bodaïres  (i). 

Veyre  avait  un  cheval  à  la  flottante  crinière 

Les  quatre  pieds  blancs,  le  front  marqué  d'une  étoile, 

Mon  Pégase  à  moi  est  une  pauvre  ânesse 

Qui  chaque  jour  se  plaint 

Et  rue  quand  nous  faisons 

Le  vers  un  peu  plus  long. 

Veyre,  notre  patron,  chantait  les  amours 
Des  grands  seigneurs. 

Jean-Pierre   (2)   en  travaillant  chante  pour  les  travail- 
fleurs 
S'adresse  aux  «  bouteillers  ))   (3),  aux  paysans,  aux 

[fermiers 
Aux  électeurs  aussi  quand  ils  sont  par  trop  nigauds. 


(1)  «  A.  Vermenouse  ».  Grammaire  et  Poètes,  p.  132. 

(2)  Depuis  sa  poésie  sur  les  sabots  électoraux  de  Jean-Pierre, 
Bancharel  se  désignait  volontiers  du  nom  de  ce  personnage  qu'il 
avait  mis  en  scène. 

(3)  Le  «  bout  ciller  »,  aide  du  vacher. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  161 

Les  coudées  plus  franches  dans  ses  Contes  en 
prose,  Bancharel  y  parle  excellemment  l'idiome 
Cantalien.  Il  ne  cherche  pas  à  l'améliorer,  à  courir 
après  l'expression  rare  ou  désuète,  se  borne  «  au 
Cantalien  tel  qu'on  le  parle  ».  En  cela  précisément, 
son  œuvre  reste  précieuse,  ne  fut-ce  que  par  point 
de  comparaison  avec  la  langue  égarée  de  Courchi- 
noux  et  de  Vermenouze,  ses  contemporains.  Un  des 
poèmes  du  barde  de  Vielles,  «  La  Grande  Œuvre  », 
que  d'aucuns  considèrent  comme  son  chef-d'œuvre, 
laissera  indifférent,  non  seulement  le  pâtre,  mais 
même  le  Cantalien  cultivé,  muni  de  ses  diplômes, 
qui  ne  comprendra  pas  un  traître  mot  à  cette  allé- 
gorie savante,  à  ces  expressions  Occitaniennes, 
peut-être,  mais  que  le  langage  usuel  ignore  absolu- 
ment. Il  n'est  pas  un  bouvier  qui  ne  se  pâme  d'aise 
à  un  «  Conte  grassouillet  »  d'Auguste  Bancharel. 
Armand  Delmas  a  pleinement  raison  de  dire  :  «  ...  Le 
((  conteur  Bancharel  qui,  chronologiquement,  pour- 
((  rait  être  classé  peut-être  parmi  les  Félibres,  mais 
((  dont  la  manière  rappelle  davantage  celle  des  pré- 
ce  curseurs  »  (1). 


(i)  Veillée  d'Auvergne,  octobre  iqio:  Un  Félibre  précurseur. 


1&2  LES     TROUBADOURS     CAXTALIEXS 

((  L'auteur  des  «  Veillées  Auvergnates  »,  remar- 
<(  que  le  Félibre  biographe,  ue  fut  pas  seulement 
((  un  conteur  ingénieux;  il  lit  aussi  œuvre  méri- 
«  toire  de  philologue  et  de  vulgarisateur. 

<(  Du  fruit  de  ses  recherches  persévérantes  et  de 
«  son  ardent  désir  de  rénovation  Félibréenne  sortit, 
((  en  1888,  un  petit  livre  très  apprécié  des  érudits 
a  qui  a  sauvé  de  l'oubli  quantité  de  proverbes  et  de 
«  poésies  en  langue  d'Oc,  dignes  de  passer  à  la  pos- 
ée térité:  <<  La  Grammaire  et  les  Poète*  de  la  langue 
«  patoise  d'Auvergne  ».  Ce  livre,  préfacé  avec 
«  autorité  par  L.  Farges,  se  divise  en  deux  parties. 
u  Dans  la  «  Grammaire  »,  à  côté  de  quelques 
«  données  essentielles  et  sommaires  de  syntaxe  et 
«  d'étymologie,  se  trouvent  réunis  un  grand  noni- 
<<  bre  de  proverbes  et  de  dictons  doublement  inté- 
«  ressauts  au  point  de  vue  linguistique  et  philo- 
ce  sophique.  Dans  la  seconde  partie,  l'auteur  réunit 
((  les  chants  populaires  du  pays...,  présente  nos 
«  poètes  par  ordre  chronologique  dont  il  fait  de 
«  copieuses  citations,  des  anciens  Troubadours  ù 
<<   ses  contemporains. 

Nous   faisons    nôtre    en    toute    équité   cette   cou- 


LES     TROUBADOURS     CAKTALIEXS  163 

clusion  qui  résume  bien  le  caractère,  le  rôle,  l'œuvre 
d'Auguste  Bancharel  : 

((  Il  fut  un  décentralisateur  convaincu,  chéris- 
u  saut  l'Auvergne  dans  le  passé  connue  dans  le 
«  présent,  dans  ses  gloires  historiques  connue  dans 
«  son  idiome  montagnard,  ses  beautés  naturelles  et 
a  rustiques  et  qui,  si  la  mort  ne  l'eût  ravi  moins 
u  prématurément,  le  10  Septembre  1881),  aurait 
«  probablement  conçu  des  œuvres  plus  importantes 
((  qui  auraient  encore  contribué  à  faire  connaître 
«  et  aimer  davantage  la  petite  patrie  à  laquelle  il 
((  s'honorait  d'appartenir  »  (1  i. 


(i)  Les  œuvres  Cantaliennes  d'Auguste  Bancharel  ont  été  pu- 
bliées par  l'Imprimerie  qu'il  dirigeait:  «  Grammaire  et  Poètes  de 
la  langue  patoise  d'Auvergne  »  en  1886;  «  Veillées  Auz'ergnafes  ». 
le  Tome  I  en  1887,  le  Tome  II  en  1889.  Il  a  écrit  en  Françai-  plu- 
sieurs ouvrages  régionalistes  :  «  Treize  jours  à  Vie  »,  monogra- 
phie de  Vic-sur-Cère  et  de  sa  source  minérale.  «  Le  château  de 
Cariât  »,  roman  historique.  «  Le  Dictionnaire  des  lieux  habites  du 
Cantal  »,  etc.,  sans  parler  de  ses  nombreux  articles  épars  dan- 
«  l'Avenir  du  Cantal  ». 


Le  chanoine  Firmin   Fau 

Doyen  de  Saignes 
1844-1904 


Pierre-Firmin  Fau  naquit  le  4  avril  1844  à  Laro- 
quebrou  (1)  où  son  père  dirigeait  un  négoce  de 
chaudronnerie.  Sa  mère,  originaire  d'Anglards-de- 
Salers,  était  sœur  du  vénérable  Abbé  Soulhié, 
Curé  de  Xieudan,  au  voisinage  de  Laroquebrou. 
L'exemple  avunculaire  influa,  sans  doute,  sur  la 
vocation  sacerdotale  du  jeune  Fau  et  celle  de  son 
frère  (2).  Au  sortir  du  Petit  Séminaire  de  Pleaux, 
pépinière  ecclésiastique  des  arrondissements  d'Au- 
rillac  et  Mauriac,  Firmin  Fau  entra  au  Grand 
Séminaire  de  Saint-Flour  où  il  fut  ordonné  Prêtre 
en  1869.  Nommé  aussitôt  auxiliaire  de  son  oncle, 
déjà  accablé  d'infirmités  j  il  lui  succéda  lorsque  ce 
vétéran  du  Sacerdoce  démissionna  en  1876  après 
trente  et  un  ans  de  ministère  à  Nieudan.  En 
Mars  1889,  l'Abbé  Fau  était  appelé,  avec  l'agrément 
du  Gouvernement,  au  Doyenné  de  Saignes,  où  il 
est  mort  le  28  Octobre  -1904. 


(i)  Chef-lieu  de  cant.  de  l'art.  d'Aurillac. 

(2)  L'Abbé  Antonin  Fau,  ancien  Curé  de  St-Etienne  de  Cariât, 
que  nous  remercions  de  son  obligeant  empressement  à  nous  com- 
muniquer les  poésies  de  son  frère. 


168  LES     TROUBADOURS     CAKTALIENS 


On  peut  dire  des  poésies  Cantaliennes  de  l'Abbé 
Fau  qu'elles  sont  toutes  écrites  d'une  plume 
aussi  correcte  que  sacerdotale.  Il  ne  se  départ 
jamais  de  la  gravité  ecclésiastique,  du  ton  mesuré 
qui  convient  au  Prêtre.  Il  ne  faudrait  pas  en 
conclure  que  ses  récits  et  ses  fables  soient  des  ser- 
mons versifiés  et  qu'une  constante  note  pieuse  y 
domine  ;  son  rire  est,  au  contraire,  très  franc  et  de 
fort  bon  aloi;  mais,  qu'il  raconte  les  solennités 
Mariales  de  Nieudan,  fasse  dialoguer  la  grenouille 
et  le  crapeau,  le  corbeau  et  le  renard,  il  sait  toujours 
faire  découler  de  l'historiette  réflexions,  conseils, 
remarques  pratiques  et  de  haut  bon  sens. 

Le  digne  Abbé  Soulhié,  Curé  de  Nieudan  de  1845 
à  1876,  entreprit  en  1863  la  reconstruction  d'une 
chapelle  de  pèlerinage  située  sur  sa  paroisse  : 
N.-D.  du  Puy-Kachat  (1)  dont  la  bénédiction  fut 
faite  le  2  Août  1865  par  deux  Prélats  Cantaliens  : 


(i)  La  tradition  veut  que  des  Auvergnats,  originaires  de  Nieu- 
dan, émigrant  en  Espagne,  au  temps  où  les  Maures  occupaient  en- 
core une  partie  de  la  Péninsule,  captifs  des  Sarrazins,  aient  été 
miraculeusement  délivrés  par  la  Vierge.  A  leur  retour,  ils  érigè- 
rent, en  reconnaissance,  un  oratoire  au  sommet  d'un  puy,  appelé  en 
souvenir  de  leur  libération,  Le  Puy  du  Rachat.  Soulhié:  Nieudan 
et  son  pèlerinage. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  169 


Mgr  de  Pompignac,  Evêque  de  Saint-Flour  et 
Mgr  Lacarrière,  Evêque  démissionnaire  de  la  Basse- 
Terre.  Le  compte  rendu  de  cette  cérémonie  est 
le  premier  exercice  poétique  qui  tenta  la  Muse 
«  patoise  »  de  Firmin  Fau  encore  laïc. 

Le  jeune  aspirant  au  Sacerdoce  ne  se  sent  pas  de 
force  à  enfourcher  Pégase  : 

Se  bouole  grimpa  sus  oquel  fier  tchobal 

Me  semenoro  ô  terro  é  m'en  trouboraï  mal  ! 
Pegaso  fringo  trop,  bole  pas  de  Pégase 
M'ozordorai  pas  tont  ô  mounta  sus  un  ase 
Toumboraï  tout  de  mémo,  oco  n'empatcho  pas; 
Mes,  se  tombe,  proco,  tourboraï  de  pus  bas. 

Si  je  veux  enfourcher  ce  fier  cheval 

Il  me  jettera  à  terre;  je  m'en  trouverai  mal! 

Pégase  est  trop  fringant,  Pégase  m'effarouche. 

Je  risquerai  moins  à  monter  sur  un  ânon 

Je  tomberai  quand  même;  mais  tout  au  moins 

Si  je  tombe,  ce  sera  de  moins  haut. 


Nous  ne  suivrons  pas  le  pieux  narrateur  disant 
les     foules     accourues,     décrivant     les     gracieux 


170  LES     TROUBADOURS    CANTALIENS 

méandres  de  la  procession  se  déroulant  aux  flancs 
du  Puy-Rachat,  jusqu'à  son  sommet  où  : 

Lou  curât  d'ô  Nioudon,  ol  cap  del  putchotel 

Decound'ero  un  clouquié  pas  pus  nal  qu'un  fournel 

01  Hoc  d'un  oustolou  que  serbio  de  copello 

E,  que,  bous  mente  pas,  n'ero  pas  brobounello 

O  fat  oqueste  cop  ticon  de  relebat 

Un  pitchou  mounumen  e  d'un  goût  ocobat. 

Le  Curé  de  Nieudan,  à  la  cime  du  pic 

Où  se  dressait  un  clocher  moins  haut  qu'une  cheminée 

A  la  place  d'une  maisonnette  qui  servait  de  chapelle 

Laquelle,  sans  mentir,  n'avait  rien  de  gracieux, 

A  érigé  une  jolie  construction. 

Un  petit  monument  d'un  bon  goût  achevé. 

Il  décrit  d'amusante  façon  le  chœur  qui  chante 
la  Messe: 

Escoutas  un  bouci  leis  hobilès  contaïres  : 
Un  crido  tont  que  pouot,  l'aoutre  s'offano  pas 
Une  aoutre  conto  enquerro  un  boucinel  pus  bas  ; 
Oqueste  tout  lou  temps  fo  jiouga  Jo  boue  primo 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  171 

Per  faire  lo  sio  raouquo,  oquel  d'oti  s'escrimo 
Un  premié  bo  tout  soûl,  l'aoutre  set  lou  biouloun 
Un  troisiemo  ô  coustat  conto  d'un  aoutre  toun 
E  maougré  tout  oco  s'orrendzou  de  moniero 
Que  l'occord  es  porfet  é  lo  musico  entiero. 

Ecoutez  un  peu  ces  habiles  chanteurs 
L'un  chante  à  pleine  voix,  l'autre  en  donne  fort  peu 
Un  autre  chante  encore  un  tantinet  plus  bas. 
Celui-ci  tout  le  temps  fait  donner  une  voix  de  tète 
Cet  autre  s'escrime  à  rendre  la  siencne  basse  et  rauque 
Un  premier  va  seul  de  l'avant,  un  autre  suit  le  violon 
Un  troisième,  auprès  d'eux,  chante  d'un  autre  ton 
Malgré  tout,  ils  s'arrangent  tous  de  telle  façon 
Que  l'accord  est  parfait  et  l'harmonie  entière. 

Esquivons-nous  discrètement  au  moment  où  la 
pieuse  assemblée  se  met  à  table,  allons  lire  plutôt 
la  jolie  fable  de  la  grenouille  et  du  bœuf  : 


M'ou  dit  qu'uno  gronoulho  On  m'a  dit  qu'une  grenouille 

Un  jiour,  dins  un  prodel  Un  jour  dans  un  petit  pré 

Beguet  un  biouo  p!o  bel  Vit  un  énorme  bœuf 

E  ti  obès  per  mo  bouno  Et  voilà,  ma  foi 

Qu'oquelo   foutrossouno  Cette  pécore 

Que  peso  pas  un  iouo  Ne  pesant  pas  plus  qu'un  œuf 


172 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


Se  met  dins  lo  cobosso 
De  bouler  se  fa  grosso 
Grosso  coumo  lou  biouo. 


Qui  se  met  en  tête 

De  vouloir  devenir  grosse 

Grosse  connue  le  bœuf! 


Le  dialogue  est  vif,  alerte  entre  la  grenouille 
ambitieuse  et  un  vieux  crapeau  moqueur  qui  la 
pousse  par  ses  venimeuses  railleries  au  dénouement 
connu.  La  morale  presqu'aussi  longue  que  la  fable, 
donne,  en  notre  plus  pur  dialecte,  de  forts  sages 
conseils  que  le  plus  rustique  villageois  peut  faire 
siens  : 


Que  de  mounde  ol  temps  uei 
Que  cado  jiour  l'oun  bei 
Coumo  oquelo  gronoulho 
En  tren  de  se  guifla 
Per  faire  del  fla-fla. 
Lou  que  gardo  los  oulhos 
To  plo  fo  l'oboyont 
Coumo  lou  bouyè-grond  ; 
Lo  serbento  se  carro 
D'ober,  ô  soun  copèl, 
To  plo  coumo  lo  couarro, 
Lou  ribon  lou  pul  bel 
L'oprenti  crei  be  d'estre 
Un  pau  mai  que  soun  mèstre  ; 
L'oubrié  lou  pus  escur, 
Per  fa  bouno  figuro, 
Martchio  pas   qu'en  bouoturo 
Coumo  lou  grond  moussur; 
Lou  mindre  prouprietari 
Se  te  coumo  un  noutari; 
Per  Pasco  ou  per  Nodau, 


Combien  de  gens  en  notre  temps 

Voit-on  chaque  jour 

Tout  comme  cette  grenouille 

Cherchant  à  se  gonfler 

Four  faire  du  «  fla-fla  »! 

Le  gardent'  de  moutons 

Fait  le  rodomont 

A  l'égal  du  maître-bouvier. 

La  servante  se  pâme  d'aise 

D'avoir  à  son  chapeau 

Tout  comme  sa  maîtresse 

Le  plus  beau  ruban. 

L'apprenti  s'estime  supérieur 

De  beaucoup  à  son  patron. 

L'ouvrier  le  plus  modeste, 

Pour  faire  grande  figure, 

Ne  marche  qu'en  voiture. 

Tout  comme  un  grand  seigneur. 

Le  plus  mince  propriétaire 

Affecte  des  airs  de  notaire. 

A  Pâques  ou  à  Noël 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


173 


Lo  bouriairo,  en  touolèto, 
Bous  semblo  uno  préfèto. 
Uèi  lou  mounde  es  otau. 

E  ti  obès,  bole  dire, 
Mai  parle  pas  per  rire, 
Per  que  tontis  que  nio 
Per  lour  oboyondado, 
Tirou,  touto  l'onnado, 
Lou  diaple  pel  lo  quio. 


La  fermière  en  grande  toilette 
Prend  des  airs  de  préfète. 
Ainsi  va  le  monde  aujourd'hui. 

Voilà  donc,  veux-je  dire 
Je  parle  sans  persiflage 
Pourquoi  tant  et  tant  de  gens 
Par  leur  désir  de  paraître 

Tirent  toute  l'année 
Le  Diable  par  la  queue. 


Loin  de  copier  servilement  La  Fontaine,  inspiré, 
peut-on  dire,  par  le  Troubadour  Ebles  qui  ouït  la 
Messe  devant  l'autel  où  l'Abbé  Fau  dit  la  sienne, 
notre  Curé-Doyen  rajeunit  le  légendaire  apologue 
du  renard  et  du  corbeau,  rend,  par  maints  détails, 
ses  deux  acteurs  bien  Auvergnats  : 


Uno  couorpo  bouluro 
01  bouord  d'un  fenestrou 
D'uno  pietro  mosuro 
Ponet  un  cobecou. 
Fiero  de  so  copturo 
Sons  fa  tombourina 
Sons  pubre  ni  moustardo 
Sus  une  bronco  lo  golhardo 
N'onabo   desportina. 


Un  corbeau  femelle  maraudeur 
Sur  le  rebord  de  l'étroite  fenêtre 
D'une  pauvre  masure 
Vola  un  «  cabecou  »   (r). 
Toute  fière  de  sa  capture 
Sans  tambour  ni  trompette 
Sans  poivre  ni  moutarde 
Sur  une  branche,  notre  gaillarde 
S'apprêtait    à    en    faire   son    dé- 
\  jeûner. 


Surgit  a  Maître  renard,  par  l'odeur  alléché  » 


(i)   Petit  fromage  de  chèvre. 


174 


LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS 


—  «  E  boun  jiour,  demeisello 
Cossi  bo  lo  sontat? 
M'oou  dit  uno  noubelo 
Que,    s'ero    plo    bertat 
Res  qu'o  bous  beire  to  poulido 
Del  pit  jusqu'ô  lo  quio 
Lou  pus  tindou  dirio 
Te,  te,  lo  corpo  se  morido  ! 
Omaï,  sons  coumplimen 
Se  bouostro  boues  semblabo 
O  bouostre  obilhomen 
Jiomaï   nobio  tôt  brabo 
Dins    lou    desportomen  ! 


«  Eh  bonjour,  Mademoiselle 
Comment  va  votre  santé  ? 
On   m'a  conté  une  nouvelle 
Oui,  si  elle  est  vraiment  vraie 
Rien  qu'à  vous  voir  aussi  jolie 
Du  bout  du  bec  à  la  pointe  de  la 
Le  plus  sot  s'écrierait:        [queue 
Tiens,  tiens,  le  corbeau  se  marie! 
Il  est  certain,  sans  flatterie, 
Que  si  votre  voix  égale 
Votre  vêtement. 
Jamais  mariée  si  jolie 
X'a  existé  dans  le  département! 


Maître  de  la  proie  convoitée  le  renard  donne  élé- 
gamment le  conseil  classique: 


Sabès  qu'un  boun  counsel 
Sert  toutchiour  din  lo  bido 
De  surpresos  cloufiddo 
Te  recoumonde  oquesté  : 
«  Soube-te  plo,  pecaïre  ! 
Me  disio  moun  belet 
Qu'ero  pas  un  jonet 
Qu'un  grond  coumplimentaïre 
Biou   souben   ol   despend 
Del  fodas  que  l'entend. 
Oquo  rato  pas  gaïre  !  » 


Tu  sais  qu'un  bon  conseil 
Sert  toujours  en  cette  vie 
Toute  faite  d'inattendu. 
Te  te  recommande  celui-ci: 
«  Souviens— toi,  mon  petit, 
Me  disait  mon  aïeul 
Qui  n'était  pas  sans  bon  sens 
Qu'un  grand  complimenteur 
Vit  presque  toujours  aux  dépens 
Du  naïf  qui  l'écoute. 
Le    procédé    échoue    bien    rare- 
[ment.  » 


Même  lorsqu'il  se  risque  au  «  Noël  »  tant  et  tant 
rebattu,  l'Abbé  Fau  conserve  une  note  personnelle, 
sait  mettre  sur  les  lèvres  des  bergers  des  mots  qui 
n'ont  rien  de  conventionnel,  pas  plus  que  les  pré- 
sents qu'il  leur  fait  offrir  à  Penfant-Dieu  : 


LES   TROUBADOURS   GANTALIEXS 


175 


Postour  é  postourello 
Qu'oufriren  ol  Toutou? 
Ieou  uno  auno  de  tielo 
Ieou  moun  ognelou 
Ieou  una  tourtourello 
Ieou  li  porte  un  bressou 
E  ieou  deis  debossou 
Mai  uno  tetorèlo. 


Berger  et  bergère 

Qu' offrirons-nous  à  l'Enfant? 

Moi  une  aune  de  toile 

Moi  mon  agnelet 

Moi  une  tourterelle 

Moi,  je  lui  porterai  un  berceau 

Moi  de  petits  bas 

Et  aussi  un  biberon. 


Per  ieou,  din  soun  polaï 
O  fauto  de  troumpetto 
De  jiouga  lo  cobreto 
Tôt  plo  m'osordoraï. 


Pour  moi,   dans  son   palais, 
A   défaut  de  trompette 
A  jouer  un  air  de  «  cabrette  » 
Volontiers  je  me  risquerai. 


Sa  c  Cigale  et  la  fourmi  »  serre  de  trop  près, 
peut-être,  ie  texte  Français;  il  faut,  en  revanche, 
un  rrai  souffle  poétique  pour  tirer  d'une  maladie 
épidémique  le  surprenant  parti  qu'obtient  notre 
poète  avec  «  La  petite  vérole  ».  Il  a  vu  entrer  chez 
lui,  s'asseoir  à  son  foyer,  une  répugnante  vieille  : 


....  Negro!  Oumin  coumo  lou  quiou  de  l'oulo 
Uno  pel  de  cropal,  un  cap  coum'  un  bedel 
puoi  cillos  de  pouorc  gras  que  li  barrou  leis  uels 
Un  nas  truffo-truffat,  une  poto  oloungado 
iDuoï  gaoutos  guiffle  é  guiffle,  uno  bouco  empopado 
Oins  un  trot  de  copeto  ô  prou  peno  omogat 
iUn  faï  de  pudicino,  un  moustre  tout  cogat  ! 


170  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

Noire,  comme  le  fond  d'une  marmite 

Une  peau  de  crapaud,  une  tête  de  veau 

Des  cils  de  porc-gras  qui  lui  barrent  les  yeux 

Un  nez  de  pomme  de  terre,  la  lèvre  pendante 

Les  joues  enflées  à  éclater,  la  bouche  empâtée. 

A  peine  enveloppé  dans  une  sorte  de  manteau 

Un  amas  de  pourriture,  un  vrai  monstre  tout  craché. 

Il  est  mal  payé  de  sa  charitable  hospitalité: 

Un  jiour  passe  lo  mo  sur  mo  caro  souffronto 

Un  bessiou...  très,  siei,  naou,  det,  bingt,  trento,  cinquonto 

Bouy!  Qu'ai  yeou  fat?  Ouraï  retirât  lo  Beyrolo  ! 

Je  passe  un  jour  la  main  sur  ma  face  endolorie 

Un  bouton  !  Trois,  six,  neuf,  dix,  vingt,  trente,  cinquante 

Misère!  Ou'ai-je  fait!  J'ai  hospitalisé  la  Variole! 

Les  phases  diverses  de  la  maladie  éruptive  soin 
décrites  avec  une  fidélité  humoristique  qui  sait  s< 
garer  toujours  du  bas  naturalisme.  Le  poème  d« 
plus  de  deux  cents  vers  est  vraiment  curieux  parc» 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  177 

qu'il  dénote  une  extrême  maîtrise  de  la  langue  qu'il 
assouplit  aux  plus  surprenantes  descriptions: 

Lo  brenado  toujiours  me  pousso  ô  bisto  d'uel 
Sul  front,  sul  nas,  pertout  coumo  des  boutorels. 

Del  cap  jusqu'ois  ortels, 

Les  bessious  sur  moun  corps  poussabou  per  broustel 
Grono  que  gronoras  !  Ah!  jiomaï  semenado 
Réussit  d'oquel  biaï  dins  lo  terro  lourado 

Pas  mouyen  de  sooucla  dins  oquelo  trufiero 
Lo  caou  laissa  poussa  son  giena  soun  essor 
E  surtout  se  gorda  de  gaire  grotta  l'hort!   (i) 

L'éruption  m'envahit  à  vue  d'ceil 

Elle  gagne  le  front,  le  nez,  tout  le  corps  comme  champi- 

De  la  tête  aux  pieds  [gnons 

Les  boutons  sur  mon  corps  poussent  par  grappes 
Graine  graineras-tu  !   Ah  !  jamais  semailles 
Ne  réussirent  à  ce  point  dans  terre  soigneusement  labou- 
[rée 


(i)  Cette  curieuse  poésie  écrite  pendant  sa  convalescence  en 
novembre  1888,  a  été  publiée  par  «  Le  Moniteur  du  Cantal  »  de 
cette  époque. 


178  LES   TROUBADOURS   CAKTALIENS 

Pas  moyen  de  sarcler  ce  champ  de  pommes  de  terre 
Il  faut  laisser  croître  l'éruption  sans  gêner  son  essor 
Et  bien  se  garder  surtout  de  ne  gratter  le  terrain  que 

[fort  peu. 

Le  grave  Curé-Doyen  sait  accorder  de  toute  autre 
façon  sa  lyre  pour  chanter  les  regards  langoureux 
qu'échangent  les  fiancés  : 

Bouostre  uel  couquinossou  que  sercabo  fourtuno 
Beguet  dins  un  aoutre  uel,  en  peno  enquerro  maï 
Ticon  que  li  ogrodet,  li  ogrodet  que  jiomaï 
Oquetchies  dous  uoullions  en  mai  se  roncountrabou 
En  mai,  son  fat  de  brut,  se  disiou  que  s'eimabou 
E  reibosias  que  leou,  un  boun  cop  d'esporsou 
Mettrio  den  bouastro  mo,  lo  mo  d'un  boun  gorçou   (i). 


Votre  œil  assassin  qui  cherchait  fortune 

Vit  dans  un  autre  œil  plus  fureteur  encore 

Quelque  chose  qui  lui  plut,  lui  agréa  de  plus  en  plus. 


(i)  Toast  à  sa  nouvelle  cousine,  le  jour  de  son  mariage,  8  dé- 
cembre 1003.  Publié  par  «  La  Voix  des  Montagnes  »,  de  Mauriac. 
Un  autre  toast  en  même  circonstance,  prononcé  le  22  octobre  1895, 
contient  aussi  de  fort  jolis  vers. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  179 

Ces  yeux,  plus  ils  croisaient  leurs  regards 
Et  plus,  sans  bruit,  ils  avouaient  leur  amour. 
Vous  rêviez  que  bientôt,  un  bon  coup  de  goupillon 
Mettrait  dans  votre  main  celle  d'un  brave  garçon. 

Dans  une  poésie  d'assez  longue  haleine,  publiée 
quelques   mois   avant   sa  mort,   le   Chanoine   Fau, 

chantant  la  charité,  s'attriste  de  la  loi  qui  n'a  laissé 
que  ce  dernier  domaine  au  dévouement  religieux  : 

Uno  brabo  fennoto 

L'onnado  possado,  oïs  efons  del  poïs 
Moustrabo  lou  comi  del  be,  del  porodis 
Des  pires  Higounaous  son  peno  respetado. 

Mes  lo  paouro  potetto 

pourtabo  uno  cournetto! 

En  temps  de  libertat,  ah  !  pensai  s'obio  tort 
Lou  toupet  ero  bel,  l'escondalo  trop  fort! 
Quo  poudio  pas  dura  !  En  Fronço  uno  lei  passo 
E  prouclomo  qu'ohuei  per  plo  faïre  lo  classo 
En  Hoc  de  raoubo  negro  e  de  domontaou  gris 
Que  dounabou  deis  ers  trop  soumbres,  trop  coufis 
Caou  lo  manto  de  sedo  ô  lo  dorriero  mouodo 
E  lou  copel  flourit  per  miel  faire  lo  rodo  ! 


180  LES    TROUBADODKS    CA.NTALIENS 

Defouoro  lo  Moungetto  !  O  terro  lou  Couben  ! 

Mes,  pus  fouort  que  lo  mouort,  pus  fouort  que  tout  ol 

[mounde 
Soun  omour  mespresat,  noun  pas  tuât,  bous  respounde, 
Sons  sourti  de  l'endret,  souro  trouba  lou  biaï 
De  se  douna  toujiour  e  toujiour  mai  que  mai 

Oti  l'obès  que  traouquo  aro  deçaï,  de  laï 

Pertout  ound  lo  doulour  fo  trop  pesa  soun  faï  (i). 

Une  sainte  femme 

L'an  passé  encore,  aux  enfants  du  pays 
Enseignait  le  droit  chemin,  celui  du  Paradis 
Aisément  respectée  des  pires  Huguenots. 

Mais,  la  pauvre  innocente 

Portait  une  cornette  ! 

En  temps  de  liberté,  on  pense  combien  elle  avait  tort! 
L'audace  était  grande,  le  scandale  par  trop  fort! 
Cela  ne  pouvait  durer!  On  promulgue  en  France  une  loi 
Qui  édicté  qu'aujourd'hui  pour  faire  la  classe 


(i)  «  La  Charité  ».  Publiée  par  «  Le  Moniteur  du  Cantal  »  du 
28  février  1904. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  181 


Au  lieu  de  la  robe  noire  et  du  tablier  gris, 

Qui  affectaient  airs  trop  sombres  et  confits  en  dévotion, 

Il  faut  mantes  de  soie  à  la  dernière  mode 

Et  chapeau  fleuri  pour  se  mieux  pavaner! 

A  la  porte  la  Moniale  !  A  bas  le  Couvent  ! 

Mais  plus  fort  que  la  mort,  plus  fort  que  tout  le  monde, 

Son  amour  méprisé,  mais  non  pas  anéanti,  j'en  réponds, 

Sans  quitter  la  localité,  saura  trouver  manière 

De  se  dévouer  touours  et  toujours,  de  plus  en  plus. 

La  voici  qui  trottine  maintenant,  de  ci,  de  là 

Partout  où  la  douleur  appesantit  par  trop  son  fardeau. 

Nous  avons  multiplié  d'autant  plus  volontiers  les 
citations  que  l'œuvre  du  Chanoine  Fau,  éparpillée 
dans  les  journaux  locaux,  n'a  jamais  été  réunie.  Son 
dialecte,  légèrement  différent  du  parler  d'Aurillac, 
est  celui  de  Laroquebrou  qui  se  ressent  du  voisinage 
Limousin;  sa  tonalité  presque  toujours  un  peu  grave 
lui  a  fait  aborder  le  mode  narratif,  en  des  sujets 
peu  susceptibles  de  développements  poétiques  qu'il 
a  réussi  à  traiter,  néanmoins,  avec  les  seules  res- 
sources d'un  idiome  appauvri. 


- 


L'abbé  Louis  Boissières 


1863-1898 


Né  à  Arpajon  en  1863,  d'une  famille  d'ouvriers, 
Louis  Boissière  fit  ses  études  classiques  au  Petit 
Séminaire  de  Saint-Flour.  L'abbé  Courchinoux, 
appelé  à  professer  dans  cet  établissement,  dit  du 
jeune  Boissière,  qu'il  y  connut  alors  :  «  Il  était  une 
«  leçon  et  un  exemple  vivant  pour  ses  condisciples... 
«  Des  aptitudes  littéraires  remarquables,  le  don  de 
«  poésie,  l'amour  des  œuvres  bien  écrites  le  distin- 
«  guaient  du  grand  nombre.  Petit  paysan  d'hier,  il 
«  se  trouvait  à  l'aise,  nullement  dépaysé,  dans  la 
«  haute  vie  intellectuelle  »  (1).  Au  Grand  Sémi- 
naire, ces  qualités  s'affinent;  aussitôt  Prêtre,  il 
rentre  comme  Professeur  au  Petit  Séminaire  dont  il 
était  naguère  l'élève.  Témoin  des  premières  envolées 
poétiques  du  jeune  Prêtre,  l'Abbé  Courchinoux, 
alors  son  collègue  en  Professorat,  lui  adresse  cet 
encourageant  horoscope  : 

Obès  del  fiot,  bolent  troubayre 
(i)  Chan.  Courchinoux  :  Semaine  Cath.  de  St-Flour,  mars  1898. 


186  LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS 

Obès  del  fiot,  oquoy  segur 
Bous  ay  jiomay  poupat  lou  cur 
Me  z'ofourtisse  e  risque  gayré 

L'uel  z'o  me  dis.  To  miel.  D'oliur 
L'amo  lusento  del  troubayre 
Per  tout  comi  diou  fayre  esclayre 
Coumo  uno  estielo  de  bounhur. 

Lou  cur,  lou  cur,  basto  que  cromé 

Lou   cur  es  les  très  quarts  de  l'orne    (i). 

Vous  avez  le  feu  sacré,  vaillant  Troubadour 
Vous  avez  de  l'élan,  cela  est  certain 
Je  '  ne   vous    ai   jamais   palpé  le   cœur 
Mais  je  l'affirme  sans  peur,   de  me  tromper. 

L'œil  me  le  dit.  Tant  mieux.  Au  reste 
L'âme  enflammée  du  poète 
Doit  illuminer  toutes  voies 
Comme   une   étoile   de  bon   augure. 


(i)  Caurchinoux.    «    Pousco    d'Or   »,    Belugue.    A   Louis    Bois- 
sière,  P.  68. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  187 

Le  cœur,  le  cœur,   fasse  Dieu  qu'il  s'enflamme 
Le  cœur  est  les  trois  quarts  de  l'homme. 

Si  le  cœur  du  jeune  Boissière  s'enflammait  au 
verbe  entraînant  de  Courchinoux,  son  corps  se 
refroidissait  au  rude  climat  San  Florain;  les  inter- 
minables surveillances  de  jour  et  de  nuit  par  une 
température  glaciale  développèrent  rapidement  les 
germes  latents  d'une  incurable  maladie  de  poitrine. 
On  crut  qu'une  Vicairie  lui  donnerait  plus  de  faci- 
lité d'enrayer  le  mal;  mais  on  l'envoie  dans  le  dur 
climat  de  Salers  où  il  serait  mort  sans  les  soins 
quasi-maternels  de  son  Curé,  «  qui  fut  à  la  fois  son 
médecin  et  sa  providence  »  (1). 

Rappelé  à  Saint-  Flour  à  titre  d'Econome,  il 
assume,  en  même  temps,  la  direction  de  «  La 
Semaine  Catholique  ».  «  Il  la  rédigea  avec  calme  et 

«  sagesse tacticien   habile,   esprit  juste  autant 

«  qu'ouvert,  plus  volontiers  soucieux  de  dénoncer 
((  le  mal  et  d'en  indiquer  le  remède  que  de  stignia- 


(i)  Courchinoux,  loc.  cit.  M.  l'Abbé  Chaumeil,  alors  curé-doyen 
de  Salers,  plus  tard  curé-archiprêtre  de  Saint-Géraud  d'Aurillac, 
vicaire  général,  entouré,  encore  aujourd'hui,  dans  sa  retraite,  de  la 
vénération  de  ses  anciens  paroissiens. 


188  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

«  tiser  les  méchants  »  (11.  Bientôt,  cette  tâche 
devenait  trop  lourde  encore  à  ses  forces  défaillantes 
et  il  lui  fallut  se  résigner  à  une  définitive  retraite 
au  très  modeste  foyer  familial  où  sa  mère,  devenue 
veuve,  l'entoure  de  ses  soins.  C'est  dans  sa  solitude 
d'Arpajon  et  malgré  des  douleurs  continuelles  qu'il 
collabore  aux  divers  journaux  catholiques  de  la 
région,  publie,  en  Français,  ses  «  Légendes  d'Au- 
vergne »,  cinq  fois  rééditées  en  quelques  mois, 
a  Cœur  pur  »,  «  Au  foyer  montagnard  »,  et  un  livre 
de  piété,  «  A  l'école  du  Sacré-Cœur  »,  de  très  sûre 
et  très  profonde  doctrine,  de  l'avis  des  juges  compé- 
tents. De  cette  période  finale  de  sa  courte  existence 
datent  ses  meilleures  productions  Cantaliennes, 
plaintives  élégies  du  poitrinaire  irrémissiblement 
condamné,  à  qui  la  plume  échappe  des  mains  le 
3  mars  1898. 

Elle  est  extrêmement  typique,  dans  sa  brièveté, 
l'œuvre  poétique  de  ce  jeune  lévite  qui  ne  nt 
qu'apparaître  dans  le  sanctuaire.  Ses  premiers  vers 


(i)  Ibid. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  189 

Cantaliens  datés  du  Grand  Séminaire  (1)  tra- 
duisent la  généreuse  ardeur  de  l'éphèbe  qui  vient 
de  doubler  le  cap  de  la  vingtième  année,  devant 
lequel  la  vie  s'ouvre  pleine  «  de  longs  espoirs  et  de 
vastes  pensées  »  (2).  Son  élan  est  d'autant  plus 
fougueux  qu'il  estime  «  avoir  choisi  la  meilleure 
part  »  (3)  ;  la  pureté  de  sa  vie,  l'atmosphère  idéa- 
liste dont  il  s'imprègne  laissent  à  son  âme  toute  sa 
fraîcheur  native;  à  son  cœur  toutes  ses  généreuses 
aspirations.  Voyons-le  enfourcher  Pégase  avec  une 
ardeur  toute  juvénile,  dire  son  ivresse  de  la  course 
effrénée  où  l'emporte  le  poétique  coursier: 

D'un   saut,   oqr.este  ser,  m'otchouque  sus  Pégase 

Ocronquat  coumo  un  fouol  os  pieous  de  lo  criniero 

Sous  fers  trouquou  lou  sou  e  fou  flomba  lo  peiro 
Ouogno   courso,  boun   Dieu  ! 


(i)  «  Lo  Cobreto  »  de  mars  1898  a  publié,  après  la  mort  de 
l'abbé  Boissière,  cette  poésie,  datée  du  7  juin  1883,  qui  était  restée 
inédite. 

(2)  Bossuet. 

(3)  ((  Optimam  eligit  partem  ». 


190  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

Oti  o  de  los  estoulhos  e  de  loi  semenados 

Les  glebats  sautou  en  Ter  e  lo  pousco  escompado 

Nous  set  en  tout  rouda  coumo  uno  nibo  ol  cieu 

Terme,  poret,  corrau,  goulhat,  ogau  ou  serbo 

Ribiero  que  brugis,  riou  porpond  que  murmuro 

Tout  passo,  rès  o  peno  duro 
Proutemps  per  z'o  beire  ol  souel  que  trescound. 

De  lo  criniero  espesso,  aro  latchie  lou  pieu 
E  tout  dret  sul  tchobal  qu'orresto  pas  de  courre 
Oti  cride,  desparle,  oti  conte,  oti  ploure 
Sons  sobeire  per  que,  sons  sobeire  cossi. 

D'un  saut,  ce  soir,  je  me  suis  élancé  sur  Pégase 

Ses  fers  marquent  au  sol,  font  jaillir  les  étincelles  du  roc 

Quelle  course,  grand  Dieu  ! 
Ici  des  pacages  et  des  terres  ensemencées 
Les  mottes  volant  en  l'air  et  la  poussière  soulevée 
Nous  poursuit  en  tourbillon,  semblable  à  une  nuée  au 
[ciel. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  191 

Haies  vives  et  murailles,  chemins,  flaques  d'eau,  fossés 

[et  étangs 

Rivière  tapageuse,  ruisseau  jazeur  qui  chuchotte 
Tout  passe,  rien  n'est  assez  longtemps  visible 
Pour  qu'on  le  puisse  admirer  au  soleil  couchant. 
De  l'épaisse  crinière,  j'ai  maintenant  lâché  les  crins 
Et  droit  sur  mon  cheval  qui  ne  ralentit  pas  sa  course 
Je  crie,  déraisonne,  chante  et  pleure  aussi 
Sans  savoir  pourquoi  ni  sans  savoir  comment. 

Un  an  a  passé  sur  ce  fol  enthousiasme  et  le  poète 
est  déjà  moins  fougueux;  il  s'adresse  au  rayon  de 
lune,  visiteur  importun  de  ses  insomnies  : 

Qu'au  t'o  dit  de  me  béni  beire? 
Dins  l'oumbro  negro,  sul  ploncat 
Cossi  te  carres  tont  de  reire? 

—  Te  bourrio  fa  leba  lou  capt. 

Baï-t'en,  baï-t'en  ;  me  pouodes  creire 
Oqueste  ser  l'aï  trop  courbât! 

—  Me  couro  porti  sons  sobeire 
Fraïre  de  que  t'es  orribat1? 


192  LES    TROUBADOURS    CAXTALIENS 

Duer  me  toun  cur.  • — ■  Sonno,  pécaïre  ! 
— ■  Ogatcho  me.  —  Per  de  que  faire! 

—  Sei  la  tchoyo.  —  Ieu,  lo  doulour! 

Oui  t'a  dit  de  me  venir  voir 

Dans   l'ombre   noire,   sur   le  plancher 

Pourquoi  aimes-tu  tant  le  rire? 

—  Je  voudrais  te  faire  lever  la  tête. 

Va-t'en,   va-t'en  !    Crois-moi 

Ce  soir  ma  tête  est  trop  penchée. 

—  Il   me   faudra   donc  partir  sans  savoir 
Frère,  le  malheur  qui  t'accable? 

—  Ouvre-moi  ton  cœur.  —  Il  saigne  le  malheureux! 

—  Regarde-moi.  —  Pourquoi  faire? 

—  Je  suis  la  joie.  —  Moi,  la  douleur! 

Il  sera  désormais  le  poète  de  la  tristesse  et  des 
douleurs,  le  jeuue  Prêtre  qui  sent  déjà,  saus  doute, 
se  tarir  en  lui  les  sources  de  la  vie.  Plus  mélanco- 
liquement que  le  chansonnier  Privas,  il  dira  des 
heures  dont  aucune  ne  lui  paraîtra  rose: 


LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS  193 

Boueisson  un  plour,  quond  parlou  de  tristesso 
Lei  soludon  quond  nous  parlou  d'omour 

Proqu'ouo  cado  ouro  es  uno  flour  froustido 
Naisse,  oquou's  coumença  de  mouri  !   (i) 

Nous  essuyons  un  pleur  quand  elles  nous  parlent  tris- 
tesses 
Nous  les  saluons  gaiement  si  elles  nous  chantent  l'amour. 

Et  pourtant,  chaque  heure  est  une  fleur  flétrie 
Naître,  c'est  commencer  à  mourir! 


L'hiver,  la  saison  rude  aux  organismes  ébranlés, 
lui  fait  jeter  ce  beau  cri  d'effroi  : 

L'iber!  L'iber!  Quond  zo  bous  dise 
Que  li  aï  bit  rotchia  lou  nossou 

Borat-li  lo  pourto.    M'obise, 


(i)   Œuvres  posthumes,  écrites  en  1883,  publiées  par  «  Le  Co- 
ircto  »  en  mars  189g. 


194  LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 

Per  mo  fiato  !  Qu'en  mai  otise 
En  mai  me  giale  les  ounglous 

D'oquel  iber  !  Tchomaï  nous  quitto 

Tromble  de  fret!  Otchat  lou  reire... 
Boutât;  escoufat-me  lou  liet  (i). 

L'hiver!  L'hiver!  Quand  je  vous  le  dis 
Que  je  l'ai  vu  montrer  le  bout  de  son  nez. 

Fermez-lui  la  porte.  Je  m'aperçois 
Vraiment,  que  plus  je  tisonne 
Plus  mes  ongles  sont  gelés 

Ah!  cet  hiver.  Jamais  il  ne  s'en  ira! 

Je  tremble  de  froid  !  Voyez-le  ricaner... 
Je  vous  en  prie  ;  échauffez-moi  le  lit. 

Cette  feuille  desséchée  qui  ne  veut  pas  quitter 
l'arbre    et    supplie    la    bourrasque    automnale    de 


(i)  «  Lo  Cobreto  ».  Mars  1896. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  195 

l'épargner,  n'est-ce  pas  sa  propre  image  et  le  déses- 
poir de  cette  feuille  à  aller  se  consommer  au  tas  de 
fumier,  là-bas,  sous  le  roc,  ne  traduit-il  pas  sa 
propre  horreur  du  sépulcre,  sa  plaintive  élégie? 

—  Anen,  set  me,  mo  comborado, 
N'aï  pas  lou  temps  de  t'escouta, 

—  Per  oqueste  ser,  daisso  m'esta 
Sei  pa'nquero  touto  giolado  ! 

Bouos  te  cola  !  Que  de  niciado  ! 
Bouto,  me  faguos  pa'nquiota. 

—  Ieu,  li  serio  per  l'orresta 
Quond  benrio  quauquo  essoulillado 

Oti  o  lo  nuit;  anen  porton. 

—  Noun,  pas  couosset.  —  Se  prendde  bond 
T'empourtoraï  tu  maï  lo  broco. 

—  Aï!...  —  Que!  Z'o  t'obio  pas  prou  dit? 
Bei,  tous  plours  serou  leu  torits 

Obal,  tchous  uno  bielho  roco (i) 

—  Allons,  suis-moi,  ma  camarade, 


(i)  «  Lo  Cobreto  ».  Octobre  1896:  Lo  Fuelho  é  lou  bent. 


9C>  LES   TBOUBADOUES   CANTALIEXS 

Je  n'ai  pas  le  temps  de  t'écouter. 

—  Pour  ce  soir  encore,  laisse-moi  vivre 
Je  ne  suis  pas  encore  tout  entière  gelée. 

Veux-tu  te  taire;  que  de  niaiseries! 
.Allons,  ne  me  mets  pas  en  colère. 

—  Je  pourrai  y  être  encore  pour  l'arrêter 
Quand  viendrait  quelque  ensoleillée. 

Voilà  la  nuit;  allons,  partons. 

—  Aon,  pas  encore  si  vite.  —  Si  je  prends  élan 
Je  t'emporterai  toi  et  la  branche. 

Aï  !  —  Quoi  donc  !  Xe  te  l'avais-je  pas  assez  dit? 
Viens;  tes  pleurs  seront  vite  séchés 
Là-bas,  sous  cette  vieille  roche. 

Un  dernier  poème  montre  la  sérénité  revenue 
dans  cette  âme  où  la  résignation  surnaturelle  a  fait 
place  aux  huniames  angoisses.  Il  contemple  cet  au 
delà  où  il  sent  qu'il  sera  bientôt,  se  demande  avec 
une  pieuse  curiosité  quel  est  cet  écran  de  nuées  qui 
s'interpose  entre  lui  et  le  beau  ciel  bleu  de  ses 
rêves  : 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  197 

Ound  onaï,  nibous?  D'oun  benès, 
Uno  negro,  l'autro  dourado? 
E   quogni   bouyatchi  fosès 
Otau  de  cap  o  long  de  l'onnado? 

Beleu  ses  lo  teugno  ploncado 
Ound  les  ontchies  pausou  les  pès. 
De  lour  encens  —  que  n'en  dises? 
Ses  lo  benisido  fumado. 

Noun,  quouei  lo  mar  cridairo  obal 
Que  bous  troguet  omount  de  nal 
Dins  lou  bent  que  bous  escompilho 

Neissès  ohuei,  mourès  démo 
Per  mortcha  to  pau  potiès  plo 
N'autres  son  de  bouostro  fomilho  (i). 

Où  allez-vous,  nuées?  D'où  venez-vous 
L'une  noire,  l'autre  dorée? 
Quelle  pérégrination  accomplissez-vous 
Ainsi  d'un  bout  à  l'autre  de  l'année? 


(i)  «  Lo  Cobreto  ».  Mars  1898.  «  Lei  Nibotis  ». 


198  LES    TROUBADOURS    CANTALIEKS 

Peut-être    êtes-vous   le   mince   plancher 

Sur  lesquels  les  anges  posent  les  pieds 

Peut-être  de  leurs  encensoirs.  —  Qu'en  dites-vous? 

Etes-vous  la  fumée  bénie 

Non,  c'est  la  mer  mugissante,  là-bas 

Qui  vous  a  exhalé  là-haut,  dans  les  hauteurs 

Au  milieu  des  vents  qui  vous  éparpillent. 

Vous  naissez  aujourd'hui,  mourrez  demain 
Prenez   grand'peine  pour  ne  parcourir  qu'une  route 

[fort  brève 
Nous,  les  humains,  appartenons  à  votre  famille  ! 

Saluons  avec  déférente  sympathie  la  tombe  du 
jeune  poète  qui  sut  exprimer  en  vers  si  poignants 
ses  ultimes  angoisses. 


Le  chanoine  Francis  CourchiïlOUX 

1859-1902 


L'Abbé  F.  COURCHINOUX 
1859-1902 


Francis  Courchinoux  est  né  le  13  septembre 
1859,  à  Saint-Mainet  (1),  d'une  famille  modeste  et 
laborieuse,  mais  de  haute  honorabilité,  toute  imbue 
des  idées  chrétiennes.  Il  était  encore  au  berceau 
lorsque  ses  parents  vinrent  se  fixer  définitivement 
à  Aurillac  où  s'écoula  son  enfance.  Il  entre  à  cette 
école  communale  de  la  Paroisse  de  Saint-Géraud 
que  dirigeait  alors  le  légendaire  Frère  Amance  (2) 
et  dont  j'ai  recueilli  plus  tard  maîtres  et  élèves,  lors 
des  laïcisations,  dans  ma  maison  familiale  du  Fau- 
bourg Saint-Etienne.  Il  en  est  le  plus  brillant  sujet, 
reçoit  à  sa  sortie  les  plus  hautes  récompenses  réser- 
vées au  meilleur  élève.  L'école  presbytérale,  fondée 
à  Aurillac  par  Mgr  Eéveilhac,  Curé  de  Notre- 
Dame-aux-Neiges,  ouvre  alors  ses  portes  au  jeune 
Courchinoux  qui  manifeste  déjà  des  velléités  de 
vocation  sacerdotale.  Deux  ans  plus  tard,  il  entre, 


(i)  Chef-lieu  de  cant.  de  l'arr.  d' Aurillac. 

(2)  Le  Frère  Amance,  Chevalier  de  la  Légion  d'Honneur,  à  la 
demande  de  la  ville  d' Aurillac,  en  a  dirigé  un  demi-siècle  les 
Ecoles  communales.  On  attendit  sa  mort  pour  procéder  à  la  laïci- 
sation. 


202  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

en  1876,  dans  la  classe  de  troisième,  an  Petit  Sémi- 
naire de  Pleanx. 

—  «  Dans  ce  milieu  intellectuel,  dit  le  Chanoine 
«  Lagarrigue,  son  brillant  esprit  s'accroît  et  se 
«  développe;  il  se  plaît  an  commerce  assidu  des 
«  auteurs  Grecs,  Latins  et  des  écrivains  de  notre 

«  grand    siècle Il    acquiert    ainsi,    par    degrés, 

((  cette  pureté  de  goût,  cette  maîtrise  du  mot  et  de 
«  la  pensée,  ce  souci  de  la  perfection  qui  seront 
«  les  traits  de  son  tempérament 

«  Son  originalité  d'esprit  se  prête  mal  à  la  disci- 
((  pline;  il  écoute  le  murmure  intérieur  de  ses  voix, 
«  il  néglige  parfois  les  travaux  imposés  pour  des 
«  essais  de  poésie  qu'il  éditera  plus  tard  (1). 

Bachelier  es  Lettres,  il  entre  en  1880  au  Grand 
Séminaire  de  Saint-Flour,  y  entreprend  ses  études 
théologiques  sans  renoncer  tout  à  fait  à  ses  tra- 
vaux littéraires.  S'il  fait  admirer  dans  les  sciences 
sacrées  sa  force  de  pénétration,  sa  souplesse  de  dia- 
lectique, il  trouve  le  temps  d'obtenir,  comme  son 


(i)  Le  chanoine  Lagarrigue,  Directeur  de  la  Semaine  Catho- 
lique de  St-Flour:  «  Etude  sur  le  Chanoine  Courchinoux  ».  La 
Croix  Cantalienne,  26  octobre  1902. 


LES    TllOUBADOURS    CANTALIEXS  203 


compatriote  Aurillacois  du  XIVe  siècle,  un  œillet 
d'argent  aux  Jeux  Floraux  de  Toulouse.  En  1884, 
il  n'est  encore  que  Diacre  et  on  le  trouve  déjà  mûr 
pour  le  Professorat  à  ce  Petit  Séminaire  de  Pleaux 
dont  il  était  naguère  l'élève.  Prêtre  en  1885,  il  y 
professe  une  année  encore,  mais  va,  en  1886,  s'en- 
fermer à  l'Ecole  des  Hautes  Etudes  de  Paris  pour  y 
préparer  sa  licence  es  Lettres.  Le  Petit  Séminaire 
de  Saint-Flour  a  besoin  d'un  Professeur  d'Histoire; 
on  le  rappelle  et  c'est  au  cours  d'un  congé  pendant 
son  enseignement  San  Florain  qu'il  fait  un  voyage 
en  Terre-Sainte  (1).  De  la  même  époque  date  un 
drame  en  vers,  «  Le  Juif  »,  dans  lequel  il  fouille, 
non  sans  bonheur,  un  caractère  esquissé  par 
Shakespeare. 

Sa  licence  en  Philosophie  brillamment  conquise, 
nous  le  retrouvons  Directeur  de  l'Ecole  Parisienne 
Gerson. 

—  «  Nous  sommes  en  1892.  Pendant  huit  années, 
((  dit  son  biographe,  il  a  suivi  avec  attention  le 


(i)  Le  chanoine  Courchinoux  a  laissé  inédit  un  ouvrage  en  trois 
volumes  sur  la  Terre  Sainte  dont  un  seul  a  été  publié.  D'un  voyage 
à  Rome,  il  rapporta  un  volume  de  notes  qui  obtint,  à  son  appa- 
rition, v.n  succès  réel. 


204  LES    TROUBADOURS    CANTAL1ENS 

((  mouvement  de  la  vie  publique  en  France;   son 

((  esprit    s'est    enrichi    d'idées    générales.    Il    s'est 

«  pénétré  des  Encycliques  de  Léon  XIII  dont  les 

<(  directions    politiques    et    sociales    s'harmonisent 

«  avec  ses  tendances  les  plus  profondes.  Sa  plume 

«  s'est    essayée    par    une    collaboration    appréciée 

«  dans   plusieurs   journaux    de    Paris    et    de    pro- 

((  vince    (1).    Désormais,    il    va    passionnément    se 

«  dévouer   à  défendre   contre   les   Infidèles   de  la 

«  plume,   l'Eglise   et   la   cause   populaire;   il  sera 

«  journaliste. 

«  Persuadé  par  réflexion  que  la  forme  républi- 

«  caine  peut   seule   convenir   à  notre  mobile   état 

«  social,  il  tente  de  rallier  à  elle  les  esprits  hon- 

((  nêtes    qu'effraie    encore    ce    mode    de    gouverne- 

«  ment.  Il  est  l'écho  des  enseignements  politiques 

«  du   Saint-Siège.   D'autre  part,  il  s'émeut  de  la 

((  misère  imméritée  qui  est  le  sort  d'une  grande 

((  partie  de  la  population  ouvrière  de  la  France 

((  il  propage  les  thèses  de  la  célèbre  Encyclique 

«  De  conditione  opificum  ». 


(i)  Il  donna,  sous  le  nom  de  «  Nemo  »  d'intéressantes  chroni- 
ques au  «  Moniteur  du  Cantal  »,  collabora  à  un  journal  San-Flo- 
rain. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  205 


((  De  l'Ecole  Gerson,  il  prenait  déjà  part  à  la 

«  fondation  à  Aurillac  de  <(  La  Croix  du  Cantal  »  ; 

«  dès  les  vacances,  il  s'y  consacre  sans  réserve  et 

«  bientôt  crée  «  La  Croix  CantaUenne  ».  Homme 

«  de  pensée  et  de  rêve,  il  est  aussi  homme  d'initia- 

«  tive  et  d'action  ;  il  établit  à  Aurillac  un  foyer  de 

«  publications     religieuses...     Doué    d'une     tenace 

«  énergie,  d'un  rare  esprit  d'ordre  et  de  prudence, 

«  d'un    sens    très    juste    des   réalités    positives,    il 

«  organise   l'Imprimerie   Moderne   dont   la   pensée 

«  créatrice    n'est   pas  une   pensée    de    lucre   mais 

«  d'apostolat Le  moteur  de  sa  vie  est  l'accrois- 

«  sèment  du  règne  de  Dieu  dans  la  société.  Il  veut 

((  coopérer,  dans  la  mesure  de  ses  forces  au  rappro- 

«  chement  des  deux  grands  objets  de  son  amour  : 

((  la  Religion  et  la  Démocratie  »   (1). 

Personne  n'a  mieux  dépeint  le  Chanoine  Cour- 
chinous,  journaliste,  que  son  intime  ami  Verme- 
nouze:  «  Il  fut  surtout  une  conscience,  un  carac- 
«  tère,  une  volonté.  Il  prit  la  plume  qui,  dans  sa 
((  main,  semblait  presqu'une  épée  et,  pendant 
<(  quinze  ans,  visière  levée  et  toujours  debout  sur 


(i)  Chan-Lagarrigue.  Loc.  cit. 


206  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

«  la  brèche  qu'il  barrait  fièrement  de  toute  la  lar- 

«  geur  de  sa  généreuse  poitrine,  il  lutta  sans  repos 

«  ni  trêve,  sans  jamais  reculer  ni  défaillir.  Et,  si 

«  dans  l'ardeur  et  le  poudroiement  de  la  mêlée,  il 

«  lui  arriva  quelquefois  de  porter  de  rudes  coups, 

«  ce  furent  toujours  des  coups  droits  et  frappés 

((  par   devant.   Il   ignorait   la   tactique   du   mouve- 

«  ment  tournant  et   des   manœuvres   souterraines. 

«  Ecrivain  sobre  et  vigoureux,  clair  et  précis,  il  fit 

«  constamment    preuve    d'une    rare    puissance    de 

«  dialectique  et  d'un  invincible  bon  sens  »  (1). 

Que  les  coreligionnaires  du  Chanoine  Courchi- 
nons  rendissent  hommage  au  grand  talent,  à  l'in- 
domptable énergie  qu'il  mettait  au  service  de  la 
cause  Catholique,  ce  n'était  que  justice;  mais  il  est 
intéressant  d'aller  chercher  chez  des  adversaires 
déterminés  une  appréciation  dépourvue  de  toute 
aveugle  bienveillance.  Un  journaliste  San  Florain 
qui  s'affirme  partisan  des  doctrines  de  Libre  Exa- 
men écrit:  «  Cet  esprit  était  une  flamme  agile  et 
((  claire,   toujours  ravivée  par   les  événements   au 


(i)  A.  Vermenouze  :  Discours  aux  obsèques  du  chanoine  Cour- 
chinoux.  Croix  Cantalienne,  26  octobre  1002. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  207 

«  souffle   desquels   elle   éclatait   en   gerbes   d'étin- 

«  celles.  Il  parlait  une  langue  merveilleuse  de  lim- 

«  pidité  et  de  précision,  avec  des  jets  rapides  de 

«  pensée  et  des  coups  brusques  de  forme  qui  fai- 

<(  saient  de  lui,  dans  la  mêlée  des  polémiques,  le 

«  plus  redoutable  des  sagittaires  »  (1). 

«  La  Dépêche  »,  qui  ne  s'est  jamais  piquée  de 
cléricalisme,  mais  qu'honore,  dans  la  circonstance, 
sa  juste  et  courtoise  impartialité,  jugeait  ainsi  le 
Chanoine  Courchinoux  :  «  Il  était  un  de  ces  rares 
«  ecclésiastiques  dont  la  vie  et  les  œuvres  sont 
<(  vraiment  un  apostolat.  Dans  la  poitrine  du 
«  Prêtre  battait  un  cœur  d'homme.  C'était  un 
«  soldat  Catholique,  mais  un  philosophe  aux  idées 
«  simples  et  justes  qui,  au  contraire  de  la  plupart 
((  de  ses  pareils,  loin  de  condamner  les  faiblesses 
<(  humaines  et  d'affecter  à  leur  endroit  une  pudi- 
<<  bonderie  hypocrite  et  déplacée,  savait  les  coin- 
ce prendre  et  les  excuser.  Ses  convictions  étaient 
«  ardentes  et  sincères,  sa  fermeté  inébranlable,  sa 
a  loyauté  absolue.  Ecrivain  d'un  rare  mérite,  polé- 
(f  miste  humoristique,  il  tenait  la  plume  comme  on 


(i)  Mars.  «  République  Libérale  »  de  St-Plour,  oct.  1902. 


208  LES    TROUBADOURS    CAXTALIENS 

((  tient   une   épée   et   s'en    servait   avec    beaucoup 
«  d'aisance  et  d'esprit  »  (1). 

C'est  là  une  testimoniale  rare  à  la  charité  du 
Prêtre  que  le  jugement  d'un  autre  Prêtre  complète 
a  si  heureusement  :  «  Il  ne  négligeait  pas  le  souci 
«  de  sa  perfection  personnelle,  régulier  dans  ses 
((  exercices  de  piété,  scrutant  et  travaillant  tous 
«  les  jours  sa  conscience,  la  pensée  et  le  regard 
((  vers  le  ciel,  il  passait  dans  le  monde  en  pèlerin 
«  de  Dieu  et  de  l'éternité  »  (2). 

Tel  est  le  Prêtre,  l'écrivain  éminent  qui  s'est 
endormi  dans  la  paix  de  Dieu,  à  peine  âgé  de 
quarante-trois  ans,  le  19  octobre  1902,  le  jour  de 
la  fête  de  Saint-Géraud,  fondateur  de  la  ville  d'Au- 
rillac.  dont  il  avait  prêché  le  panégyrique  et  sou- 
vent chanté  la  gloire. 

Courchinoux  était  un  poète  que  les  Muses  avaient 
adopté  dès  sa  prime  jeunesse.  «  Les  Miettes  »,  ce 
volume  de  poésies  Françaises,  dont  plusieurs  cou- 
ronnées par  diverses  Académies,  qu'il  fit  paraître  ù 
vingt-cinq  ans,  sont  tout  autre  chose  qu'un  recueil 


(1)  «  La  Dépêche  ».  Oct.  1902. 

(2)  Chan.  Lagarrigue,  loc.  cit 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS  209 

d'aspirations  vagues,  de  rimes  sonores  et  vides  de 
sens,  trop  fréquent  à  la  vingtième  année  d'un 
imaginatif.  Il  est  surprenant  que  la  plume  sacer- 
dotale de  quelqu'un  de  ses  compagnons  de  luttes 
n'ait  pas  cherché  à  mettre  pleinement  en  lumière, 
à  montrer  sous  ses  multiples  et  si  attrayants 
aspects,  cet  esprit  qui  est,  sans  conteste,  un  de  ceux 
qui  ont  honoré  le  plus  le  Clergé  San  Florain  de  la 
fin  du  XIXe  siècle.  Nous  n'avons  à  l'étudier  qu'à 
titre  de  poète  en  dialecte  Cantalien,  à  montrer 
combien,  dans  ce  dcynaine,  fut  grande  et  heureuse 
son  activité,  belle  et  féconde  son  œuvre.  Le  Cha- 
noine Lagarrigue  constate  qu'il  :  «  s'intéressa  utile- 
«  ment  à  la  tentative  inaugurée  par  les  poètes 
«  Provençaux  de  mettre  en  honneur  les  dialectes 
<(  des  provinces  »  (1).  Vermenouze  salue  avec  un 
admiratif  respect  :  «  son  imagination  vaste  et  origi- 
«  nale  et  ce  don  de  poésie  auquel  nous  devons  en 
«  Français  et  en  Langue  d'Oc,  deux  livres  qui  ne 
<(  périront  pas  »  (2).  Emile  Bancharel,  Directeur 
de  «  L'Avenir  du  Cantal  »,  héritier  de  la  verve 


(i)  Chan.  Lagarrigue,  loc.  cit. 
(2)  Vermenouze,  loc.  cit. 


210  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 


Cantalienne  de  sou  père  (1),  apprécie  avec  un  rare 
bonheur  d'expressions  le  rôle  félibréeu  de  Cour- 
chinoux : 

—  «Il  fut  aussi  poète  à  ses  heures  et  l'un  des 
«  plus  intrépides  parmi  cette  petite  phalange  de 
«  ciseleurs  de  rimes  qui  coopérèrent  à  la  rénovai 
«  tion  du  Félibrige  Auvergnat.  Ai-je  besoin  de 
«  rappeler  la  part  active  qu'il  prit  à  la  création  de 
«  cette  «  Escolo  Oubergnato  »  et  de  son  organe 
«  dont  il  fut  un  des  plus  zélés  collaborateurs  en 
«  même  temps  que  l'éditeur  Intelligent  et  quel  est 
«  celui  d'entre  nous,  plus  ou  moins  patoisant,  qui 
«  ne  conserve  dans  sa  bibliothèque  «  Lo  Pousco 
<(  d'or  »,  ce  brillant  faisceau  de  délicates  poésies 
«  écrites  dans  le  plus  pur  dialecte  Auvergnat. 
«  Poète,  certes,  il  le  fut  et  l'un  des  plus  gracieux 
u  d'entre  nos  Félibres  et  ce  ne  sera  pas  le  moindre 
«  de  ses  mérites  aux  yeux  de  ses  concitoyens  que 
((  d'avoir  sacrifié  aux  Muses  de  nos  montagnes,  à 
«  ces  Muses  innocentes  qui  délassent  et  consolent 
des  préoccupations  matérielles  de  la  vie  en  faisant 


(,i)  Emile  Banchard  est  l'auteur  de  diverses  poésies  Cantalien- 
nes  et  notamment  du  volume  «  Mignouiietto  »  auquel  le  public  a 
fait  excellent  accueil. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  211 

«  sonner  à  nos  oreilles  le  tintement  suave  de  leurs 
«  rimes  sonores  »  (1). 

La  prose  même  du  Chanoine  Courchinoux  revêt, 
sous  sa  plume  Cantalienne,  les  tons  diaprés  de  la 
poésie.  Nous  venons  de  relire  avec  une  admirative 
émotion  un  paquet  de  lettres,  dont  bon  nombre  en 
Cantalien,  qu'il  nous  a  adressées  du  17  mars  1887, 
alors  qu'il  était  jeune  Professeur  à  Pleaux,  au 
19  août  1902,  à  la  veille  de  sa  mort.  N'était  la  tona- 
lité trop  intime  de  cette  correspondance,  la  liberté 
d'appréciations  sur  les  hommes  et  les  événements, 
les  confidences  charmantes  d'abandon  sur  ses  pro- 
jets d'avenir,  elles  mériteraient,  certes,  les  hon- 
neurs de  la  publication.  La  très  belle  âme  de  ce 
Prêtre,  sa  vive  et  souple  intelligence,  son  dédain 
de  l'argent,  la  sincérité  de  ses  convictions  poli- 
tiques, ses  instincts  dé  dévouement  démocratique 
s'y  affirment  avec  un  charme  preneur. 

Le  biographe  définitif  de  Vermenouze  dira,  sans 
doute,  tout  ce  que  dut  notre  plus  grand  poète  Can- 
talien à  Courchinoux  qui  se  constitua  son  maître, 


(i)   E.  Bancharel  :   Discours  aux  obsèques   du  Chanoine  Cour- 
chinoux, au  nom  de  la  Presse. 


212  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


trouva  le  temps  de  parfaire  vite  et  bien  l'instruc- 
tion de  son  élève  quadragénaire,  de  combler  les- 
lacunes  d'un  labeur  de  jeunesse  trop  primaire, 
Vermenouze  tenait  à  l'affirmer  hautement;  dans  la 
dédicace  autographe  écrite  à  la  première  page  de 
l'exemplaire  de  «  Flour  de  Brousso  »  qu'il  offrit 
au  Chanoine  Courchinoux,  il  dit  avec  une  franchise 
émue  sa  gratitude  pour  son  maître  et  son  guide. 
Elle  justifie  pleinement  notre  affirmation  que  c'est 
à  Courchinoux  que  nous  devons,  pour  une  très 
large  part.  Vermenouze  : 

«  O  F.  Courchinoux.  —  O-n-oquel  qu'o  fat  lo 
«  bouno  meitat  d'oquel  libre,  que  l'o  rebirat  eu 
((  froncés  e  que  n'o  pas  crignat  de  sua  mai  du  no 
((  comiso  per  m'esporgna  de  trempa  lo  mio.  —  O 
«  l'omit,  ol  poueto,  ol  felibre  omme  moun  pus 
«   omistous  grommorcès.  —  A.  Vermenouze  »  (1). 

A  F.  Courchinoux.  —  A  celui  qui  a  fait  la  bonne 
moitié  de  ce  livre,  qui  l'a  traduit  en  Français  et  qui 
n'a  pas  craint  de  tremper  de  sa  sueur  plus  d'une 
chemise   pour   m'éviter   de  mouiller   la   mienne.   A 


(i)  Communication  de  M.  Courchinoux,  Conducteur  des  Ponts 
et   Chaussées,   frère  du   Chanoine. 


LES    TROUBADOURS    CAXTALIENS  213 

l'ami,  au  poète,  au  félibre  avec  mou  plus  affectueux 
remerciement.  —  A.  Vermenouze. 
A  feuilleter  la  collection  de  «  Lo  Cobreto  »  ou  voit 
la  part  prépondérante  prise  par  Courchinoux,  dès 
1895,  à  la  fondation  de  «  UEscolo  Oabergnato  », 
sa  collaboration  active  à  sa  Bévue  où  il  signe  de 
divers  pseudonymes,  notamment  de  celui  de 
«  Pierrou  L'Escorbillat  »,  quantité  d'articles  tan- 
tôt sérieux  et  savants,  tantôt  humoristiques,  tou- 
jours d'une  grande  pureté  de  langue,  de  style  cor- 
rect et  enjoué.  Tout  autant  que  ses  vers,  sa  prose 
Cantalienne  mériterait  d'être  réunie  en  volume. 

Il  avait  tout  juste  vingt-cinq  ans  et  venait  d'être 
ordonné  Prêtre  quand  l'écrivain  qu'on  peut  appe- 
ler, sans  hésitation,  notre  meilleur  poète  Cantalien 
avant  Vermenouze,  dont  il  fut  le  Maître,  édita  ses 
premiers  vers  Cantaliens  (1),  auxquels  il  donne 
joliment  la  volée: 

Bay,  poudès  courre  moun  librou. 
Poudès  penre  aro  lo  boulado 


(i)  F   Courchinoux  :  «  Lo  Pousco  d'or  »,  Pitchiouno  guerbo  de 
pouesiotos  en  dioleyte  del  Contaou.  Aurillac,  Gentet  1884. 


'21-4  LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS 

T'av,  prou  de  temps,  pel  tirodou 
Dounado  oyci  lo  retirado. 

Lo  bouro  folo  t'es  toumbado 
Paoure  bouci  de  catchio-nioud 
Coumo  l'oousel  de  lo  tioulado 
Comino,   bolo,    fay  piou-piou    (i). 

Va,  tu  peux  aller,  mon  petit  livre 
Tu  peux  maintenant  prendre  la  volée. 
Je  t'ai  assez  longtemps,  dans  mon  tiroir 
Donné,  chez  moi,  un  gîte. 

Ton  poil  follet  a  fini  de  tomber 
Pauvre  petit  frêle  dernier-né 
Comme  l'oiseau  né  au  toit  de  la  maison 
Marche,  vole,  fais  ((  piou-piou  )). 

Son  ambition  la  pins  chère  est  d'évoquer  chez 
ses  lecteurs  les  souvenirs  du  passé  et  de  leur  inspi- 
rer l'amour,  de  la  langue  ancestrale: 

De  moun  libre,  en  bira  les  fuels 


(i)   Pousco  d'or.  «  Moun  librou).  P.  3- 


LES  TROUBADOURS  CaNTALIENS  215 

Se  quaouquequ'un  penso  oïs  nostres  payrès 

E  se  quaouqu'un  penso  otobe 
Qu'oquoy,  une  caouso  ô  fayre 
Omb'  lou  soubeni  de  ses  payres 
De  gorda  lour  lengo,  pecaïre 
Seray  recoumpensat  prou  be  (  i  ) . 

En  tournant  les  feuillets  de  mon  livre 
Si  quelqu'un  pense  à  nos  ancêtres 

Et  si  quelqu'un  pense  aussi 

Que  c'est,  certes,  chose  désirable 

Que  de  garder  avec  le  souvenir  ancestral 

La  langue  de  nos  pères,  la  pauvrette, 

Je  m'estimerai  largement  récompensé. 

Il  chante  en  menues  strophes,  alertes  et  joyeuses 
comme  elle,  la  Jordanne,  cette  rivière  de  sa  cité 
natale  : 


Lo  bluyo  Jiourdono  La  Jordanne  azurée 

Roudabo  un  moti  Roulait  un  matin 


(i)  <'  Pousco  d'or  ».  Ombiciou.  P.  4. 


216 


LES    TKOUBADOURS    CANTALIEXS 


L'ayo  que  Dieou  donno 
Os  puet  d'oproti 

Plourabo   ou   contabo 
Contabo  ou  risio 
E  toutchiour  roudabo 
E  toutchiour   fugio. 


L'eau   que  Dieu  dontie 
Aux  puys   d'alentour 

Elle  pleurait  ou  chantait, 
Chantait  ou  riait 
Et  toujours  roulait 
Et  toujours  fuyait. 


Un  ooussel  boulayre 
Gros  coumo  un  croucou 
Lo  seguio,  pecaïre 
E  li  disio  :   «  Prou  »  ! 
Prou,  drollo  poulido 
Oresto-te  ovci 


Un    oiseau   voltigeant 
Gros  comme  un  petit  œuf 
La  suivait,  le  pauvret 
Et  lui  disait:   «  Halte  ».' 
Halte,  fille  jolie 
A  rréte-toi   ici. 


T'ay  tont  persegudo 
Bene  de  to  long  ! 
Siey-te,   te-te   mudo 
Te  diray  moun  cont 


Je  t'ai  si  longtemps  suivie; 
Je  viens  de  si  loin 
Repose-toi.  reste  en  place 
Je   te  ferai  entendre  mon   chant. 


Ousselou,  pecayre 
Ticon    mai    me  doou 


Oiselet,  mon  citer  petit 
J'ai  en  tête  autre  souci. 


Dieou  me  fo  roudayro 
Conto  ;   ieou  m"en  baou. 


Dieu  m'a  créée  voyageuse. 
Tu  chantes;  moi.  je  m'en  -vais. 


E,  triste  et  plourayre 
L'ooussel  lo  seguet 


Triste  et  chagrin 
L'oiseau  la  suivit 


Mes  de  lossitudo 
Pouguet  pas  lountemps. 


Mais,   de    lassitude 

Il  ne  le  put  guère  longtemps. 


E  coumo  uno  estielo 
Tombo   din   lo   nuet, 
Din  l'ayo  bourrelo 
L'oousselou  toumbet  Ci). 


Et,  comme  une  étoile 
Tombe  du  ciel  dans  la  nuit. 
Dans  l'eau  assassine 
L'oiselet    se    laisse    choir. 


(i)  «  Pousco  d'or  ».  Lou  Roussignoou.  P.  "  à  n. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS  217 

Elle  l'inspire  vraiment  cette  Jordanne  à  laquelle 
il  fait  dire,  dans  une  autre  poésie,  aux  habitants 
d'Aurillac  : 

Filho  des  puets,  de  lo  mountagno 
O  trober  prat  et  posturaou 
Per  bouostro  bilo  e  mos  compogno 
M'en  baou  son  trebo  ni  repaou 

Sons  odissiàs,  ti  o  lo  peyssieyro 
Ound  faou,  semblo,  oys  escoundilhou 
E  ti  o  Gerbert  per  lo  Grobieyro 
Lebent  ses  det  ensignodou 

Odissiàs,  lo  claro  Jourdono 
Ound  souben  bous  ses  mirolhat 
S'en  bo  ô  lo  mar  qu'obal  lo  sono. 
Pourtas-bous  plo.  mounde  d'Ourlhat  (i). 

Fille  des  pics,  de  la  montagne, 
A  travers  prés  et  pacages 


(t)  Ibid.  Lo  Jiourdono.  P.  42-45. 


218  LES    TROUBADOURS    CAXTALIENS 

A  travers  votre  ville  et  mes  campagnes 
Je  cours  sans  trêve  ni  repos. 

Au    revoir!   Voilà  la  chaussée 
Où  je  semble  jouer  à  cache-cache 
Et  voici  Gerbert  sur  le  Gravier 
Dressant  sa  main  enseignante. 

Adieu.  La  limpide  Jordanne 
Où  souvent  vous  vous  êtes  mirés 
Va  à  la  mer  qui  l'appelle. 
Portez-vous  bien,  gens  d'Aurillac. 


Sou  colloque  avec  l'arbre  Croumaly  (1),  le  vieux 
tilleul  qui  domiue  Aurillac,  est  imprégné  de  mor- 
dante philosophie,  sa  prière  à  la  Vierge  débordante 
de  filiale  tendresse;  son  ode  à  la  Liberté  pleine  de- 
fougue;  mais  il  faut  admirer  comment  d'un  rien 
notre  poète  fait  un  délicieux  tableautin.  Ecoutons 
le  dialogue  du  feu  et  de  la  marmite  : 


i  i)  Ibid.  L*aoure  Crouonoli,   P.   14.   Ce  tilleul  occuperait  l'em- 
placement de  "antique  «  Crux  malt  ». 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  219 

U  oxilo 

Glou-glou,   glou-glou  !    crey   me  raoun   fraïre 
T'orriboro  ticoun  pecayre  ! 
Bouto,  t'en  pregue,   douçoment. 

Lou  fiot 

Foro  be  si  !  Deysso  me  faire, 
Sorre;  beiras,  nous  entendren. 

L' o nlo 

Glou-glou,   glou-glou  !   Crey  me  raoun  fraïre 
Lo  soupo  bul  ;  te  negoren. 
Seray  morrido  de  l'offaïre; 
Mes,  omb'  oquo,  que  li  pouyren? 

Lou  fiot 

Lou  mestre  o  dit:  ((  Fiot,  Bistomen 
Cromo  !  E,  beses,  crome,  pecayre.     - 

L'oulo 

Glou-glou,  glou-glou!  Pousso;  e  be  anen 
Me  boy  tosta,  groumondéjiayré. 
Me  tostoras;  n'io  plus  per  gaïre  (i). 


(i)  «  Pousco  d'oi  -n.  Lou  i!  t  è  l'oulo.  P.  22. 


220  LES   TROUBADOURS   CANTALIKHB 

La  marmite 

Glou-glou,    glou-glou  !    Crois-moi,    mon    frère 
Il  va  t'arriver  malheur,  mon  pauvre  ami. 
Voyons,  je  t'en  prie;  doucement. 

Le  feu 

Allons  donc  !   Laisse-moi  faire, 

Ma  sœur.  Tu  verras;  nous  nous  entendrons. 

La  marmite 

Glou-glou,  glou-glou!  Crois-moi,  mon  frère, 
La  soupe  bout;  nous  allons  te  noyer. 
Je  serai  marrie  de  l'aventure; 
Mais,  malgré  tout;  qu'y  pourrai-]e? 

Le  feu 

Le  maître  a  dit  :  «  Feu,  vivement 

Flambe.  Et,  vous  le  voyez,  je  brûle,  pauvre  de  moi  ! 

La  marmite 

Glou-glou,  glou-glou  !  Tu  persistes;  hé  bien,  allons, 
Tu  veux  goûter  ma  soupe,  grand  gourmand! 
Tu  la  goûteras;  il  n'y  en  a  plus  pour  longtemps. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  221 


Sa  vertueuse  indignation  sacerdotale  trouve  les 
mots  flagellants  pour  stigmatiser  l'inconduite  d'un 
ami  qui  a  roulé  au  vice  crapuleux: 

Se  jiomaï  per  te  deberti 
T'en  bas  ô  Bit,  lo  jionto  bilo 
Dobon  de  res  plus  fayre  filo 
Bo  lo  gleyjio  e  de,  l'uel,  oti 
Cerque  sus  lo  peire  esquissado. 


Li  as  toun  pourtret  prou  be  scultat. 

Dempiey  que  lou  bice  doumtayre 
Dins  soun  fumier  per  t'omoura 
T'o  mettut  lou  pe  sus  l'esquino 
Atchis  oti,  jouynome  e  debino 
Ço  qu'oou  bougut  li  figura. 

Oquello  filhasso  risento 

Omb'  un  tessou  jious  cado  eysselo 

Oquoy  Bouluptat  que  s'oppelo. 


222  LES    TKOUBADOCKS    CANTALIENS 

Dis-li  bounjiour  e  fa  li  festo 

Me  bey  surtout  lou  muselou 

Dey  moussurots  qu'o  jious  lo  besto 

E  cougno-te  plo  din  lo  testo 

Qu'es  un  d'oquetchie  pourcelou   (i)  ! 

Si  jamais,  pour  t'y  amuser 

Tu  vas  à  Vïc  (2),  la  jolie  ville 

Avant  tout,  hâte-toi 

Vers  l'église  et  d'un  œil  attentif 

Cherche  sur  la  vieille  pierre  effritée 

Tu  y  trouveras  ton  portrait  fort  bien  scuplté. 

Depuis  que  le  vice  dominateur 
Pour   te   coucher   sur   son    fumier 
T'a  mis  le  pied  sur  l'échiné 
Regarde  là,  jeune  homme  et  devine 
Ce  qu'on  a  voulu  y  représenter. 

Cette   fille   rieuse 


(1)  Ibid.  O  un  triste  drolle.  P.  25. 

(2)  Vic-sur-Cère,  station  thermale  voisine  d'Aurillac. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  223 


Avec  un  porcelet  sous  chaque  aisselle 

A  nom  :  la  Volupté. 

Salue-la,   fais-lui  fête 

Mais  contemple  surtout  le  museau 

Des  deux  jolis  petits  messieurs  qu'elle  cache  sous 

Et  mets-toi  bien  dans  l'esprit         [son  vêtement 

Que  tu  es  un  de  ces  porcelets  ! 

Notre  poète  a  une  manière  bien  personnelle  de 
consoler  ses  amis  malheureux  en  ménage  : 

Res  duro,  quond  lou  temps  omb  l'ounglou  li  s'orrapo 

Esbe  may;  lou  soulel  se  fo  biel  en  persouno 

Pecayre!  E  les  sobent  que  trobalhou  de  cap 

Disou  qu'en  fouorço  endret  o  lou  ponel  troouquat 

E  ti  o  per  que  jiomaï  l'orne  satchiè  s'estouno 
Opres  un  porel  d'ons  que  los  o  fatchio  ona 
Si  loy  brago  noubiaou  ou  besoun  de  sona  !  (i) 


(i)  Ibid.  Res  duro.  P.  39. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIEN3 


Rien  ne  dure  quand  le  temps  s'y  acharne  de  sa  griffe 
Oui  plus  est,  le  soleil,  lui-même,  se  fait  vieux, 
Le  pauvre  astre  !  Les  savants  adonnés  aux  travaux  intel- 
lectuels 
Assurent  qu'en  maints  endroits  sa  chemise  est  percée! 

Voilà  pourquoi  le  sage  ne  s'étonne  guère. 
Qu'après  une   couple   d'années   d'usage. 
Les  culottes  du  jour  de  son  mariage  aient  besoin  d'être 

[rapiécées. 

Courchinoux,  âme  tendre  et  délicate,  excelle 
vraiment  à  la  pastorale,  évite  l'afféterie  dans  les 
sujets  même  où  le  risque  est  le  plus  grand  de  tom- 
ber dans  le  poncif. 


Ero    blonco    e   pitchiounelo  Elle    était    blanche    et    mignonne 

E    din    l'erbo    s'escoundio.  Enfouie   dans   l'herbe 

o  Proubidenço,   odusorello  «  Providence  adjuvatrice 

Boudrio  bioure   se  poudio  !   »  Je  voudrais   boire   si   possible.   ■ 

Sus   lo  flour  que   s'espondio  Sur  la  fleur  épanouie 

Uno    nibou    passo    belo  Passait  une  grande  nuée 

«   Deyssas  pleoure,  doumeiselo  «   Laissée  pleuvoir,  demoiselle 

Bostro  faoudo  dins  lo  mio.  »  l'otve   sein   dans  le   mien.    » 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  225 


Lo  flour  otaou  li  disio  Ainsi  parlait  la  fleur 

De   so   bouco   giontounelo  De  sa   bouche  jolie 

E  lo  nibo  se  foundio  Et   la   nuée  se   fondait 

Jioul  soulel,  bluyo  e  roussello       Bleue  et  jaune  sous  le  soleil 

E  bubio  lo  flour  noubelo  La    fleur    nouvelle    buvait 

E  lou  Boun  DieoU  se  risio   (i).Et  le   bon  Dieu  souriait. 


Doux  et  compatissant,  il  s'indigne  contre  la 
cruauté  mauvaise  d'un  enfant  qui  a  saigné  un 
oiseau  : 

Cossi?  L'as  sonnât,  conolhoto 
L'as  sonnât!  As  oougut  lou  cur 
De  lo  sonna  quelo  bestioto 
Que  t'obio  rès  fat,  de  segur! 


Mes  se  te  sonnabou  toun  payré 
Que  forios,   digos,  molirous? 
E  sabes  si  l'ooussel,  pecayre 
N'obio  pas  guel  deys  efoutous? 

Bai  ;  lou  Boun  Dieou,  pense,  t'espero 
Despatchio-te  de  béni  bel 


(i)  Ibid.  Flour  è  nibou.  P.  47. 


22i» 


LES    TROUBADOURS    CANTALIKXS 


Sonnes  que  les  ooussels  enquerro, 
Sonnoras  les  ornes,  bourrel  !    (i) 

Comment!  Tu  l'as  saigné!  Petite  canaille, 

Tu  l'as  saigné!  Tu  as  eu  le  cœur 

De  saigner  cette  bestiole 

Oui   ne  t'avait  rien   fait,   bien  sûr! 

Mais  si  on  saignait  ton  père 
Que  ferais-tu,  dis?  Petit  misérable 
Sais-tu  si  l'oiseau,  le  pauvret 
N'avais  pas,  lui  aussi,  des  enfants? 

Va  ;   Dieu  t'attend  à  l'œuvre,   je  pense 

Hâte-toi  de  devenir  grand 

Tu  ne  saignes  encore  que  les  oiseaux 

Tu  saigneras  plus  tard  les  hommes,  bourreau! 

Loin  de  se  cantonner  dans  le  genre  bucolique  ou 
familier,  son  art  évolue  avec  égale  aisance  lorsqu'il  [ 
aborde    les    genres    épiques    ou    lyriques.    Auguste  \ 
Bancliarel    lui   faisait    même    observer    lors    de    la  i 


(i)  Ibid.  O  un  qu'obio  sonnât  un  ooussel.  P.  49. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  227 


publication  de  «  Pousco  d'or  »,  que:  «  Le  patois 

«  d'Aurillac  ue  se  prête  pas  à  tous  les  genres  de 

<x  poésies;  c'est  inutilement  qu'on  chercherait  à  lui 

«  faire  imiter  Hugo  ou  Lamartine.  Notre  patois  ne 

«  convient  guère  qu'aux  récits  amusants  et  fami- 

«  liers.....  C'est  la  langue  du  paysan  et  du  peuple; 

«  elle   est   déplacée  dans   la   bouche   du   savant   et 

«  du  lettré  qui  n'y  trouvent  aucun  de  leurs  mots 

«  habituels  et  favoris  »  (1). 

Courchinoux  se  fait  de  notre  idiome  un  concept 
tout  autre;  il  cherchera  précisément  à  l'annoblir, 
à  lui  rendre  sa  souplesse  et  son  élégance  d'antan. 
Il  le  dit  magnifiquement  dans  une  de  ses  plus  belles 
poésies  où  l'on  trouve  déjà  en  germe  les  pensées 
que  développera  plus  tard  son  disciple  Vermenouze 
dans  «  La  Marianne  d'Auvergne  »  : 

O  mou ii  Payré 

Oquélo  lengo  mespresado 
Lengo  del  peyson,   de  l'oubrié, 


(i)  A.  Bancharel:  «  Avenir  du  Cantal  »  du  8  nov.  il 


228  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

D'entre  leis  bons  de  l'otilié 
Ieou,  bouostre  fil,  l'aï  denmenado. 

Besès  l'o  ogaro  plo'  spouscado 
Lou  pieou  roussel,  lou  pe  loougié 
Omb  so  courouno  de  loourié 
Fresco,  risento,  escorbillado 

Beses  lo  grondeto  déjia 
Dejious   lo  bloundo  soulélhado 
Courre  tout  aro  e  fodetchia 
E  dises  me  bouostro  pensado 
S'en  l'entendre  porpondéjia 
Li  forias  pas  uno  brossado?    (i) 

A    mon  Père 

Cette  langue  méprisée 

Idiome  du  paysan,   de  l'ouvrier 

D'entre  les  bancs  de  l'atelier 

Moi,    votre    fils,    je    l'ai    fait   sortir. 

Voyez-la  maintenant,  propre  et  nette 


(i)  Ibid.  Nostro  lçngo.  P.  80 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  220 

Avec  sa  chevelure  blonde,  le  pied  léger 
Sous  sa  couronne  de  lauriers, 
Fraîche,  souriante,  mutine. 

Voyez-la,  grandette  déjà, 
Irradiée  par  le  blond  soleil 
Courir  à  présent  et  folâtrer. 

Donnez-moi  franchement  votre  avis  : 

En  l'écoutant  bavarder 

N'êtes- vous  pas  tenté  de  lui  donner  un  baiser? 

Il  prouve  dans  son  appel  à  la  Muse  que  l'idiome 
Cantalien  est  encore  de  taille  à  se  prêter  à  tous 
les  genres  : 

Mo  Muso  es  grondo,  blonco  é  pallo 
O  l'uel  proufound  coumo  lou  cieou 
E  de  soun  front  tombou  ses  piéou 
Longs  e  roussels  sus  soys  espallos. 


O  bouno  Muso  sourisento 
Béni  be  beire  cado  ser 


230  LES    TROl'B.ADOUISS    CANTALIENS 


Trouboray  be  un  briou  de  léser; 
Béni  me  beyre,  Biergio  sonto. 

Ouond  t'ossiétès  jious  moun  lun  clar 
Es  douço  e  courto  lo  bilhado 
Coumo  uno  bloundo  soulelhado 
Entre  duo)r  nibous,  ol  nie  de  Mar  (i). 

Ma  Muse  est  grande,  blanche  et  pâle 
A  l'œil  profond  comme  le  ciel 
De  sa  tête  s'épandent  ses  cheveux 
Longs  et  dorés,  sur  ses  épaules. 

O  douce  et  souriante  Muse 

Viens  me  visiter  chaque  soir 

Je  saurai  me  créer  une  heure  de  loisir 

Viens  me  visiter,  Vierge  sainte. 

Quand  tu  parais  sous  la  clarté  de  la  lampe 
La  veillée  m'est  courte  et  douce 
Telle  une  radieuse  ensoleillée 
Entre  deux  giboulées  de  mars. 


(i)  Ibid.  Pendent  lo  bilhado.  P.  60. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  2;U 

Il  poussera  la  démonstration  jusqu'à  se  risquer 
au  sonnet,  ce  poème  aux  : 

Uet  ber  ô  rimo  entremesclado 
Quatre  ô  quatre  del  mémo  biay 
Pui  siei  qu'omb'  un  aoutre  relay 
Très  o  très  foou  lour  escopado  (i). 

Huit   vers   à    rimes    entremêlées, 
Quatre  par  quatre,  de  même  genre, 
Puis  six  qui,  en  un  autre  groupe, 
S'envolent  trois  par  trois. 

Il  aborde  hardiment  le  genre  épique,  frayant  la 
i  route  que  suivra  superbement  Vermenouze  dans 
«  L'Aigle  et  le  Coq  »  : 


Grondo  espaso  poulido  Grande  épée  si  belle, 

01   fourreu  Au  fourreau 

Ni   o    trento    ons    endurmido  Depuis    (renie    années    endormie 

Plo  leu.  Bientôt 

01  fourreu  Au  fourreau 

De  que  raibes  poulido?  A    quoi    rêves-tu,    ma    belle  ? 

;:•••••..„•••     •;•••-, 

îoui  pete    de    me    jiaire  Je  ne  peux  plus  supporter  mon 


{inertie 


(,i)  Ibid.  Sonnet  6g. 


232  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


Ordit  dounc  !  Hardi    donc! 

Prends   me,   l'éfont,   pecayre  !        Prends-moi,    enfant,    mon    aimé 

Ordit  dounc  Hardi  donc! 

Se  reglou  pas  en  se  jiaïre.  Ils   ne  se  liquident   pas   en   dor- 

[niant 
Les  couontes  del  conoun!  (i)         Les  vieux  comptes  du  canon! 


Deux  fables,  «  Le  loup  et  le  renard  »,  «  Le  renard 
et  V écureuil  »  (2),  poèmes  de  belle  allure,  de  concep- 
tion originale,  où  la  finesse  le  dispute  au  naturel, 
le  classent  incontestablement  hors  de  pair  dans  ce 
genre.  L'intrigue  est  si  bien  conduite,  le  dialogue 
si  étroitement  enchaîné  que  toute  citation  partielle 
équivaudrait  à  une  mutilation.  On  retrouve  l'humo- 
riste, railleur  de  bonne  compagnie  dans  sa  drola- 
tique description  des  péchés  capitaux  (3)  et  l'amu- 
sante énumération  de  ce  que  doit  faire  et  éviter 
l'épouse  soucieuse  du  bonheur  de  son  mari  (4). 

L'œuvre  Cantalienne  du  Chanoine  Courchinoux 
est  de  taille  et  de  qualité  à  occuper  une  longue 
existence  intellectuelle  des  mieux  remplies.  Elle 
constitue  seulement  un  labeur  récréatif  dans  la  vie 


(i)  «  Lo  Cobreto  ».  L'Espaso.  P.  613. 

(2)  Ibid.  P.  109  et  545. 

(3)  Ibid.  P.  573- 

(4)  Ibid.  Fenno.  P.  716. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  233 


de  ce  travailleur  de  la  plume  mort  à  quarante-trois 
ans.  Son  œuvre  littéraire  Française  est  autrement 
considérable,  sa  tâche  quotidienne  de  journaliste, 
jamais  pris  de  court,  toujours  sur  la  brèche,  plus 
étonnante  encore.  A  ne  considérer  Courchinoux 
que  comme  poète  Cantalien,  il  a  été,  toutes  propor- 
tions gardées,  pour  notre  dialecte,  ce  que  fut,  au 
XVIIe  siècle,  Malherbe  à  la  langue  Française: 

Par  ce  sage  écrivain  la  langue  réparée 
N'offrit  plus  rien  de  rude  à  l'oreille  épurée. 

Il  l'a  vraiment  fait  sortir  de  l'atelier  de  l'ouvrier, 
de  l'étable  du  paysan,  cette  langue  Cantalienne 
qu'il  a  délivrée  de  son  sarrau  maculé  de  boue, 
déchiré  à  toutes  les  ronces.  Le  premier  il  a  osé  la 
hausser  jusqu'à  un  niveau  inconnu  d'elle  depuis  des 
siècles,  lui  faire  épeler  de  nouveau  les  mots  oubliés, 
lui  inculquer  une  cadence  et  un  rythme  dont  elle 
était,  dès  longtemps,  déshabituée.  Couché  dans  le 
sillon  en  plein  midi,  il  n'a  pu  qu'ébaucher  l'œuvre; 
il  a  été  ira  semeur,  un  autre  viendra  qui  fera  la 
moisson.  — Alius  seminat,  alius  metet.  —  Défri- 


234  LES    TROUBADOURS    C.VSTALIEXS 

cheur  intrépide,  il  garde  l'enviable  honneur  d'avoir 
préparé  les  voies,  ouvert  la  carrière  où  va  s'élan- 
cer son  disciple,  plus  grand  que  le  [Maître,  Arsène 
Vermenouze. 


Le  rustique  dialecte  Cantalien  est  au  Provençal 
afflué,  au  Languedocien  délicat  ce  qu'est  la  claire 
Jordanne  Aurillacoise  au  Khône  formidable,  à  la 
Garonne  majestueuse.  Mais,  de  même  que  la  tor- 
rentueuse rivière  où  se  mira  Gerbert  enfant,  roule 
toujours  par  intermittences  ses  paillettes  d'or 
aujourd'hui  dédaignées,  nos  modernes  bardes  mon- 
tagnards ont  gardé,  eux  aussi,  de  nos  Troubadours 
médiévaux,  beaucoup  de  cette  gaieté  saine  et 
franche  qui  monte  des  entrailles  "de  la  terre  mater- 
nelle. En  ce  XIXe  siècle  qui  semblait  devoir  son- 
ner le  glas  des  parlers  provinciaux,  ils  se  sont 
valeureusement  efforcés  de  réhabiliter  l'ancien 
idiome  tout  imprégné  de  parfums  du  terroir  et  de 
lui  conserver  l'originale  familiarité  de  ses  expres- 
sions. Brayat,  Grandval,  Veyre,  hésitent  et  tâton- 


23<>  LES    TROUBADOURS    CAXTALIENS 


rient,  Bancharel  nous  offre  la  Muse  Cantalienue 
encore  en  sabots,  sans  ajouter  à  son  corsage  aucun 
ruban,  aucune  fleur  à  ses  cheveux,  mais  avec  Bois- 
sière  l'élégie  exhale  ses  plairitifs  soupirs,  Courchi- 
noux  ne  cesse  de  chanter  les  beautés  champêtres, 
les  joies  du  foyer,  que  pour  manier  les  piquantes 
lanières  de  la  satire,  nous  captiver  au  récit  d'une 
ballade  ou  d'une  fable,  retenir  l'attention  par  un 
typique  trait  de  mœurs,  quelque  lapidaire  maxime. 
Quand  la  lyre  échappe  à  ses  mains,  Vermenouze 
la  recueille  et  lui  fait  rendre  des  accents  d'une 
intensité  inconnue  jusqu'à  lui,  même  de  nos  plus 
fameux  Troubadours.  Il  représentait  noblement, 
certes,  la  Poésie  Cantalienue,  ces  disparus  d'hier 
que  domine  de  si  haut  le  mystique  amant  de  la  terre 
natale,  l'incomparable  poète  d'Ytrac;  mais  ils  ne 
l'incarnent  pas  tout  entière  et  il  lui  reste  encore  de 
fervents  adeptes.  Toute  une  pléiade  existe  qui 
apportait  naguère  à  «  La  Cabrette  ))  son  magni- 
fique tribut.  A  feuilleter  les  pages  trop  peu  nom- 
breuses de  la  Revue  de  l'Ecole  Auvergnate,  on  se 
prend  à  regetter  le  silence  des  L.  Abel,  Emile  Ban- 
charel, Basset,  L.  Brunon,  Borderie,  Z.  Chanet, 
B.  Clermont,  Doumergue,  Delhostal,  R.  Four,  P.  et 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  237 

L.  Géraud,  F.  Gaillard,  Ladoux,  F.  Lapaire, 
E.  Marty,  E.  Roux,  L.  Soubrier.  Leurs  œuvres 
foraient  une  gerbe  aux  tons  diaprés  dont  on  aime- 
rait à  respirer,  plus  souvent,  le  parfum  dans  nos 
Revues  régionalistes,  <x  La  Veillée  d'Auvergne  », 
((  La  Musette  »,  «  La  Semaine  Auvergnate  »  si 
accueillantes  à  nos  poètes  (1).  Des  jeunes  surgis- 
sent, dont  les  journaux  locaux  nous  révèlent  les 
essais  souvent  heureux,  qui  ambitionnent  de  gros- 
sir la  phalange  des  écrivains  en  langue  d'Oc. 


(i)  Cette  étude,  exclusivement  consacrée  aux  poètes,  ne  nous  a 
pas  permis  de  faire  aux  prosateurs  la  très  large  part  qui  leur 
revient,  d'aveu  unanime,  dans  la  renaissance  du  dialecte  Canta- 
lien.  On  a  vu  que  l'œuvre  en  prose  d'Auguste  Bancharel  est  plus 
considérable  que  ses  poèmes  et  leur  est  supérieure.  Courchinoux. 
prosateur  fécond,  a  donné  maintes  Nouvelles  qui  égalent,  au 
moins,  ses  meilleures  poésies;  Vermenouze  lui-même  savait  des- 
cendre des  hauteurs  du  Parnasse  pour  écrire  agréablement  en 
prose  notre  dialecte.  A  ne  relever  que  les  noms  des  collabora- 
teurs en  prose  Cantalienne  de  «  La  Cabrettc  »  de  1895  à  1900, 
Abel,  Basset,  «  Lou  Cotet  »,  Clermont,  Courchinoux  sous  des 
pseudonymes  multiples  :  «  Lou  merle  blonc  »,  «  Piorrou  l'Escor- 
bilhat  »,  Dommergue,  L.  Farges,  Gazard,  Ginhac,  «  Lou  Gouc- 
let  »,  Hagel,  Jordane,  Lachazette,  Lapaire,  «  Jean  de  Murât  », 
«  Jean  d'Ourlhat  »,  le  docteur  Rames,  Vermenouze,  etc.,  y  co)m- 
pris  l'auteur  de  cette  étude,  constituent  une  solide  phalange. 
F.  Delzangles,  «  Piorounel  »,  du  Progrès  du  Cantal,  A.  Meyniel, 
de  «  La  Semaine  Auvergnate  »,  le  docteur  Granier,  ont  fait  preuve,  à 
leur  tour,  d'une  maîtrise  réelle  à  manier  leur  dialecte  natal. 


238  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

Dépossédée  de  sou  rang  officiel  de  jadis,  sans 
autre  ambition,  daus  l'unité  sacrée  de  la  grande 
patrie  Française,  que  de  rester  le  témoin  aimé  d'un 
passé  glorieux,  la  langue  Cantalienne,  toujours 
profondément  enracinée  au  sol,  constitue  encore  le 
lien  le  plus  doux  et  le  plus  fort  d'affection  intime 
entre  l'homme  et  la  terre  natale.  Nombre  de  bons 
esprits  estiment  que,  loin  de  l'expulser  des  régions 
inférieures,  la  diffusion  de  l'instruction  primaire 
l'utilisera  avec  fruit  pour  amener  rationnellement 
l'enfant,  de  la  connaissance  de  son  dialecte  natal, 
à  une  assimilation  plus  rapide  et  plus  profonde  du 
Français.  Déjà,  dans  les  hautes  sphères  intellec- 
tuelles, Littérateurs  et  Philologues  promènent  à 
travers  nos  anciens  dialectes  le  flambeau  d'une 
érudition  investigatrice,  fouillent  leur  histoire, 
cherchent  à  pénétrer  leurs  secrets,  s'efforcent  de 
saisir  leur  capricieuse  mobilité.  Tout  semble  cons- 
pirer à  relever,  dans  l'estime  générale,  ce  patri- 
moine littéraire  que  la  race  Latine  ne  saurait  repu-  j 
dier  sans  amoindrissement.  Si  la  France  ne  compte  ; 
pas  encore,  comme  l'Allemagne,  dix-sept  chaires] 
universitaires  consacrées  à  l'étude  aussi  approfon-j 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  2fc9 

die  que  possible  des  divers  dialectes  qui  font  partie 
de  l'héritage  du  passé,  une  place  est  assignée  à  cette 
étude  dans  les  programmes  du  Collège  de  France, 
une  chaire  de  Provençal  groupe  à  Montpellier  de 
nombreux  et  fort  érudits  auditeurs  (1),  le  Majorai 
du  Félibrige  Maurice  Faure,  naguère  Grand-Maître 
de  l'Université  de  France,  a  eu  la  velléité  de  mar- 
quer son  passage  au  Ministère  de  l'Instruction 
Publique  par  la  création  d'une  chaire  en  Sorbonne 
consacrée  à  la  langue  d'Oc. 

L'Espagne,  le  Portugal,  l'Italie,  la  Suisse,  la 
Flandre,  la  Suède,  l'Angleterre,  la  Roumanie,  plus 
soucieuses  que  nous  de  l'histoire  de  leurs  dialectes 
provinciaux,  ont  organisé,  dès  longtemps,  cet  ensei- 
gnement qui  se  poursuit  partout  avec  succès. 

Puisse  l'agreste  idiome  Cantalien  participer  lar- 
gement à  cette  renaissance,  puisse  sa  flamme,  que 
nos  poètes  du  XIXe  siècle  ont  ranimée  avec  un 
éclat  nouveau,  au  moment  où  un  souffle  d'indiffé- 


(i)  Notre  distingué  collègue,  le  Majorai  Chassary,  nous  a  dit 
avec  quel  empressement  ses  cours  sont  suivis  assidûment,  non 
seulement  par  les  étudiants  Français,  mais  tout  autant  par  les 
Allemands,  Roumains  et  autres  étrangers. 


240  LES    TROUBADOUKS   CANTALIENS 


rence  et  de  dédain  menaçait  de  l'éteindre,  susciter 
de  nouveaux  fervente  de  sa  beauté  champêtre, 
puisse  le  plus  grand  de  ses  Troubadours  modernes 
avoir  passé,  comme  au  stade  antique,  à  un  autre 
Vermenouze,  encore  ignoré,  le  flambeau  de  la  Poésie 
Cantalienne. 


VII 


Œuvres 


DES 


roubadours    Cantaliens 


TEXTE*  REVUS.  CORRIGES  ET  ANNOTES.  P  YR  RENE  LAVAUD 


Pierre  de  Vie 

Lo  Monges  de  Montaudo) 
Le  Moine  de  Montaudon 


Moine  de  l'Abbaye  d'Aurillac 
Prieur  de  Montaudon  et  de  Ville  franche 

1155-1220  environ 


qe>  XT  V  RE  ® 


Un  Sir.ventés 

Quatre  Tensons 
Quatre  Enue^s 
Un  Plazer 
Une  Cobla 
Sept  Chansons 

(Et  Deux  pièces  d'authenticité  douteuse  :  Une 
Chanson  et  Un  Sirventésj 


SIRVENTES 


Pois  Peire   d'AlverntC  a   chantât 
Dels  trobadors  qui  son  passât*, 
Cantarai,   al   mieu   escien*, 

4  D'aquels   que   pois  se  son   levât; 

E  ja  no  m'ajan  cor  irat 

6  S'eu    lor   malvatz    faitz   lor   repren. 


II 


Lo  premiers  es  de  San  Disdier, 
Gtrillems* ,  que  chanta  voluntier; 
E  a  chantar  molt  avinen. 


N.  B.  —  Pour  les  Œuvres  du  Moine  de  Montaudon  je  reproduis, 
sauf  corrections,  le  texte  établi  par  Klein  :  Les  Poésies  du  Moine 
de  Montaudon,  Marburg,  1885.  Voir  dans  les  Notes  Complémen- 
taires mon  appréciation   sur  cette  édition    (allemande). 


SIRVENTES 


Satire  plaisante  contre  seize  troubadours  contemporains 


Puisque  Pierre  d'Auvergne  a  chanté 

Sur  les  troubadours  qui  sont  morts, 

Je  chanterai,  suivant  l'opinion  que  j'en  ai, 

Sur  ceux  qui  depuis  ont  apparu  ; 

Et  qu'ils  n'aient  contre  moi  nul  courroux  au  cœur 

Si  je  critique  en  eux  ce  qu'ils  ont  fait  de  mal. 


II 


Le  premier  est  de  Saint-Didier  (i), 
Gtiilhem,  qui  chante  volontiers, 
Et  il  a  un  chant  fort  gracieux. 


(i)  Le  premier  :  je  pense  que  Montaudo.11  commence  par  le 
plus  âgé  pour  finir  par  le  plus  jeune,  d'après  le  vers  4  de  la 
strophe  1.  —  Saint-Didier  (la-Séauve)  :  aujourd'hui  chef -lieu 
de   canton,    arrondissement   d'Yssingeaux. 


24G  LES   TBODBADOUBS   CANTALIEKS 

10  Mas  car  son  desirier  no  quier 

Xo  pot  aver  nuill  bo  mestier, 

12  Et  es   d'avol   acuillimen. 


III 


Lo  segonz,  de  Saint  Antoni, 
Vescoms,  qu'anc  d'amor  no-s  jauzi 
Ni  no  fes  bo^comensamen, 

16  Que  la  premeira  s'eretgi, 

Et  anc  pois  al  re  no  queri  : 

]8  Siei  oill  nuoit  e  jorn  ploron  s'en. 


IV 

E  lo  tertz  es  de  Carcases. 


(i)  Entendez  :  puisqu'il  fait  intervenir  un  tiers  dans  ses  re- 
quêtes galantes.  Sa  biographie  raconte  en  effet  qu'il  se  fit  agréer 
«  pour  chevalier  et  serviteur  »  par  la  marquise  de  Polignac,  grâce 
aux  bons  offices  du  marquis  lui-même.   (Chabaneau,  p.  59). 

(2)  Ayant  enfreint  pareillement  la  convenance,  il  ne  saurait 
avoir  aucune  des  qualités  qui  constituent  la  courtoise. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  247 

Mais  vu  qu'il  ne  demande  pas  lui-même  ce  qu'il  désire 

Il  ne  peut  avoir  aucune  bonne  qualité  (2),  (1) 

Et  il  est  en  effet  de  vilain  accueil. 

III 

Le  second,  de  Saint-Antonin, 

Le  vicomte  (3),  qui  jamais  n'eut  joie  d'amour 

Et  ne  fit  pas  un  bon  début, 

Car  la  première  qu'il  aima  devint  hérétique  (4), 

Et  jamais  depuis  il  n'a  cherché  un  autre  objet  (5)    : 

Ses  yeux  nuit  et  jour  en  pleurent. 

IV 

Et  le  troisième  est  du  Carcasses  (6), 


(3)  Raimon  Jordan,  vicomte  de  Saint-Antonin,  chef-lieu  de 
canton,   arr.   de   Montauban. 

(4)  La  vicomtesse  de  Penne  d'Albigeois,  canton  de  Vaour,  arr. 
de  Gaillac.  Ayant  cru  son  ami  tué  dans  une  bataille,  elle  fit 
profession  de  catharisme  albigeois  (renonçant  ainsi  à  l'amour 
profane). 

(5)  C'est  ce  que  dit  la  première  biographie  (Chab.  p.  42  a), 
mais  la  2e  (p.  42  b)  ajoute  qu'Elise  de  Montfort,  une  des  trois 
sœurs  de  Turenne,  parvint  à  le  consoler. 

f\6)  Nom  de  la  région  de  Carcassonne. 


248  LES   TROUBADOXJRS   CANTALIENS 

Miravals,   que-s   fai   molt   cortes 
Que  dona  son  castel  soven  ; 

22  E  no-i  esta  ges  l'an  u  mes 

Ni  anc  mais  calendas  no-i  près*  : 

24  Per  que  no-il  te  dan  qui-1  se  pren. 


V 


Lo  quarz,  Peirols,  us  Alvergnatz, 
Qu'a  trent'ans  us  vestirs  portatz. 
Et  es  plus  secs  de  leign'  arden, 

28  E  totz  sos  chantars  pejoratz  : 

Qu'anc  poi  se  fo  enbagassatz* 

30  A  Clarmon,  non  fes  chan  valen. 

VI 

E-l  cinques  es  Gauselms  Faiditz, 


(1)  Raimon  de  Miraval  (Miraval-Cabardès,  canton  et  arr.  de 
Carcassonne)  possédait  le  quart  seulement  du  château  de  Mira- 
val  «  où  il  n'y  avait  pas  quarante  hommes  ».  (Chab.  p.  66  b). 
Dans  ses  chansons  il  a'me  à  offrir  la  suzeraineté  de  son  château 
à  sa  dame,  à  se  reconnaître  son  vassal,  par  métaphore  courtoise. 
Klein  y  a  relevé  vingt  passages  de  ce  genre. 


LE   MOINE   DE    MONTAUDOX  249 

Miraval  (i),  qui  se  donne  pour  fort  courtois 

Vu  qu'il  offre  son  château  souvent. 

Et  il  n'y  reste  pas  de  tout  l'an  un  mois 

Et  n'y  passa  jamais  les  fêtes  (2)   : 

Aussi  ne  lui  fait-il  point  tort  que  quelqu'un  le  prenne. 

V 

Le  quatrième,  Peirol  (3),  un  Auvergnat, 

Qui  a,  trente  ans  durant,  porté  les  mêmes  habits, 

Et  il  est  plus  sec  que  du  bois  qui  brûle, 

Et  tout  son  chant  est  gâté  : 

Car  depuis  qu'il  vit  avec  des  gueuses 

A  Clermont  (4),  il  n'a  jamais  fait  chant  qui  valût  rien. 

VI 

Et  le  cinquième  est  Gancelm  Faidit  (5), 


(2)  Calendas  signifie  proprement  les  «  Calendes  »  ou  premier 
jour  de  chaque  mois,  qu'il  était  dans  l'usage  de  fêter,  puis  par 
extension  «  les  fêtes  ». 

(3)  Du  château  de  Peirol,  «  au  pied  »  de  Rochefort-Montagne, 
ch.-l.  de  canton  de  l'arr.  de  Clermont-Ferrand. 

(4)  Il  n'y  a  aucune  indication  là-dessus  dans  sa  biographie. 
Voir  Notes  compL 

(5)  D'Uzerche,  ch.-l.  de  canton,  arr.  de  Tulle. 


250  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Que  de  drut  s'es  tornatz  maritz 
De  leis  que*  sol  anar  seguen  : 

34  Non  auzim  pois  voûtas  ni  critz  ; 

Ni  anc  sos  chanz  no  fo  auzitz* 

36  Mas  d'Userqua  entro  qu'Ajen. 

VII 

El  seises  Guillems  Ademars 

Ou'anc  no  fo  plus  malvatz  joglars; 

Et  a  près  maint  veill  vestimen, 
40  E  fai  de  tal  loc  sos  chantars 

Don  non  es  sols  ab  trenta  pars, 
42  E  vei   l'ades  paubr   e  sufren. 

VIII 
Ab  Amant  Daniel  son  set, 


(1)  «  Il  prit  pour  femme  une  mercenaire  qu'il  mena  avec  1 
longtemps  par  les  cours  ».   (Chab.  p.  36  a). 

(2)  «  Plus  de  vingt  ans  il  alla  par  le  monde  pendant  lesque 
ni  sa  personne  ni  ses  chansons  ne   furent  agréées  ni  désirées 
(Ibid.). 

(3)  De  Meyrueis,  ch-1.  de  canton,  arr.  de  Florac. 

(4)  Le  biographe   lui  trouve   au   contraire   beaucoup    de   taie 


LE    MOINE   DE   MONTAUDOX  i.~>l 

Qui  d'amant  s'est  changé  en  mari 

De  celle  qui  a  coutume  d'aller  à  sa  suite  (i). 

Nous  n'avons  entendu  depuis  ni  ses  roulades  ni  ses  cris  ; 

D'ailleurs  son  chant  n'a  jamais  été  réputé 

Sauf  d'Uzerche  jusqu'à  Agen  (2). 

VII 

Et  le  sixième  Guillem  Adémar  (3)   : 

Il  n'y  eut  jamais  plus  mauvais  jongleur  (4)  ; 

Et  il  a  reçu  maint  vêtement, 

Et  il  fait  ses  chansons  pour  un  lieu  (5) 

Où  il  n'est  pas  seul,  mais  avec  trente  compagnons, 

Et  je  le  vois  toujours  pauvre  et  malheureux. 

VIII 

Avec  Amant  Daniel  (6)  cela  fait  sept, 


(«  Et  il  fut  bon  trouveur...  et  il  fit  maintes  bonnes  chansons  »). 
Il  pouvait  être  bon  poète,  mais  mauvais  exécutant. 

(5)  Pour  une  dame  qui  se  laisse  courtiser  par  tout  le  monde 
et  qui  est  décriée  (Klein).  Le  biographe  s'accorde  avec  Moniaudon 
pour  dire  sa  pauvreté;  mais  il  affirme  qu'il  était  «  bon  trouveur. 
lit  maintes  bonnes  chansons  »  et  était  bien  accueilli.  «  Et  il  fut 
fort  honoré  par  le  meilleur  monde,  par  les  barons  et  par  les 
dames  ».»   (Chab.,  p.  63  b). 

(6)  De  Ribérac.  «  Il  se  complut  à  trouver  en  rimes  précieuses; 
c'est  pourquoi  ses  chansons  ne  sont  faciles  ni  à  comprendre  ni  à 
apprendre  ». 


-2;j2  LES  TROUBADOURS  CAN'TALIENS 

Qu'a  sa  vida  be  no  chantet, 

Mas  us  fols  motz  c'om  non   enten. 

46  Pois  la  lebre  ab  lo  bou  chasset 

E  contra  suberna  nadet, 

48  No  val  sos  chans  un  aguillen. 


IX 


E'N    Tremoleta-l   Catalas 
Que  fai  sonez  levez  e  plas, 
E  sos  chantars  es  de  nien*  ; 

52  E  tenh  son  cap  con  fai  auras: 

Ben  a  trent'ans  que  for'albas 

54  Si  no   fos  pel  nègre  ongnimen. 


X 


E-l  noves  Amants  de  Maruoill, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  253 

Lequel  de  sa  vie  n'a  bien  chanté, 

Sauf  sur  de  folles  paroles  que  l'on  ne  comprend  point. 

Depuis  qu'il  a  ((  chassé  le  lièvre  à  l'aide  du  bœuf  )) 

Et  ((  nagé  contre  le  flux  ))  (i), 

Son  chant  ne  vaut  pas  un  fruit  d'églantier  (2). 

IX 

Puis  Maître  Tremoleta  le  Catalan  (3) 
Qui  fait  des  mélodies  faciles  et  unies, 
Et  son  chant  (4)  n'est  d'aucune  valeur; 
Et  il  teint  ses  cheveux  comme  fait  un  fou  : 
Il  y  a  bien  trente  ans  qu'il  serait  blanc 
S'il  n'avait  recours  à  la  pommade  noire. 

X 

Et  le  neuvième  Arnaut  de  Mareuil  (5)    : 


(1)  «  Je  suis  Arnaut  qui  amasse  le  vent  —  Et  je  chasse  le  lièvre 
à  l'aide  du  bœuf  —  Et  je  nage  contre  le  flux  ».  Ces  trois  vers 
célèbres,  qui  terminent  l'une  des  chansons  d'Arnaut  (X),  signi- 
fient qu'il  tente  l'impossible  en  amour  et  qu'aucune  rigueur  de  le 
décourage. 

(2)  Expression  consacrée  pour  qualifier  un  objet  sans  valeur. 

(3)  N'est  connu  que  par  ce  passage. 

(4)  Le   fond,  les  paroles. 

(5)  Mareuil,  ch-1.  de  canton,  arr.  de  Nontron. 


254  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Qu'ades   lo   vei   d'avol   escuoill, 
E  <idonz   no'n   a  chausimen; 

58  E   fai   o  mal   car  no  l'acuoill, 

Qu'ades  clamon  merce  sei  oill  : 

60  On  plus  chanta,  l'aiga  en  deissen. 


XI 


Sail  d'Escola  es  los  deses, 
Que  de  joglar  s'es  faitz  borges 
A  Brajairac,  on  compr'e  ven  ; 

64  E  quant  a  vendutz  sos  conres*, 

El  s'en  vai  pois  en  Xarbones 

66  Ab  u  fais  cantar  per  presen. 

XII 

E  l'onzes  es  Gïrauz  lo  Ros 
Que  sol  viure  d'autrui  cansos, 


(1)  Adélaïde  de  Toulouse,  fille  de  Raimon  V,  femme  de  Roge 
IT    Taillefer,   vicomte   de   Béziers. 

(2)  Spirituelle  cr'tique  de  l'abus  que  fait  Arnaut  de  l'appel  à  1; 
pitié  dd  sa  dame   (Klein  cite  vingt  et  un  passages  de  ce  genre) 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON 


Toujours  je  le  vois  en  piteuse  contenance, 
Et  sa  dame  (i)  n'a  point  d'égard  pour  lui; 
Et  elle  fait  mal  de  ne  pas  l'accueillir, 
Car  toujours  ses  yeux  crient  miséricorde  : 
Plus  il  chante,  plus  l'eau  en  découle  (2). 


XI 


Sail  d'Escola  est  le  dixième, 

Qui  de  jongleur  s'est  fait  bourgeois 

A  Bergerac,  où  il  achète  et  revend  (3)  ; 

Et  quand  il  a  vendu  ses  assortiments, 

Il  s'en  va  ensuite  en  Narbonnais  (4) 

Avec  un  chant  faux  comme  présent. 

XII 

Et  le  onzième  est   Giraut  le  Roux 

Qui  a  coutume  de  vivre  des  chansons  d'autrui, 


(3)  «  Fils  d'un  marchand  »  de  Bergerac,  il  continua  probable- 
ment le  négoce  de  son  père. 

(4)  A  la  cour  de  la  vicomtesse  Ermengarde.  «  Quand  elle  mou- 
rut, il  se  rendit  à  Bergerac,  et  laissa  le  trouver  et  le  chanter  ». 
(Chab.,  p.  17  a). 


256  LES  TROUBADOURS   CAXTALIEXS 

Qu'es  enojos  a  tota  gen  ; 
70  Mas  car  cujava  esser  pros, 

Si  se  parti  del  fil  N'Anfos 
72  Que  l'avia  fait  de  nien. 

XIII 

E  lo  dozes  sera  Folquetz, 

De  Marseilla,  us  mercadairetz, 


Que  a  fait  u  fol  sagramen 
Ouan  juret  que  chansos  no  fes*  ; 
Et  anz  dison  que  fo  per  ves 
Que-s  perjuret  son  escien. 


XIV 

E  lo  trezes  es  mos  vezis 


(1)  «   Giraudon   le   Roux   fut  de   Toulouse,   fils   d'un   pauv 
chevalier;  et  il  vint  en  la  cour  de  son  seigneur  le  comte  Alphom 
(frère  puîné  de  Raimon  V)   pour  servir...  Et  il  s'énamoura  de 
comtesse,  fille  de  son  seigneur,  et  l'amour  qu'il  eut  pour  elle  1 
appr  t  à  trouver...  »   (Chab.,  p.  62  a). 

(2)  Fils  d'un  marchand  venu.de  Gênes; «  et  quand  le  pè 

mourut,  il  le  laissa  fort  riche  en  bien  ».  Il  devint  plus  tard  ab 
du  Toronet,  puis  évêque  de  Toulouse,  et  persécuteur  des  AU 
geois. 


LE   MOINE   DE    MONTAUDON  257 


Et  qui  est  ennuyeux  pour  tout  le  monde; 
Mais  comme  il  croyait  être  plein  de  mérite 
Il  a  quitté  le  fils  de  sire  Alphonse 
Oui  l'avait  tiré  du  néant  (i).  . 

XIII 

Et  le  douzième  sera  Folquet, 

De  Marseille,  un  petit  marchand  (2), 

Qui  a  fait  un  sot  serment 

Quand  il  jura  qu'il  ne  ferait  pas  de  chansons  (3)  ; 

Et  l'on  dit  au  contraire  qu'il  est  arrivé  maintes  fois 

Qu'il  s'est  parjuré  sciemment. 

XIV 

Et  le  treizième  est  mon  voisin 


(3)  Ayant  reçu  congé  de  sa  dame  (femme  de  Barrai,  seigneur  de 
Marseille)  «  il  laissa  distraction  et  chants  et  rire;  et  1  resta  longue 
saison  en  grand  chagrin  ».  Mais  il  se  remit  à  chanter  sur  les 
instances  d'Eudoxie  Comnêne,  femme  de  Guillem  de  Montpel'ier. 
«  J'aimeras  mieux  renoncer  au  chant,  si  elle  le  permettait  »,  dit-il 
lui-même   (Gr.   155,  23). 


258  LES   TROUBADOURS    CAXTALIEXS 

Guillems  Moyses* ,   mos  cosis  ; 

E  no  voill  dire  mo  talen, 
82  Mas  ab  sos  chantarez  frairis 

S'es  totz   pejuratz  lo  mesquis, 
84  Danzels  vielz,  barbaz,  ab  lonc  gren. 

XV 

Peirc   Vidais  es  lo  derriers*, 
Que  non  a  sos  ir.embres  entfers  : 
Et  agra-il  ops  lenga  d'argen 

88  Al   vila,  qu'era  pelliciers, 

Que  anc,  pois  se  fetz  cavalliers, 
90  Non  ac  pois  membransa*   ni  sen. 

XVI* 

Peires  Laroq'  es  lo  quinçes, 
Us  cavalliers  de  Cardenes, 


(1)  Le  ms.  C  d't  :  «  Guillaume  le  marquis  »  ;  il  n'est  connu  que 
par  le  présent  passage. 

(2)  «  Et  il  dit  grandes  méchancetés  d'autrui  ;  et  il  fut  vrai 
qu'un  chevalier  de  Saint-Gilles  (ch.-1.  de  canton,  arr.  de  Nîmes) 
lui  fit  tailler  la  langue,  parce  quvl  donnait  à  entendre  qu'il  était 


LE   MOINE    DE    MONTAUDOX 


259 


:uillem  Moysset  (i),  mon  cousin; 

)t  je  ne  veux  pas  dire  tout  mon  sentiment, 
Vlais  avec  ses  chansonnettes  pitoyables 
[1  s'est  entièrement  gâté,  le  malheureux, 

)amoiseau  vieux  et  barbu,  à  longue  moustache. 


XV 


ieire  Vidal  est  le  dernier, 

(ui  n'a  pas  ses  membres  entiers  : 

^t  il  lui  serait  besoin  d'une  langue  d'argent  (2) 

ce  vilain,  qui  était  pelletier   (3), 
"ar  jamais,  depuis  qu'il  s'est  fait  chevalier, 
1  n'eut  réflexion  ni  sens  commun. 

XVI* 

yeire  Laroque  est  le  quinzième, 
fn  chevalier  de  Cardenès  (1)    (4), 


galant  de  sa  femme;  et  sire  Hugue  de  Baux  (gendre  de  Barra!, 
vicomte  de  Marseille)  le  fit  guérir  et  soigner  ».  (Chab.,  p.  64  a). 
Montaudon  joue  sur  les  mots  «  langue  d'argent». 

(3)  «   Peire  Vidal   fut   de   Toulouse,   fils   d'un   pelletier   ». 

(4)  Pays   inconnu.    Carladès?   Cantalès? 


260  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Que  chanta  moût  nesciamen, 
94  E  quan  di  vers  ni  serventes 

Diriatz  que  febres  l'a  près  : 
96  Aissi   va  son   cap  secoden. 

XVII 

Ab  lo  sezesme  i-agra  pro  : 

Lo   fais   inorges   de  Montando, 

C'ab  totz  tensona  e  conten  ; 

100  E  a  laisat  Dieu  per  baco, 

E  car  anc  fes  vers  ni  canso 

102  Degra  l'om  tost  levar  al  ven. 

XVIII 

Lo   vers  fe-1   monges  e  dis  lo 
104  A  Caussada  primeiramen. 

XIX 

E  trames  lo  part  Lobeo* 
106  A'N   Bernart,  lo  cors*,  per  prezen. 


(1)  Ayant  demandé  à  son  abbé  l'autorisation  de  renoncer  à  la 
règle  pour  «  se  conduire  selon  l'avis  du  roi  Alphonse  d'Aragon, 
l'abbé  la  lui  donna;  et  le  roi  \vi.  commanda  qu'il  mangeât  de  la 
viande,  courtisât  les  dames,  chantât  et  trouvât;  et  il  fit  ainsi  ». 
(V.  la  Biographie). 


LE   MOINE    DE    MONTAUDON  2«il 


Qui  chante  fort  inintelligemment, 
Et  quand  il  dit  vers  ou  sirventés 
Vous  diriez  que  la  fièvre  l'a  pris  : 
Tant  il  va  secouant  sa  tête. 

XVII 

Avec  le  seizième  il  y  en  aura  assez  : 

Le  faux  Moine  de  Montaiidon, 

Qui  avec  tous  se  querelle  et  dispute. 

Et  il  a  laissé  Dieu  pour  le  lard   (i), 

Et  pour  avoir  un  jour  fait  vers  et  chanson 

On  devrait  promptement  le  pendre  au  vent. 

XVIII 

Ce  vers  c'est  le  moine  qui  le  fit  et  il  le  dit 
A  Caussade  (2)  pour  la  première  fois. 

XIX 

Et  il  l'envoya  au  delà  de  Lobeo  (?) 

A  sire  Bernart,  en  hâte  (3),  comme  présent. 


(2)  Probablement    Caussade,    ch.-l.    de    canton,    arr.    de    JMon- 
tauban. 

(3)  Littéralement  :    à   la   course. 


'2&2  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


II    —  TEXSO 


L'autrier  fui  en  paradis, 

Per  qu'eu  sui  gais  e  joios 

Car  tan  me  fo  amoros 

Deus,  a  cui  tôt  obezis, 

Terra,   mars,   vais   e   montaingna; 

E-m  dis  :  ((  Morgues,  car  venguis 

Ni   con  estai   Montaldos, 

Lai  on  as  major  compaingna! 


II 


—  Seingner,   estât  ai  aclis 
En  claustra  un  an  o  dos, 
Per  qu'ai  perdut*  los  baros. 
i  2  Sol  car  vos  am  e-us  servis 

Me  fan  lor  amor  estrainçna*. 


(i)   Il  n'y  a  pas  beaucoup  de  moines  de  son  abbaye  en  Paradis- 


LE    MOINE    DE    MONTAUDON  2C>.'} 

II  —  TENSON  ENTRE  DIEU  ET  LE  MOINE 
DE  MONTAUDON 

Dieu  l'invite  à  quitter  le  cloître  pour  le   monde  et  à 
aller  voir  le  roi  Richard. 

I 

L'autre  jour  je  fus  au  paradis, 

Et  c'est  de  quoi  je  suis  gai  et  joyeux 

Parce  que  Dieu  a  été  si  aimable  pour  moi, 

Lui  à  qui  tout  obéit, 

Terre,  mer,  val  et  montagne  ; 

Et  il  m'a  dit  :  ((  Moine,  pourquoi  es-tu  venu, 

Et  comment  va  Montaudon, 

Là-bas  où  tu  as  plus  qu'ici  (i)  nombreuse  compagnie? 

II 

—  Seigneur,  j'ai  été  prosterné 

Dans  un  cloître  un  an  ou  deux, 

Et  c'est  pourquoi  j'ai  perdu  l'amitié  des  barons. 

Seulement  parce  que  je  vous  aime  et  vous  ai  servi 

Ils  éloignent  de  moi  leur  affection    (2). 


(2)  Entendez   simplement   qu'ils    l'oublient. 


1     >  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

En  Randos,  cui  es  Paris* , 
No-m  fo  aric  fais  ni  gignos, 
16  E  de  mos  cors  cre  que-m  plaingna1 


III 


— -   Morgues,  ges  eu   no  grazis, 
S' estas  en  claustr'a  rescos, 
Ni  vols  guerras  ni  tenzos 

20  Ni   pelega   ab   tos   vezis 

Per  que-1  baillia-t  remaingna. 
Anz  am  eu  lo  chant  e-1  ris, 
E-l   segles  en   es  plus  pros, 

24  E   Montaldos  i   gazaingna. 

IV 

- — ■  Seingner,   eu   tem   que   faillis, 
S'eu  fatz  coblas  ni  chanzos, 
Qu'om  pert  vostr'  amor  e  vos 


(1)  Il  s'agit  de  Guigues  Meschin  (vers  1175-1200)  puissant  ser 
gneur  de  Randon  et  Châteauneuf  (deux  châteaux  distincts  au, 
XIIe  et  XIIIe  siècles,  aujourd'hui  Châteauneuf-de-Randon,  ch.-! 
de  canton,  arr.   et  à  24  kil.   N.-E.   de   Mende).   Il  protégeait  le 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON 


265 


Sire  Randon,  à  qui  est  Paris  (?)    (i), 
Ne  fut  jamais  envers  moi  faux  ni  artificieux, 
Et  je  crois  qu'il  me  regrette  pour  mes  voyages  (inter- 
rompus). 
III 

—  Moine,  moi  non  plus  je  ne  suis  pas  satisfait, 

Si  tu  restes  dans  un  cloître  au  secret, 

Et  si  tu  acceptes  les  guerres  et  les  disputes 

Et  la  bataille  avec  les  voisins 

Pour  que  l'autorité  te  demeure  (2). 

Mais  moi  j'aime  ton  chant  et  ton  rire, 

Et  le  monde  en  est  plus  honnête, 

Et  Montaudon  y  gagne. 


IV 


—  Se'gneur,  je  crains  de  pécher, 

Si  je  fais  couplets  et  chansons, 

Car  il  perd  votre  amitié  et  vous-même 


troubadours.  A  qui  est  Paris  est  une  allusion  très  obscure,  diver- 
sement interprétée.  V.  Notes  ccmpl. 

(2)  Allusion  aux  démêlés  avec  les  vo'sins  du  prieuré  de  Mon- 
taudon. 


266  LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 


28  Qui   son    escien   mentis  : 

Per  que-m  part  de  la  bargaingna. 
Pel  segle,  que  no-m  n'ais*, 
Me  tornei  a  las  leizos 

32  E'n  laissiei  l'anar  d'Espaingna. 


—  Morgues,  be  mal   o   fezis 
Que  tost  non  ânes  coichos 
Al  rei,  cui  es  Olairos, 

36  Qui   tant  era  tos  amis  : 

Per  que  lau  que  t'o  afraingna*. 
Ha!  quanz  bos  marcs  d'esterlis 
Aura  perdutz  els  teus  dos; 

40  Qu'el  te  levet  de  la  faingna. 

VI 

—  Selngner,  eu  l'agra  be  vis 
Si  per  mal  de  vos  no  fos, 


(1)  Littéralement  aux  «  leçons  »,  partie  de  l'office  à  matines. 

(2)  C'était   alors   le   roi   d'Angleterre   Richard   Cœur-de-Lion. 


LE   MOINE   DE    MOXTAUDOX 


L'homme  qui  sciemment  fait  œuvre  mensongère  : 

Aussi  je  renonce  à  ce  marché. 

Au  lieu  du  monde,  afin  qu'un  jour  je  ne  m'en  maudisse, 

Je  revins  à  mes  offices    (i), 

Et  par  là  je  laissai  le  voyage  d'Espagne. 


V 


—  Moine,  tu  fis  bien  mal 

De  ne  pas  vite  aller  tout  empressé 

Vers  le  roi,  à  qui  est  Oléron  (2), 

Oui  était  tellement  ton  ami  : 

Aussi  j'approuve  qu'il  te  diminue  cette  affection. 

Ah!  combien  de  bons  marcs  (3)   de  sterlings 

Il  aura  perdus  à  te  faire  des  cadeaux; 

Car  c'est  lui  qui  t'a  relevé  de  la  boue  ! 

VI 

—  Seigneur,  je  l'aurais  bien  visité 
S'il  n'y  avait  eu  de  votre  faute, 


(3)   Poids    d'une    demi-livre. 


2Ci8  LES   TROUBADOURS    C'AXTALIENS 

Car  anc  sofris*  sas  preisos. 

44  Mas   la   naus   dels   Sarrazis 

Xo-us  menbra  ges  cosi-s  baigna, 
Car  se  dinz  Acre-s  coillis, 
Pro  i-agr'  enquer  Turcs  felos  : 

48  Fols  es  qui-us  sec  en  mesclaigna! 


III  —  TEXSO 


Autra  vetz  fui*  a  parlamen 

El  cel,  per  bon'  aventura; 

E   feiron  li  vout*   rancura 

De  las  dompnas  que-s  van  peignen  ; 

Ou  eu  los  en  vi  a  Dieu  clamar 

D'ellas,  qu'an  faich  lo  teing  carzir, 


(1)  N'ayant  pu  voir  Richard  pendant  sa  capt'vité  (déc.  1192- 
4  février  1193),  Montaudon  n'a  pu  le  voir  davantage  depuis 
son  retour  en  France  (mai  1194),  parce  que  lui-même  s'est  retiré 
«  au  cloître  un  an  ou  deux  ».  Cette  pièce  se  place  donc  non  pas 
«  vers  le  début  de  1194  »  (Klein,  Fabre),  mais  je  crois  vers  celui 
de  1196. 

(2)  Saint-Jean-d'Acre,  reprise  par  Philippe-Auguste  et  Richard 
en  1191,  restera  pendant  un  siècle  le  centre  de  la  puissance  et  du 
commerce  des  chrétiens  en  Orient. 


LE   MOINE   DE    MOXTAUDOX  269 


Puisque  vous  avez  un  jour  permis  sa  captivité   (i). 

Tandis  que  la  nef  des  sarrazins 

Il  ne  vous  souvient  point  comment  elle  tient  la  mer, 

Car  si  dans  Acre  (2)   elle  pénétrait, 

Il  y  aurait  encore  assez  de  Turcs  félons   (3)   : 

Il  est  fou  celui  qui  vous  suit  dans  la  mêlée  ! 

III  —  TENSON  ENTRE  DIEU  ET  LE  MOINE 

Accueillant  la  plainte  des  Images  saintes,   Dieu  veut 
interdire  le  fard  aux  dames  :  le  moine  les  défend. 


I 


Une  autre  fois  j'assistai  à  une  audience 

Au  ciel,  par  bonne  fortune; 

Et  les  saintes  Images  firent  une  plainte 

Sur  les  dames  qui  se  fardent  par  habitude. 

En  effet  je  les  vis  réclamer  pour  cela  à  Dieu 

Contre  elles,  qui  ont  fait  renchérir  la  couleur, 


(3)  Si  Acre  était  jamais  reprise,  les  Turcs  relèveraient  la  tête, 
car  ils  ne  sont  encore  que  trop  nombreux  par  votre  faute  !  — 
Dans  cette  strophe  Montaudon  oppose  à  la  rigueur  de  Dieu 
envers  Richard   son  excès   de  patience  à  l'égard  des   Sarrazins. 


"270  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Que  se  fan  la  cara  luzir 
8  De  so  qu'om  degr'en  els  pauzar. 


II 


Pero  dis  Dieus  moût  franchamen*  : 
((   Monges,  ben  auch  qu'a  tortura 
Perdon  li  vout  lor  dreitura; 

12  E  vai  lai  per  m'amor  corren, 

E  fai  m'en  las  dompnas  laissai-, 
Que  ieu  no 'n  vuoill  ges  clam  auzir, 
E  si  no  s'en  volon  giquir 

16  Eu  las  anarai  esfassar. 


III 


Seigner  Dieus,   fi  m'ieu,  chausimen 

Devetz  aver  e  mesura 

De  las  dompnas,  cui  natura 

20  Es  que  lor  caras  teingan  gen, 

E  a  vos  no  deu  enojar; 
Ni-1  vout  no-us  o  degran  ja  dir  : 
Que  jamais  no'n  volran  ufrir 

24  Las  dompnas  denan  lor,  so-m  par. 


LE   MOINS   DE   MONTAUDON  2~  I 

Vu  qu'elles  se  font  luire  le  visage 

Avec  ce  qu'on  devrait  appliquer  sur  les  Images. 


II 


Aussi  Dieu  dit-il  très  bienveillamment  : 

((   Moine,  je  comprends  bien  qu'avec  grande  peine 

Les  Images  perdent  ce  qui  leur  appartient  de  droit  ; 

Et  va  là-bas  en  courant  pour  l'amour  de  moi, 

Et  fais-moi  que  les  dames  cessent  cette  pratique, 

Car  je  ne  veux  absolument  pas  entendre  de  plainte  là- 

Et  si  elles  ne  veulent  pas  s'en  abstenir  [dessus 

J'irai  moi-même  leur  effacer  le  fard. 


III 


—  Seigneur  Dieu,  fis-je,  vous  devez 

Avoir  indulgence  et  modération 

Envers  les  dames,  à  qui  est  le  penchant  naturel 

De  peindre  gracieusement  leurs  visages, 

Et  cela  ne  doit  pas  vous  fâcher; 

Et  les  Images  ne  devraient  nullement  vous  parler  ainsi  : 

Car  pour  cela  jamais  plus  les  dames  ne  voudront 

Faire  des  offrandes  devant  Elles,  à  ce  qu'il  me  semble. 


272  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


IV 


—  Monges,  dis  Dieus,  gran  faillimen 
Razonatz  e  gran  falsura*, 
Que  la  mia  creatura 

28  Se  genssa  ses  mon  mandamen. 

Doncs  serion  cellas  mieu  par*, 
Qu'ieu   fatz   totz  jorns  enveillezir, 
Si  per  peigner  ni  per  forbir 

32  Podion  plus  joves  tornar! 


—  Seigner,  trop  parlatz  ricamen, 
Car  vos  sentetz  en  l'autura, 

Ni  ja  per  so  la  peingtura 
36  No  remanra  ses  u  coven  : 

Que  fassatz  lor  beutatz  durar 
A  las  dompnas  tro  al  morir, 
O  que  fassatz  lo  teing  périr, 
40  Qu'om  no'n  puosc'el  mon  ges  trobar. 

VI 

—  Monges,  ges  non  es  covinen 


LE   MOINE    DE    MONTAUDON  273 

IV 

—  Moine,  dit  Dieu,  vous  excusez 

Une  grande  faute  et  une  grande  imposture, 

A  savoir  que  ma  créature 

Se  pare  sans  ma  volonté. 

Donc  elles  seraient  chose  égale  à  moi,  celles 

Que  je  fais  vieillir  tous  les  jours, 

Si  à  force  de  se  peindre  et  de  se  fourbir 

Elles  pouvaient  redevenir  plus  jeunes! 

V 

—  Seigneur,  vous  parlez  trop  fièrement 

Parce  que  vous  vous  sentez  au  faîte  de  la  grandeur, 

Et  malgré  cela  l'usage  du  fard 

Ne  cessera  pas  sans  une  convention  : 

C'est  que  vous  fassiez  durer  leur  beauté, 

Aux  dames,  jusqu'à  la  mort, 

Ou  que  vous  fassiez  périr  le  fard, 

Ou'on  n'en  puisse  plus  trouver  au  monde. 

VI 

—  Moine,  il  n'est  point  convenable 


LES   ÏKûriJADOURS   CANTALIENS 


Que  dompna-s  genz'  ab  penchura, 
E  tu  fas  gran  desmesura, 

44  Car  lor  fas  tal  razonamen. 

Si  tu  o  volguesses  lausar, 
Elias  non  o   degran  sofrir  : 
Aital  beutat  que-1  cuer  lor  tir, 

48  Que   perdon    per    un    sol    pissar*. 


VII 


—  Seigner  Dieus,  qui  be  peing  be  ven, 
Per  qu'ellas  se  donon  cura 

E  fan  l'obra  espessa  e  dura, 
52  Que  per  pissar  no-s  mou  leumen. 

Pois  vos  no  las  voletz  genssar, 

S'eflas  se  genson,  no  vos  tir; 

Abanz  lor  o  devetz  grazir, 
56  Si-s  podon  ses  vos  bellas  far. 

VIII 

—  Monges,   penhers  ab  afachar 
Lor  fai  manhs  colps  d'aval  sofrir, 


LE   MOINE    DE    MONTAUDOS  "2  t.) 


Qu'une  dame  se  pare  avec  de  la  peinture, 
Et  tu  fais  chose  grandement  déraisonnable 
De  présenter  pour  elles  une  semblable  justification. 
Même  si  tu  voulais  louer  cet  usage, 
Elles  ne  devraient  pas  souffrir  ceci  : 
Un  embellissement  tel  qu'il  leur  contracte  la  peau 
Et  que  d'ailleurs  elles  perdent  (per  unam  urinae  ejec- 

[tionem) . 

VII 

—  Seigneur  Dieu,  qui  bien  peint,  bien  vend  : 
Aussi  se  donnent-elles  de  la  peine 

Et  elles  font  la  préparation  épaisse  et  dure, 

En  sorte  que   (per  mictum)    elle  ne  s'en  va  pas  faci- 

Puisque  vous  ne  voulez  pas  les  embellir,  [lement. 

Si  elles  se  parent,  que  cela  ne  vous  fâche  pas; 

Vous  devez  plutôt  les  en  remercier, 

Si  elles  peuvent  se  faire  belles  sans  vous. 

VIII 

—  Moine,  le  fard  avec  l'apprêt 

Facit  r.t  illae  multos  inferioris  ostii  pulsus  sustineant, 


27 Ci  LKS   TROUBADOURS    CANTALIENS 

E  no-us  pessetz  ges  que  lur  tir 
60  Quan  hom  las  fai  corbas  estar? 


IX 


—  Senher,   fuecs  las  puesca  cremar, 
Ou'ieu  non  lur  puesc  lur  traucs  omplir, 
Ans  quan  cug  a  riba  venir, 
64  Adoncs  me  cove  a  nadar. 


X 


—  Monges,  tôt  las  n'er  a  laissar, 
Pos  pissars  pot  lo  tenh  delir; 
Qu'ieu  lur  farai  tal  mal  venir 
68  Ou'una  non  fara  mais  pissar. 

XI 

—  Seigner,  cuy  que  fassatz  pissar, 
A  Na  Elys  devetz  grazir 


(1)  Immo  insatiabiles  sunt:  et  opus  quod  confectum  credideram 
de  integro  semper  renovandum  est. 


LE   MOIXE   DE    MONTAI/DON  277 

Et  ne  pensez-vous  pas  que  cela  leur  soit  pénible 
Quando  vir  impetu  efficit  ut  illae  curvae  fiant? 

IX 

—  Domine,  ignis  eas  vivas  cremet  (i)  ! 
Quippe  ego  non  possum  illarum  foramina  implere, 
Sed  cum  credo  ad  ripam  me  adventum  esse, 
Tum  maxime  oportet  in  alto  natare. 

X 

—  Moine,  il  faudra  entièrement  les  laisser  faire, 
Puisque  ce  que  tu  as  dit  (mictus)  peut  détruire  le  fard; 
Car  je  leur  ferai  venir  une  maladie  telle 

Que  n'importe  laquelle  ne  fera  rien  autre    (nisï  min- 

[gere). 

XI 

—  Seigneur,    quelle    que    soit    celle    que    vous    fassiez 

[sujette  à  cela, 
A  dame  Elise  de  Montfort  (2)  vous  devez 


(2)  Une  des  trois  filles  du  vicomte  de  Turenne,  femme  de  Guil- 
laume de  Gourdon,  puis  de  Bernard  de  Cazenac  (canton  de 
Sarlat),  seigneur  de  Montfort  (commune  de  Vitrac,  même  can- 
ton). Cf.  p.  247,  n.  5  et  p.  371,  n.   I.  '        ;        ; 


278  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

De  Montiort,  qu'anc  no-s  vole  forbir, 
72  Ni  n'ac  clam  de  vout  ni  d'autar.  )) 

IV  —  TENSO  DOBLA 
PREMEIRA   TENSO 


L'autre  jorn  m'en  pogei  el  cel, 
Qu'anei  parlar  a  Saint  Miquel 

3  Don  fui  mandatz; 

Et  auzi  u  clam  que-m  fo  bel  : 

5  Era  l'aujatz. 

II 

Sainz  Julias   venc  denan   Deu 
E  dis  :  ((  Deus,  a  vos  me  clam  eu, 
8  Com  hom  forzatz, 

Deseritatz  de  tôt  so  feu 
10  E  malmenatz. 


(1)  Saint  Julien,  chevalier,  patron  des  voyageurs.  Il  avait  tué 
ses  parents  sans  le  vouloir  ;  il  fonda  un  hôpital  en  expiation  de  ses 
fautes.  Lire  sur  lui  le  conte  en  prose  de  Flaubert  :  La  légende 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  279 


Savoir  gré,  car  jamais  elle  ne  voulut  se  farder 

Et  ne  provoqua  de  plainte  ni  d'image  sacrée  ni  d'autel. 

IV  —  TExNSON  DOUBLE 

PREMIERE  TENSON 

Plainte  de  Saint  Julien    (  I  )    à  Dieu  sur  l'hospitalité, 
mal  observée. 

I 

L'autre  jour  je  montai  au  ciel  : 

En  effet  j'allai  parler  à  Saint  Michel 

Par  qui  j'avais  été  appelé; 
Et  j'entendis  une  réclamation  qui  me  plus  fort  : 

Ecoutez-la  maintenant. 

II 

Saint  Julien  vint  devant  Dieu 
Et  dit  :  ((  Dieu,  moi  je  me  plains  à  vous, 
Comme  un  homme  victime  de  la  violence, 
Déshérité  de  tout  son  fief 
Et  maltraité. 


de  Saint  Julien  l'Hospitalier,  et  la  belle  adaptation  de  Vermenouze  : 
Les  Paures,  dans  Joits  la  Cluchado,  Aurillac,  Imprimerie  Moderne, 
1908. 


280  LLS   TROUBADOURS    CANTAL1ENS 


III 


Car  qui   be   voli'   albergar 
De  mati-m  solia  pregar 

13  Oue-ill   fos  privatz  ; 

Era  no-il   pose  conseill*   donar 

15  Ab  los  malvatz. 


IV 


Ou'aissi   m'an   toit   tôt  mo   poder 
Ou'om  no-m  prega  mati  ni  ser; 

18  Neis   lor  colgatz 

Laissan  mati  dejus  mover; 

20  Be  sui  amtatz. 


V 


De  Tolzan  ni  de  Carcases 

No-m  plaing  tan  fort  ni  d'Albiges 

23  Com  d'autras  f  atz  ; 

En  Cataloingn'  ai  totz  mos  ces 

25  E-i  sui  amatz. 


LE  MOINE  DE  MOSTAUDON  281 


III 


((  Car  quiconque  voulait  trouver  un  bon  gîte 
Dès  le  matin  avait  coutume  de  me  prier 

Que  pour  lui  je  fusse  un  ami. 
Maintenant  je  ne  puis  plus  lui  donner  assistance 

Auprès  des  méchantes  gens. 

IV 

((  Car  ils  m'ont  si  bien  enlevé  tout  mon  pouvoir 
Que  l'on  ne  me  prie  plus  ni  le  matin  ni  le  soir; 

Même  ceux  qui  ont  couché  chez  eux 
Ils  les  laissent  le  matin  partir  à  jeun  ; 

Je  suis  vraiment  couvert  de  honte. 


V 


<(  Ni  de  la  terre  de  Toulouse  ni  du  Carcasses 
Ni  de  l'Albigeois  je  ne  me  plains  aussi  fort 
Que  je  le  fais  de  certaines  autres  terres; 
En  Catalogne  je  reçois  mes  tributs  légitimes  (i) 
Et  j'y  suis  aimé. 


(i)  Les   Catalans    étaiient   célèbres   pour   leur   courtoise   hospi- 
talité. 


282  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


VI 


En   Peiregorc  e'n  Limozi, 

—  Mas  lo  coms  e  reis*  los  auzi  — 

28  Sui  ben  amatz. 

Et  a'n  de  tais  en  Caerci 

30  Don  sui  pagatz. 

VII 

De  Roergu'e  de  Gavalda* 

No-m  clam  ni-m  lau  qu'aissi  s'esta; 

33  Pero  assatz 

I  a  d'aquels  qu'usquecs  mi  fa 

35  Mas  voluntatz. 

VIII 

En    Alvergne   ses    acoillir 
Podetz  albergar,  e  venir 
38  Desconvidatz  ; 


(1)  Allusion  aux  représailles  exercées  par  Richard-Cceur-de-Lion. 
comte  de  Poitiers,  puis  roi  d'Angleterre,  contre  ses  vassaux  péri- 


LE   MOINE   DE   MONTAUDOX  283 


VI 


((  Dans  le  Périgord  et  le  Limousin 

—  Si  ce  n'est  que  le  comte  et  roi  les  a  détruits  (i) 

Je  suis  bien  aimé. 
Et  il  y  en  a  tels  en  Quercy 
Par  qui  m'est  payé  mon  dû. 


VII 


((  Du  Rouergue  et  du  Gévaudan 

Je  ne  me  plains  ni  ne  me  loue  que  les  choses  s'y  trouvent 

Pourtant  il  y  a  assez  [ainsi  ; 

De  gens  de  ce  pays  qui  chacun  accomplissent 

Mes  désirs. 

VIII 

<(  En  Auvergne  sans  réception  préalable 
Vous  pouvez  loger,  et  venir 
Sans  invitation  ; 


gourdins  et  limousins  souvent  révoltés,  notamment  en  1183,  1194, 
1199.   —   Entendez:   Ils   restent   généreux,   mais   ils   sont   ruinés. 


284  LES   TKOUBADOURS    CANTALIENS 


Qu'il   non   o  sabon   fort   gen   dir, 
40  Mas  be  lor  platz. 


IX 

En  Proenza,  els  sos  baros 
Ai  ben  encara  mas  razos. 

43  No-m  sui  clamatz 

De  Proensals  ni  de  Gascos 

45  Ni  trop  lausatz. 


Ane  de  Vivares  non  aie  clam 
Qu'oms  estrainz  agues  set  ni  fam 
48  N'i  fos  cochatz. 


(1)  La  suite  manque.  Il  serait  curieux  de  savoir  par  quels  griefs 
particuliers  Saint  Julien  justifiait,  en  terminant,  la  plainte  exposée 
en  termes  généraux  dans  les  strophes  II-IV.  Jusqu'ici  il  a  énuméré 


I*E   MOINE   DE   MONTAUDON  285 

Car  ils  ne  savent  pas  le  dire  très  gracieusement, 
Mais  cela  leur  plaît  bien. 


IX 


((  Dans  la  Provence,  parmi  ses  barons 
Je  garde  b;en  encore  mes  droits; 

Je  ne  me  suis  ni  plaint 
Des  Provençaux  et  des  Gascons 

Ni  beaucoup  loué  d'eux. 


X 


Jamais  je  ne  reçus  de  plainte  sur  le  Vivarais 
Disant  qu'un  étranger  y  ait  éprouvé  la  soif  ni  la  faim 
Et  s'y  soit  trouvé  en  détresse  (  i  ) . 


la  plupart  des  régions  du  Midi  pour  s'en  déclarer  plus  ou  moins 
sat  sf  ait  :  d'aucune  il  n'a  été  franchement  mécontent. 


286  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


SEGONDA   TENSO    (AB    UN   SIRVENTES) 


Quan  tuit  aquist  clam  foron  fat, 
Lor  son  començat  autre  plat 

3  On  n'ac  d'iratz  ; 

Las  domnas  e-ill  vout  son  mesclat 

5  E-l  plaz  rengatz. 


II 


Dizo-ill  vont  :  ((  Domnas,  tuit  em  mort. 
Car  nos  tollez  lo  peing  a  tort, 
S  Et  es  pecchatz 

Car  vos  en  peignetz  aitant  fort 
io  Ni-us   bernicatz*. 


III 


Qu'anc  trobatz   no  fo  mas  per  nos, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  287 

DEUXIEME  TENSON     (TENSON-SIRVENTES) 

Les  Images  saintes  et  les  Dames  par  devant  Dieu  : 
l'usage  du  fard  est  accordé  pour  quinze  ans  à  chaque 
Dame. 

I 

•Quand  toutes  ces  plaintes  furent  finies, 
Alors  ont  commencé  d'autres  débats 

Où  il  y  eut  des  disputeurs  irrités; 
Les  dames  et  les  saintes  Images  sont  aux  prises 

Et  le  procès  est  déroulé. 

II 

Les  Images  disent  :  ((  Dames,  nous  sommes  toutes  per- 

[dues 
Parce  que  vous  nous  enlevez  à  tort  la  peinture, 

Et  c'est  un  péché 
•Qu'avez  elle  vous  vous  peigniez  si  fort 

Et  vous  enlumimez  (i). 

III 

Car  elle  n'a  été  trouvée  qre  pour  nous. 
(  )    Littéralement  :  vernissiez. 


288  LES   TROUBADOURS    CANÏALIENS 

Qu'om  nos  en  peinsses  bels  e  bos, 
13  E    vos   semblatz 

Magestat*  de  pont,  de  faichos, 
15  Can  robegatz.  » 


IV 


Dizon  las  do  muas,  que  cent  anz 
Lor  fo  donatz  lo  peinz  enanz 

iS  Que  fos  trobatz 

Voutz  degus  el  mon  paucs  ni  grans, 

20  Et  es  vertatz. 

V 

Diz  autra  domna  :   ((  Re  no-us  tuoill, 
S'eu  peing  la  rua  desotz  l'uoill 

23  Qu'es  esfachatz  ; 

De  qu'eu  fatz  pois  a  manz  orguoill 

25  Qu'eu  trobi  fatz.  » 

VI 

Dis  Die  us  als  vouz  :  «  Si  vos  sap  bo, 


LE   MOINE    DE    MONTAUDON  289 

Pour  que  par  elle  on  nous  peignît  belles  et  bonnes, 
Et  vous  au  contraire  vous  ressemblez 

A  la  figurine  qui  orne  un  pont,  par  votre  mine, 
Quand  vous  avez  du  rouge.  )) 


IV 


Les  dames  disent  que  le  fard 
Leur  fut  donné  cent  ans  avant 

Qu'ait  été  trouvée 
Dans  le  monde  aucune  peinture  petite  ni  grande, 

Et  c'est  la  vérité. 


V 


Une  autre  dame  dit  :  ((  Je  ne  vous  ôte  rien, 
Si  je  peins  la  ride  sous  mon  œil 

Dont  l'éclat  est  effacé; 
Grâce  à  quoi  je  montre  ensuite  de  la  fierté  à  plus  d'un 

Que  je  trouve  assez  sots. 

VI 
—  Dieu  dit  aux  Images  :   ((  Si  cela  vou,'   semble  bon, 


290  LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 

Sobre  vint  e  einc  anz  lor  do 
28  —  So  otrejatz  — 

Que  n'ajan   vint  de  peingneso, 
30  Si-us  n'acordatz. 

VII 

Dizo-ill  vout  :  ((  Ja  re  no  farem 
Que  mais  de  detz  no  lor  darem, 

33  Pos  a  vos  platz. 

E,  sapchatz,  segur  que  serem* 

35  Qu'ajam  pois  patz.  )) 

VIII 

—  Dune  venc  sainz  Peir'e  sainz  Laurenz 

Et  an   fatz  bos   acordamenz, 
38  Et  afiatz  ; 

Et  d'ambas  parz  per  sacramenz 
40  An  los  juratz. 

IX 

Et  an  dels  vint  anz  cinc  mogutz 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  291 

Au-dessus  de  vingt-cinq  ans  je  leur  permets 

—  Concédez  cela  — 
Qu'elles  en  aient  vingt  pour  se  peindre, 

Si  vous  en  tombez  d'accord. 


VII 


.es  Images  répondent  :   ((  Vraiment  nous  n'en  ferons 

[rien, 
"ar  nous  ne  leur  en  donnerons  pas  plus  de  dix, 

Puisque  cela  vous  plaît, 
'A,  sachez-le,  si  nous  sommes  assurées 

D'avoir  ensuite  la  paix.  )) 

VIII 

Alors  vinrent  Saint  Pierre  et  Saint  Laurent, 
Et  ils  ont  fait  de  bons  accords 

Et  les  ont  garantis  ; 
Et  des  deux  côtés  avec  des  serments 

Ils  les  ont  jurés. 

IX 

Et  ils  ont  retiré  cinq  ans  des  vingt 


292  LES   TKOUBADOUB8    CANTAL1EXS 

Et  an  los  ab  los   dez   cregutz 
43  Et  ajostatz  : 

Aissi  es  lor  platz  remasutz 
45  Et  afinatz. 

(FINIDA  :  SIRVENTES*) 

X 

Sobre  sacramen  vei   obrar 
De  tais  que  s'en   degran  laissar, 
48  E  non  es  gen 

C'a  la  chascuna  vei  falsar 
Lo  covenen. 


XI 


Per  so  son  livout  irascut 
Car  hom  lor  a  plait  ronput, 

53  E  non  an  grat 

Oue-ill   quecha   fai   pisar  son   glut* 

55  Am  ueu  pastat. 


LE   MOINE   DE    MONTAUDON  298 

Et  avec  les  dix  ils  les  ont  additionnés 

Et  réunis  : 
C'est  ainsi  que  leur  débat  s'est  arrêté 

Et  achevé. 

(S1RVËNTES-EPILOGUE) 

{Comment  les  dames  font  le  fard) 

X 

Contre  le  serment  je  vois  agir 
Telles  qui  devraient  s'en  abstenir, 

Et  il  n'est  pas  beau 
Que  par  chacune  je  voie  trahir 

Le  pacte. 

XI 

De  ceci  les  Images  sont  irritées 
Que  l'on  a  rompu  leur  arrangement, 

Et  elles  n'ont  pas  plaisir 
Que  chacune  fasse  broyer  son  fard 

Avec  de  l'œuf  délayé. 


294  LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS 

XII 

De  blanquet  e  de  vermeillon 
Se  meton  tant  sobre-1  menton 

58  Et  en  la  fatz, 

Qu'anc  no  vist  trian  carton* 

60  Deves  tôt  latz. 

XIII 

De  çafra  e  de  tifeigno*, 
D'angelot,  de  borrais*  an  pro 

63  E  d'argentat, 

De  que  se  peingnon  a  bando 

65  Ouan  l'an  mesclat. 

XIV 

En  lait  de  sauma  an  temprat 
Favas,  ab  que  s'an  adobat 


(1)  Littéralement  :  morceau  reconnaissable. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  295 


XII 


Tant  de  blanc  et  de  vermillon 
Elles  se  mettent  sur  le  menton 

Et  sur  la  figure 
Que  jamais  tu  n'as  vu  parcelle  de  peau  authentique  (i) 

D'aucun  côté. 

XIII 

De  camphre  et  de  narcisse 

De  sarcocolle  (2)  et  de  bourrache  elles  en  ont  en  suffi- 

Et  aussi  de  poudre  d'argent  [sance, 

Avec  quoi  elles  se  fardent  sans  retenue 

Quand  elles  l'ont  mélangé. 

XIV 

Dans  du  lait  d'ânesse  elles  ont  détrempé 
Des  fèves,  et  avec  cela  elles  ont  accommodé 


(2)  «  Substance  résineuse  qui  découle  d'un  végétal  (le  sarcocol- 
lier,  arbuste  d'Eth'opie)  et  qu'on  employait  pour  hâter  la  réunion 
des  plaies.  »  (Littré). 


296  LES    TBOUBADOUR8   CANTALIENS 

68  Lo  viel  cortves*, 

E-ill  quecha  jura   charitat* 
70  Que  res  non   es. 

XV 

Quant  ellas  an  lor  onguimentz 
Totz   ajustatz   per  sagramentz, 

j$  Vos  veiriatz 

De  boissas  e  de  sacs  tresentz 

75  Ensems  liatz. 

XVI 

Ane  sainz    Peire   ni   sainz   Laurenz 
Xo  son  creûz  dels  covinenz 

yS  Que   feiron    far 

A   veillas  qu'an  plus  longas  denz 

80  D'un   porc   cenglar. 

XVII 

Peitz  an  faitz,  non  avez  auzi  : 
Tant  nos  an  lo  safran  charzi 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  297 

Leur  vieux  cuir, 
Et  chacun   d'elles  jure  par  la   divine   Miséricorde 
Qu'il  n'en  est  rien. 

XV 

Quand  elles  ont  préparé  toutes 
Leurs  pommades  selon  les  formules, 

Vous  pourriez  voir 
Trois  cents  boîtes  ou  sachets 

Attachés  ensemble. 

XVI 

Jamais  Saint  Pierre  ni  Saint  Laurent 
Ne  sont  obéis  touchant  les  promesses 

Qu'ils  firent  faire 
A  des  vieilles  qui  ont  les  dents  plus  longues 

Qu'un  porc  sanglier. 

XVII 

Elles  ont  fait  pis,  et  vous  ne  l'avez  pas  encore  entendu  : 
Elles  ont  chez  nous  tellement  fait  renchérir  le  safran 


-98  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

83  Que   oltra  mar 

O  conteron  li  pelegri  ; 
8s  Ben  dei  clam  far. 


XVIII 


Que  meils  vengra  qu'om  lo  manges 
En  sabriers,  qu'en  aissi-1  perdes, 

88  E  compressan 

Cendals,  don  quecha  se  bendes, 

90  Pos  talen  n'an. 


V  —  TENSO 


Manens  e  f rairis  foron  companho  ; 

Anavo  per  via  cum  autre  baro, 

E  quant  ylh  anavon,  mesclo-s  de  tenso  : 

Pauc   tenc    lur   paria. 
Quant  l'us  [d'els]  ditz*  oc  e  l'autre  ditz  no, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  299 

Que  par  delà  la  mer 
Les  pèlerins  ont  conté  cela; 

Je  dois  bien  là-dessus  faire  entendre  une  plainte. 

XVIII 

Car  ce  serait  un  meilleur  résultat  qu'on  le  mangeât 
Dans  les  sauces,  que  de  le  perdre  ainsi,  — 

Et  qu'avec  l'argent  elles  achetassent 
Des  soieries,  dans  lesquelles  chacune  se  draperait  (i), 

Puisqu'elles  ont  une  passion  pour  cela. 

V  —  TENSON  ENTRE  LE  RICHE 
ET  LE  PAUVRE  SUR  LEURS  CONDITIONS 


Le  riche  et  le  pauvre  un  jour  furent  compagnons; 
Ils  alla:ent  par  la  route  avec  d'autres  personnages, 
Et  tandis  qu'ils  allaient,  ils  se  prennent  de  querelle  : 

Peu  dura  leur  société. 
Quand  l'un  d'eux  dit  oui,  l'autre  dit  non; 


(i)  Littéralement:  se  ceindrait. 


300  LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 

Quasqus  te  em  pes  la  sua  razo. 
Ja  de  gran  amor  non  aura  sazo1 
8  En  lur  companhia. 


II 


Manens  escomes   lo  frayri  primiers, 
Per  erguelh  d'aver  quar  si  sent  sobriers. 
((  Frairi,  dis  manens,  trop  vos  faitz  parliers 

12  De  gran  gualaubia.  )) 

So  ditz  lo  frairis  :  ((  Si  avetz  deniers 
Et  avetz  de  blat  vostres  pies  graniers, 
Ja  no  viuretz  mais,  si-us  etz  renoviers, 

16  La  meitat  d'un  dia.  )) 


III 


So  ditz  lo  manens  :  ((  Frairi  dechazey*, 
Tant  avetz  joguat,  no-us  laissetz  espley; 
Mas  gabs  avetz  be  ad  egual  d'un  rey, 


(i)  Littéralement  :    maintient    sur    pieds,    debout. 
(2)  Au  présent  ici  et  dans  toute  la  pièce. 


LE   MOIN"£   DE   MONTAUBON  301 

Chacun  soutient  ferme  (  i  )  son  raisonnement. 
Certes  pour  une  grande  amitié  il  n'y  aura  point  place 
En  leur  compagnie. 


II 


Le  riche  provoqua  le  pauvre  le  premier, 
Car,  dans  l'orgueil  de  sa  richesse,  il  se  sent  supérieur  à 

[lui. 
((  Pauvre  homme,  dit   (2)    le  riche,  vous  parlez  beau- 

De  grande  largesse  (3).  ))  [coup  trop 

Et  le  pauvre  dit  :  ((  Si  vous  avez  des  écus 
Et  si  vous  avez  de  blé  vos  pleins  greniers, 
Vous  ne  vivrez  point  davantage,  si  vous  êtes  un  usurier, 

La  moitié  d'un  jour.  )) 


III 


Le  riche  dit  :  ((  Pauvre  ruiné, 

Vous  avez  tellement  joué  que  vous  ne  vous   êtes  pas 

[laissé  la  moindre  ressource; 
Mais  vous  avez  des  vanteries  à  l'égal  d'un  roi, 


(3)  Il  fait  des  projets,  parle  de  dépenses  au-dessus  de  ses  moyens. 


302  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

20  Ja  us  vers  no  sia.  )) 

So  dis  lo  f rairis  :  ((  Tôt  vos  o  autrey  ; 
Greu  veiretz  prohome  qu'a  temps  no  foley, 
Mas  vos  guazanhatz  a  tort  e  esdrey* 

.24  Vostra  gran  folhia.  )) 


IV 


So  dis  lo  manens  :  ((  Et  ieu  ai  poder, 
Qu'a  mon  amie  puesc  prestar  e  valer*  ; 
Mas  de  vos  no  cuyt  que  nuls  bes  n'esper, 

28  Que  ja  mieills  li'n  sia.  » 

So  dis  lo  frayris  :  ((  Et  ieu  ai  lezer 
D'en  tôt*  mon  amie  segre  e  valer 
Atretan  com  vos  et  lo  vostr'aver, 

32  Estiers  la  baylia.  » 


V 


So  dis  lo  manens  :  ((  Era-m  di,  frayris, 
Quai  ama  mais  Dieus?  d'aquelh  qu'es  formis, 
O  dels  raubadors  que  raubo-ls  camis 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  303 

Quoiqu'aucune  ne  soit  vraie.  )) 
Et  le  pauvre  dit  :  ((  Je  vous  l'accorde  absolument; 
Vous  verrez  difficilement  un  sage  qui  de  temps  à  autre 

[ne  fasse  pas  de  folie, 
Mais  vous,  vous  gagnez  par  le  tort  et  l'injustice 

Le  grand  blâme  qui  vous  frappe. 


IV 


Le  riche  dit  :  ((  Moi  j'ai  du  pouvoir, 
Car  je  puis  prêter  à  mon  ami  et  lui  aider; 
Mais  de  vous  je  ne  crois  pas  que  personne  attende  des 

[avantages 

Pour  que  sa  situation  en  devienne  meilleure.  )) 
Le  pauvre  dit  :  ((  Moi  j'ai  la  faculté 
De  m'attacher  à  mon  ami  entièrement  et  de  valoir  par 
Autant  que  vous  et  votre  fortune,  [moi-même 

Hormis  la  puissance  matérielle. 


V 


Le  riche  dit  :  ((  Maintenant  dis-moi,  pauvre  homme, 
Lequel  Dieu  aime-t-il  le  plus,  de  celui  qui  est  satisfait,. 
Ou  des  voleurs  qui  pillent  les  chemins 


30  ï-  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


36  Per  lur  leconia?  )) 

So  dis  lo  frairis  :  ((  Aisso  vos  plevis, 
Qu'aver  ajostar  non  es  paradis; 
Ans  comandet  dieus  qu'om  lo  départis 

40  Tôt  per  cofrairia.  » 


VI 


So  dis  lo  manens  :  ((  Vostre  f  olhs  talans 
E  taulas  e  datz  e  domnas  prezans 
vos  fan  far  enguans 

44  E   pensar  bauzia.    )) 

So  dis  lo  frairis  :  ((  Vos  etz  lo  grayssans, 
Que  cuydatz  que-us  falha  la  terra  qu'es  grans. 
Guazanhatz  enfern  ab  autrui  afans, 

48  E    faitz   hi   bauzia*.    )) 


VII 

(0 

So  dis  lo  frairis  :  ((  De  trop  es  pensatz 


(1)  Manquent  quatre  vers. 


LE   MOINE   EE    MONTAUDON  305 


Pour  assouvir  leur  convoitise?  )> 
Et  le  pauvre  dit  :  ((  Je  vous  garantis  ceci, 
Qu'amasser  du  bien  n'est  pas  le  paradis  ; 
Au  contraire  Dieu  a  commandé  qu'on  le  distribuât 

Tout  entier  par  fraternité.  )) 

VI 

Le  riche  dit  :  ((  Votre  folle  envie 

Et  les  tables  et  les  dés  et  les  dames  distinguées 

vous  font  commettre  tromperies 

Et  méditer  fourberie.  )) 
Et  le  pauvre  dit  :  ((  Vous  êtes  comme  le  crapaud 
Parce  que  vous  croyez  que  la  terre,  pourtant  si  grande. 

[va  vous  manquer(i)  ; 
Vous  gagnez  l'enfer  avec  les  chagrins  d'autrui 

Et  en  cela  vous  faites  fourberie. 

VII 

Et  le  pauvre  dit  :   ((  Vous  êtes  trop  présomptueux 

(i)  «  On  peut  attribuer  en  propre  l'avarice  au  crapaud,  qui  se 
nourrit  de  terre  et,  par  peur  que  la  terre  lui  manque,  n'assouvit  ja- 
mais sa  faim.  »  (Fiore  di  virtù,  du  moine  bolonais  Tommaso  Goz- 
zadini,  2°  moitié  du  13e  siècle;.  Il  ne  mange  chaque  jour  que  la 
quantité  de  terre  qu'il  peut  saisir  avec  sa  patte  gauche  (Philippson. 
Note  sur  cette  légende  populaire). 


306 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


56 


Ouan  los  mortz  e-ls  vius  capdelar  cujatz  ; 
Pensaria-s  hom  que  sen  [non]   ajatz, 
Oui  no-us  conoyssia. 


VIII 

So  dis  lo  manens  :((  Ieu  quier  jutjador, 
Frayri,  que  nos  parta  d'aquesta  clamor, 

60  El  coms  d'Urgel  sia. 

So  dis  lo  frairis  :  ((  Ben  es  fazedor* 
Quez  elh  o  define  en  dreg  et  amor, 


64 


Ouar   tostemps   tenria. 


VI  —  ENUEG 


I 


Amies   Robertz,    fe  qu'ieu   dei   vos, 
M'enueja    d'avols    companhos, 
Et  enueja-m  la  mars  e-1  vens 


(1)  Urgel  ou  Seo  d'Urgel  (Catalogne),  au  sud  d'Andorre  sur  la 
Sègre,  affl.  r.  gau;he  de  l'Ebre. 


LE   MOINE    DE    MONTAUDON  307 


Quand  vous  croyez  gouverner  les  morts  et  les  vivants  ; 
Il  penserait  que  vous  n'avez  pas  de  bon  sens 
Un  homme  qui  ne  vous  connaîtrait  pas.  )) 

VIII 

Le  riche  dit  :  ((  Je  cherche  un  juge, 

Pauvre  homme,  qui  vous  renvoie  de  cette  dispute, 

Et  que  ce  soit  le  comte   d'Urgel    (i). 
Et  le  pauvre  dit  :  ((  C'est  vraiment  une  chose  à  faire 
Qu'il  y  mette  fin  selon  le  droit  et  l'amitié, 

Car  toujours   elle  durerait   (2). 

VI  —  PREMIER  ENNUI 

I 

Ami  Robert,  par  la  foi  que  je  vous  dois, 
Les  méchants  compagnons  m'ennuient, 
Et  m'ennuie  la  mer  et  aussi  le  vent 


(2)  La  lacune  rend  le  sens  douteu::. 


308  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

4  Que  no-m  sembla  ni  bos  ni  gens  ; 

Et  d'orne  que-s  fai  desdenhos, 
Lai  on  non  es  luecx  ni  sazos, 

7  M'enueg'e  de  paubres  prezens. 


II 


Cavaliers  paubres  erguillos 

Que   no  pot  far  condugz  ni   dos, 

M'enueg',  e  ries  desconoisens 

1 1  Qui   cuja  esser  entendens 

E  no  sap  que  vai  sus  ni  jos. 
Et  enueja-m  cel  qui-s  te  bos, 

14  Que  pauc  ditz  be  e  fai  en  mens. 

III 

Li  lauzengier  e  l'enujos 
M'enuejon  molt  e  li  janglos  ; 
Et  enueja-m  lonx  parlamens, 

18  Et  estar  entre  croyas  gens; 

Et  hom  m'enueja  trop  iros 
E  companhia  de  garsos*, 

2 1  E  cavaliers  mal  acuillens. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  309 

Qui  ne  me  semble  ni  beau  ni  agréable; 
Et  d'un  homme  qui  fait  le  dédaigneux, 
Quand  ce  n'est  ni  le  lieu  ni  le  moment, 
L'ennui  me  vient,  ainsi  que  des  chétifs  présents. 


II 


Un  chevalier  pauvre  et  orgueilleux 

Qui  ne  peut  faire  ni  festins  ni  dons 

M'ennuie,  ainsi  qu'un  riche  ignorant 

Qui  croit  être  intelligent 

Et  ne  sait  dans  un  objet  ce  qui  va  dessus  ou  dessous. 

Il    m'ennuie    aussi    celui   qui    se    croit   bon, 

Lorsqu'il  dit  peu  de  bien  et  en  fait  encore  moins. 


III 


Les  médisants  et  les  fâcheux 

M'ennuient  beaucoup,  ainsi  que  les  bavards  ; 

Et  un  long  caquetage  m'ennuie, 

Et  aussi  de  me  trouver  parmi  de  vilaines  gens; 

L'homme  trop   irascible  m'ennuie, 

Et  aussi  la  compagnie  des  vauriens, 

Et  les  chevaliers  de  mauvais  accueil. 


310  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


IV 


Hom  mensongiers,  mais  e  ginhos 
M'enueja,  et  hom  trop  cobeitos; 
Et  enueja-m  comensamens 

25  Malvatz  e  crois  definimens; 

Et  hom  m'enueja  trop  gelos, 
E  sel  qui  es  trop  envejos 

28  M'enueja,   et  hom  trop   retenens. 


Ries  hom  alegres  e  joios, 
Larcx  e  franex*  e  de  bel  respos 
Me  platz,  e  bels  captenemens 

32  E  cortz  on  vei  homes  valens; 

E  platz  mi  bêla  messios, 
Et  hom  de  pecat  vergonhos 

35  Me  platz,  e  bos  repentimens. 

VII  —  ENUEG 

I 
Be  m'enueja*,  per  Saynt  Marsal, 


LE  MOINE  DE  MONTAUDON  311 


IV 


L'homme  menteur,  méchant  et  fourbe 

M'ennuie,  et  l'homme  trop  cupide; 

Et  m'ennuie  aussi  mauvais 

Commencement  et  méchant  achèvement; 

Et  l'homme  trop  jaloux  m'ennuie, 

Et  celui  qui  est  trop  envieux 

M'ennuie,  et  aussi  l'homme  trop  réservé. 


Noble  homme  allègre  et  joyeux, 

Généreux,  aimable  et  de  courtoise  réponse 

Me  plaît,  ainsi  que  les  belles  manières 

Et  la  cour  où  je  vois  des  hommes  de  valeur; 

Et  me  plaît  une  belle  dépense, 

Et  l'homme  honteux  de  sa  faute 

Me  plaît,  et  aussi  le  vrai  repentir. 

VII  —  DEUXIEME  ENNUI 
I 
Ce  qui  m'ennuie  bien,  par  Saint  Martial, 


312  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Aquist  baro  descominal 
Que,  non  denhen  vendre  caval, 
Empenhon  lo  aitan  quan  val, 
E  que  meton  en  lor  ostal 
6  Sel  qu'an  azirat  per  gran  mal. 


II 


Be  m'enueja  de  cavallier 

Que  quer  très  vetz  cauls  e  sabrier, 

E  de  dompneyador  petier, 

E  de  vielh  hom'  avol  arquier, 

E  d'hom'  escas  sobre  taulier. 


12 


III 

Enueja-m,  pels  Sayns  de  Colonha, 
Amicx  que-m  falh  a  gran  bezonha, 
E  tracher  que  non  a  vergonha, 


(i)  Originaux  et  ridicules. 

(2)  Ils  croiraient  déroger  en  le  «  vendant  »,  mais  ils  s'en  défont 
omtre  argent.  De  même  le  père  de  M.  Jourdain  n'était  pas  «  mar- 
chand »  de  drap,  mais  «  en  donnait  à  ses  amis  pour  de  l'argent.  » 

(3)  Qui  se  montre  mal  élevé  à  table. 


LE   MOINE   DE   MONTAUSON  313 


Ce  sont  ces  barons  peu  communs  (i) 

Qui,  ne  daignant  vendre  un  cheval, 

Le  cèdent  en  gage  pour  tout  ce  qu'il  vaut  (2), 

Et  qui  introduisent  dans  leur  maison 

Celui  qu'ils  ont  détesté  en  lui  voulant  grand  mal. 


II 


J'ai  bien  de  l'ennui  d'un  chevalier 

Qui  réclame  par  trois  fois  des  choux  et  de  la  sauce  (3), 

Et  d'un  galant  qui  lâche  des  incongruités  (4), 

Et  d'un  vieil  homme  méchant  archer, 

Et  d'un  homme  qui  lésine  devant  la  table  à  jeu. 


III 


Certes  il  m'ennuie,  par  les  Saints  de  Cologne  (5), 
L'ami  qui  me  fait  défaut  en  un  grand  besoin, 
Et  le  traître  qui  n'a  point  de  honte, 


!(4)  Qui  fréquenter  crepitus  facit. 
(5)  Saints  ou  Corps  Saints,  expression  qui  désigne  les  reliques. 
A.  Cologne,  les  plus  célèbres  étaient  celles  des  Trois  Rois  Mages, 
sous  l'invocation   desquels   est  placée  la  cathédrale. 


:»li  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


24 


E  qui -s  colgu'  ab  mi  ab  gran  ronha. 


IV 

Messatgiers,  vai  t'en,  [te]  ta  via 
Al  comte,  cuy  Dieus  benezia, 
Que  te  Toloza  en  baylia; 
S'y   a   ren  qu'a   lui   desplayria 
Ieu  suy  selh  que-1  ne  ostaria. 


VIII  —  ENUEG 

Be  m'enueja,  per  Saint  Salvaire, 
D'orne  rauc  que-s  fassa  chantai re 
E  d'avol  clergue  predicaire; 
Paubre  renovier  no  pretz  gaire, 
Et  enueja-m  rossis  trotaire, 
E  ricx  hom  que  massa  vol  traire. 


(Y)  Raimon  VI    (1 194-1222). 

(2)  Le  roussin  est  le  cheval  de  peine,  opposé  au  destrier,  cheval 
de  bataille. 


LE   MOINE    DE   MONTAUDON  315 

Et  celui  qui  se  couche  auprès  de  moi  avec  une  forte 

[gale. 


IV 


Messager,  va-t'en,  suis  ta  route 

Vers  le  comte,  que  Dieu  bénisse, 

Oui  tient  Toulouse  en  sa  garde  (i)  ; 

S'il  y  a  ici  rien  qui  pût  lui  déplaire, 

Je  suis  homme  qui  le  retrancherais  volontiers. 


VIII  —  ENNUI 

I 

J'ai  bien  de  l'ennui,  par  Saint  Sauveur, 

D'un  homme  enroué  qui  vient  à  se  faire  chanteur 

Et  d'un  mauvais  clerc  devenu  prédicateur; 

Je  n'apprécie  guère  un  usurier  pauvre, 

Et  un  roussin  qui  ne  sait  que  trotter  m'ennuie   (2), 

Et  aussi  un  homme  noble  qui  veut  brandir  une  massue 

(3)- 


(3)  Arme   de   vilain. 


31<»  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


II 


Et  enueja-m,  de  tôt  mon  sen, 
Conoisens  que  sa  puta  pren*, 
E  dona  que  ama  sirven, 
E  scudiers  qu'ab  senhor  conten  ; 
Enueja-m  raubaire  manen*, 
12  E  donzelo  barbât  ab  gren. 

III 

M  oit  m'enueja,  si  Dieus  mi  vailla, 
Ouan  me  faill  pas  sobre  toailla, 
E  qui  cada  petit  lo-m  tailla, 
Ou'ades  m'es  veiaire  que-m  failla, 
E  joves  hom  pies  de  nuailla, 
18  E  dos  de  puta  e  sa  guazailla. 

IV 

13e  m  enueja  capa  folrada 
Quan  la  pels  es  veill'  e  uzada, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDOX  31' 


II 


Et  il  m'ennuie,  de  toute  mon  âme, 

Un  homme  avisé  qui  prend  pour  femme  sa  maîtresse, 

Et  une  dame  qui  aime  un  valet, 

Et  un  écuyer  qui  dispute  avec  son  seigneur; 

Ce  qui  m'ennuie,  ce  sont  des  voleurs  enrichis 

Et  des  damoiseaux  barbus  avec  longue  moustache. 


III 


Ce  qui  m'ennuie  fort  - —  aussi  vrai   Dieu  m'aide! 
C'est  quand  le  pain  me  manque  sur  la  nappe, 
Et  que  quelqu'un  nie  le  taille  petit  à  petit, 
Car  sans  cesse  il  me  semble  qu'il  va  me  manquer  ; 
C'est  aussi  un  jeune  homme  plein  d'indolence, 
Et  le  cadeau   d'une  catin  et  sa  société. 


IV 


Beaucoup  m'ennuie  une  cape  fourrée 
Quand  la  peau  est  vieille  et  usée, 


318  LES  TROUBADOURS   CÀNTALIEXS 

En  capairo*  de  nou  orlada; 
E  puta  veilla  safranada; 
E  enueja-m  rauba  pelada, 
24  Pois  la  Sains  Miquels  es  passada. 


Et  enueja-m  tôt  eisamen 
Maizos  d'orne  trop  famolen, 
E  mels  ses  erbas  en  pimen, 
E  qui-m  promet  e  no  m'  aten  ; 
E  d'avol  home  eisamen 
30  M'enueja,  quar  el  non  apren. 

VI 

Et  enueja-m,  com  de  la  mort, 
Qui  d'avoleza  fai  conort, 
E  enueja-m  d'ardaillo  tort, 


(1)  C'est-à-dire  raccommodée,  la  bordure  neuve  faisant  ressortir 
l'usure  de  l'étoffe.  —  Cape:  manteau  à  capuchon;  chaperon:  sorte 
de  capuchon  enveloppant  la  tête  et  le  cou  et  retombant  sur  les 
épaules. 


LE   MOI-NE    DE    MONTAUDON  319 

Et  autour  du  chaperon  rebordée  à  neuf  (i)  ; 

Et  une  vieille  catin  toute  jaunie; 

Et  une  robe  pelée  m'ennuie  aussi, 

Après  que  la  Saint  Michel   (2)   est  passée. 


V 


Et  m'ennuie  tout  pareillement 

La  maison   d'un  homme  trop  indigent, 

Et  du  miel  sans  herbes  dans  du  ((  piment  ))  (3), 

Et  celui  qui  me  promet  et  ne  me  tient  pas; 

Et  d'un  homme  vil  également 

J'ai  de  l'ennui  parce  qu'il  n'apprend  pas  le  bien. 


VI 


Et  j'ai  de  l'ennui,  autant  que  devant  la  mort, 

Si  quelqu'un  trouve  son  contentement  dans  la  bassesse, 

Et  j'ai  de  l'ennui  d'un  ardillon  tordu, 


(2)  Le  29  septembre. 

(3)  Le  «  piment  »  était  une  boisson  faite  de  vin  épicé  et  de  miel. 
Le  poète  ne  l'aime  pas  quand  il  y  a  seulement  du  vin  et  du  miel, 
sans  «  herbes  »  épicées. 


320  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Et  enueja-m  estar  a  port 
36  Quan  no  puesc  passar  e  plou  fort. 

IX  —  ENUEG 


Fort  m'enoja,  si  l'auzes  dire, 
Parliers  quant  es  avols  servire; 
Et  hom  qu  vol  trop  autr'aucire 
M'enoja,  e  cavals  que  tire; 
Et  enoja-m,  si  Dieus  m'ajut, 
Ries  hom  quan  trop  porta  escut 

Quan  sol  u  colp  no-i  a  agut, 
Capela  e  morgue  barbut, 

E  lausengier  bec  esmolut. 


II 


Enoja  me  domn'  envejosa 
Quant  es  paubra  et  orgoillosa, 
E  marritz  qu'ama  trop  sa  sposa, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  321 

Et  il  m'ennuie   de   rester  au  port 

Quand  je  ne  puis  traverser  et  qu'il  pleut  fort. 

IX  —  TROISIEME  ENNUI 
I 

Fort  m'ennuie,  si  j'osais  le  dire, 
Un  grand  parleur  qui  est  mauvais  serviteur; 
Et  un  homme  qui  veut  trop  en  tuer  un  autre  (i) 
M'ennuie,  et  un  cheval  d'armes  employé  à  tirer. 
Et  m'ennuie  encor,  —  aussi  vrai  Dieu  m'aide  !  — 
Un  haut  personnage  quand  il  porte  trop  écu 
Où  il  n'a  pas  reçu  seulement  un  coup, 
Et  chapelains  et  moines  barbus 
Et  médisants  à  la  bouche  affilée. 


II 


Elle  m'ennuie,  une  dame  envieuse, 
Quand  elle  est  pauvre  et  orgueilleuse, 
Ainsi  qu'un  mari  qui  aime  trop  son  épouse, 


(i)  Entendez  :  qui  menace  souvent  sans  effet. 


M22  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

13  Neus  s'era  domna  de  Tolosa; 

Et  enoja-m  de  cavallier 
For  de  son  pais  ufanier, 
Quant  en  lo  sieu  non  a  mestier 
Mais  sol  de  pestar  en  mortier 

18  Pebre  o  de  tastar  sabrier. 


III 


Enoja  mi  d'autra  maneira 
Hom  volpilz  quan  porta  baneira, 

Et  avols  austors  en  riveira, 
22  E  paucs  manjars  en  gran  caudeira, 

Et  enoja-m,  per  Saint  Marti, 

Trop  d'aiga  en  petit  de  vi  ; 

E  quan  trob  escassier  mati 

M'enoja,  e  d'orb  atressi, 
27  Car  no  m'  azaut  de  lor  cami. 


(1)  Allusion  expliquée  par  un  récit  des  Cento  novelle  aniiche, 
il  est  question  d'un  médecin  de  Toulouse  trop  complaisant  pour  s 
femme. 


LE  MOINE  DE   MONTAUDON  823 

Même  si  elle  était  dame  de  Toulouse  (i)  ; 
Et  j'ai  de  l'ennui  d'un  chevalier 
Faisant  hors  de  son  pays  l'arrogant, 
Quand  chez  lui  il  n'a  d'autre  occupation 
Que  de  piler  dans  un  mortier 
Le  poivre  ou  de  goûter  la  sauce. 


III 


Ce  qui  m'ennuie  d'une  autre  manière 
C'est  un  homme  lâche  qui  porte  bannière, 
Un  mauvais  autour  à  la  chasse  en  ((  rivière  ))  (2), 
Et  un  petit  repas  dans  une  grande  chaudière, 
Et  m'ennuie  aussi,  par  Saint  Martin, 
Trop  d'eau  dans  peu  de  vin  ; 
Et  quand  je  rencontre  un  éclopé  le  matin 
J'en  suis  ennuyé,  et  d'un  aveugle  pareillement, 
Car  je  ne  prends  pas  plaisir  à  faire  chemin  avec  eux 

(3). 


(2)  Désigne  encore  aujourd'hui  (ri-  ou  rebiero)  un  vallon,  une 
vallée.  —  Il  s'agit  de  la  chasse  aux  oiseaux. 

(3)  Leur  rencontre  était  considérée  comme  un  mauvais  présage. 


324  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


IV 


Enoja-m  longa  tempradura*, 

E  carns  quant  es  mal  coita  e  dura, 

E  prestre  qui  men  ni-s  perjura, 

31  E  puta  veilla,  quon  trop  dura. 

Et  enoja-m,  per  Saint  Dalmatz, 
D'avol  home  en  trop  gran  solatz  ; 
E  corre  quan  per  via  a  glatz 
E  fugir  ab  caval  armatz 

36  M'enoja,  e-1  maldirs  de  datz*. 


Y 


Et  enoja-m,  per  vita  eterna, 
Manjar  ses  foc,  quan  fort  iverna, 
E  jaser  cum  veilla  calerna  (!), 
40  Quant  ella  flaira  en  la  taverna*. 

Et  enoja-m,  car  es  de  fer, 
Avols  hom  qu'a  bella  moiller, 
E  per  gelosia  la  fer, 


LE    MOINE    DE   MONTAUDON  325 


IV 


Une  longue  modération   m'ennuie, 
Et  de  la  viande  quand  elle  est  mal  cuite  et  dure, 
Et  un  prêtre  qui  ment  et  se  parjure, 
Et  une  vieille  catin  qui  dure  trop. 
Et  cela  m'ennuie,  par  Saint  Dalmas, 
De  voir  un  méchant  homme  au  sein  d'une  trop  grande 

[joie; 
Courir  quand  sur  la  route  il  y  a  de  la  glace 
Et  fuir  à  cheval  tout  armé 
M'ennuie,  ainsi  que  les  injures  des  joueurs  de  dés. 


V 


Et  il  m'ennuie,  par  la  vie  éternelle, 
De  manger  sans  feu   (i),  quand  il  fait  très  froid, 
Et    d'être    couché    auprès     d'une     vieille    lampe     (?) 

[fumeuse 
Quand  elle  sent  mauvais  dans  la  taverne. 
Et  il  m'ennuie,  car  c'est  rude, 
Qu'un  méchant  homme  ait  une  belle  femme, 
Et  par  jalousie  la  batte, 


(i)  Dans  une  mauvaise  auberge. 


320  LES   T1ÎOUBADOURS    CANTALIENS 

E  fai  o  be  qui  la  enquer 
45  E  no  lo  lais  per  marit  fer. 


VI 


Enoja  me  per  saint  Salvaire, 
En  bona  cort  a  vols  violai  re, 
Et  en  pauca  terra  trop  fraire, 

49  E  a  bon  joc  paubres  prestaire*. 

Et  enoja-m,  per  saint  Marsel, 
Doas  penas  en  un  mantel, 
E  trop  parier  en  un  castel, 
E  ries  hom  ab  pauc  de  revel, 

54  Et  en  tornei  dard  e  quairel. 


VII 


Enoja  me,  si  Deus  mi  vailla, 


(i)  Timoré  en  sa  «  mise  »,  malgré  ses  chances. 


LE   MOINE   DE   3IOKTAUDON  327 


Et  il  fait  bien  celui  qui  la  requiert  d'amour 

Et  ne  renonce  pas  à  cela  malgré  le  mari  farouche. 


VI 


Ce  qui  m'ennuie,  par  Saint  Sauveur, 

C'est  en  une  bonne  cour  un  médiocre  joueur  de  viole, 

Et  en  une  petite  terre  trop  de  frères, 

Et  à  bon  jeu  pauvre  parieur  (i). 

Et  c'est  encore,  par  Saint  Marcel, 

Deux    fourrures    différentes   en    un   même   manteau, 

Et  trop  de  copropriétaires  en  un  seul  château, 

Et    un    homme    opulent    avec    peu    de    divertissement, 

Et  au  tournoi  un  dard  et  un  carreau  d'arbalète  (2). 


VII 

Ce  qui  m'ennuie  — ■  aussi  vrai  Dieu  m'aide  ! 


(2)  «  Arme  de  trait  à  lame  quadrangulaire  ».  Ces  armes  faites 
pour  combattre  de  loin  ne  sont  pas  régulières  dans  un  corps  à  corps 
(où  il  faut  la  lance  et  l'épée). 


328 


LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 


Longa  tabla  ab  bref  toailla, 

Et  hom  ab  mas  roinos*,  quan  tailla, 

58  Et  ausbercs  pesanz  d'avol  mailla; 

Et  enoja-m  estar  a  port 
Quan  trop  cor  greu  venz  e  plou  fort; 
E  entre  amies  dezacort 
Aquel  enois  m'es  peiz  de  mort, 

63  Quan  sai  que  tenson  a  lor  tort. 

VIII 

E  dirai  vos  que  fort  me  tira 
Veilla  gazais  quan  trops  atira 
E  paubra  soudadeir'  aïra*, 

67  E  donzels  qui  sas  cambas  mira. 

Et  enoja-m,  per  Saint  Aon, 
Dompna  grassa  ab  magre  con, 
E  seignoratz  que  trop  mal  ton  ; 
Qui  no  pot  dormir  quant  a  son 

72  Major  enoi  non  a  el  mon. 


(1)  Regarder  ses  jambes  était  la  marque  d'un  mauvais  cavalier. 
«  Pour  guerroyer  nous  ne  valons  pas  un  mauvais  petit  denier,  car 


LE   MOINE    DE    MOXTAUDOX  329 

C'est  une  longue  table  avec  une  courte  nappe, 

Et  un  homme  aux  mains  galeuses,  quand  il  découpe, 

Et  un  haubert  pesant  fait  de  méchantes  mailles  ; 

Et  il  m'ennuie  de  rester  au  port 

Quand  trop  se  déchaîne  un  vent  rude  et  qu'il  pleut  fort; 

Et  des  disputes  entre  amis 

Cet  ennui-là  m'est  pire  que  la  mort, 

Quand  je  sais  qu'ils  se  querellent  à  leur  tort  réciproque. 

VIII 

Et  je  vous  dirai  que  fort  m'est  désagréable 
Une  vieille  catin  quand  elle  attire  trop  de  gens 
Et  qu'elle  dédaigne  une  pauvre  fille  mercenaire, 
Et  un  damoiseau  à  cheval  qui  regarde  ses  jambes  (i). 
Et  aussi  m'ennuie,  par  Saint  Aon, 
Une  dame  grasse  —  et  maigre  en  quelque  endroit,  — 
Et  un   mauvais  seigneur  qui   trop   méchamment  tond 

[ses  serfs  ; 
Mais  qui  ne  peut  dormir  quand  il  a  sommeil 
Il  n'y  a  pas  de  plus  grand  ennui  au  monde. 


tous  presque  nous  sommes  des  marchands  ;  et  nous  ne  savons  pas 
chevaucher  sans  regarder  nos  pieds.  Comment  donc  guerroierons- 
nous?»   (Lunel  de  Montech,  cité  dans  Levy,   au  mot  mirar). 


330  LES  TROUBADOURS  CANTALItNS 


IX 


Ancar  i  a  mais  que  m'enoja  : 
Cavaicar  ses  capa  ab  ploja, 
E  quan  trob  ab  mon  caval  troja 

j6  Qui  sa  manjadoira  li  voja. 

Et  enoja-m  e  no-m  sap  bo 
De  sella,  quan  crolon  l'arço, 
E   fivella  ses   ardaillo, 
E   malvaitz   hom   dins  sa  maiso, 

8l  Car  no  di  ni  fai  s'enoi  no. 


X  —  PLAZER 


Molt  mi  platz  deportz  e  gaieza, 

Condugz  e  donars  e  proeza, 

E  dona  franca  e  corteza 

E  de  respondre  ben  apreza; 

E  platz  m'a  rie  home  franqueza*, 

E  vas  son  enemic  maleza. 


LE   MOINE   DE    MOXTAUDOX  331 


IX 


Il  y  a  encore  quelque  chose  qui  m'ennuie  davantage  : 

C'est  de  chevaucher  sans  cape  sous  la  pluie, 

Et  c'est  quand   je   trouve   auprès    de   mon    cheval   une 

Oui   lui   vide  sa  mangeoire  [truie 

Et  j'ai  de  l'ennui,  car  cela  ne  me  plaît  guère, 

D'un  selle  dont  les  arçons  bougent, 

Et  d'une  boucle  sans  ardillon, 

Et  d'un  mauvais  homme  dans  sa  maison, 

Car  il  ne  dit  et  ne  fait  (i)   rien  que  de  désagréable. 

X  —  PLAISIR 

I 

Fort  me  plaît  amusement  et  gaîté, 

Festin  et  cadeau  et  prouesse, 

Et  dame  aimable  et  courtoise 

Et  pour  répondre  bien  apprise; 

Et  me  plaît  la  bonté  chez  l'homme  puissant, 

Et  envers  son  ennemi  la  rigueur. 


(i)  Littéralement  :   sinon  chose  ennuyeuse. 


3.'>2  LES    TROUBADOURS    CAXTALIENS 


II 


E  platz  me  hom  que  gen  me  sona 
S  E  qui  de  bo  talan  me  dona, 

E  ricx  hom  quart  no  mi  tensona, 
E-m  platz  qui-m  ditz  be  ni-m  razona; 
E  dormir  quan  venta  ni  trôna, 
12  E  gras  salmos  az  ora  nona. 


III 


E  platz  mi  be  lai  en  estiu 
14  Que*-m  sojorn  a  font  o  a  riu, 

E-ill  prat  son  vert  e-1  flors  reviu 

E  li  auzelhet  chanton  piu, 

E  m'amigua  ve  a  celiu 
18  E  lo-y  fauc  una  vetz  de  briu. 

IV 

E  platz  mi  be  qui  m'aculhia. 


(1)  Littéralement:  à  l'heure  neuvième,  c.-à-cl.  à  3  heures  après- 
midi.  «  à  collation  ». 


LE    MOINE    DE    MONTAUDOX  333 


II 


Et  me  plaît  l'homme  qui  gentiment  m'appelle 

Et  qui  de  bon  gré  me  donne, 

Et  l'homme  puissant  quand  il  ne  me  querelle  pas, 

Et  me  plaît  qui  me  loue  et  me  défend  ; 

Et  dormir  quand  il  vente  et  tonne, 

Et  un  saumon  gras  à  l'heure  de  none  (i). 


III 


Et  bien  me  plaît  là-bas  (2)  en  été, 
Quand  je  me  repose  au  bord  d'une  fontaine  ou  d'un 

[ruisseau, 
Et  que  les  prés  sont  verts  et  que  la  fleur  revit 
Et  que  les  oiselets  chantent  piou, 
Et  que  mon  amie  vient  en  cachette 
Et  que  je  lui  fais  un  baiser  en  hâte. 

IV 

Et  bien  me  plaît  celui  qui  m'a  bien  accueilli  (3), 


(2)  Dans  mon  pays,  en  Auvergne. 

(3)  Littéralement  :  qui  m'accueillait. 


334  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

20  E  quan  gaire  non  truep  fadia; 

E    platz    mi    solatz    de    m'amia, 
Baizars  e  mais,  si   lo-i   fazia; 
E  si  mos  enemicx  perdia, 

24  Mi  platz,  e  plus  s'ieu  lo-i  tolhia. 


E  plazon  mi  be  companho 
Cant  entre  mos  enemicx  so, 
Et  auze  ben  dir  ma  razo, 
28  Et  ill  l'escouton   a  bando. 


X  bis  —  COBLA  (ESPARSA) 
Seigner,  si  aguessetz  régnât 


(1)  Othon  IV,  empereur  d'Allemagne,  passa  sa  jeunesse  auprès 
de  son  oncle  Richard  Cœur-de-Lion,  en  Aquitaine,  où  Montaudon 
dut  le  connaître  (J'adopte  l'interprétation  de  M.  C.  Fabre).  Auv.  £ 
il   s'agit  d'Alphonse  VII,   roi   de   Castille,   oncle   d'Othon   par  sa 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  335 

Et  quand  je  ne   rencontre  guère  de  refus; 

Et  me  plaît  l'entretien  de  mon  amie, 

Son  baiser  et  plus  encore,  si  je  le  faisais, 

Et  si  mon  ennemi  éprouvait  une  perte, 

Cela  me  plaît,  et  plus  encore  si  c'est  moi  qui  lui  prenais. 


V 


Et  bien  me  plaisent  des  compagnons 
Quand  je  suis  au  milieu  de  mes  ennemis, 
Que  j'ose  bien  haut  dire  ma  défense 
Et  qu'ils  l'écoutent  sans  réserve. 


X  bis  —  COUPLET  (ISOLE) 

A  Othon  IV,  pour  le  féliciter  de  la  politique  qui  l'a 
fait  empereur  et  de  l'appui  qu'il  prête  au  roi  Jean- 
s  ans -Terre. 

Seigneur  (i),  si  vous  aviez  régné 


femme,  Aliénor  d'Angleterre,  sœur  de  Mathilde  (mère  d'Othon), 
de  Richard  et  de  Jean-sans-Terre. 


33b'  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Per  conseill  dels  vostres  baillos*, 

No  vos  mandera-1  reis  N'Anfos 

Tan  salut  ni  tant'  amistat, 
5  Ni  no  vos*  agra  tant  onrat 

Sai*  Proenza,  ni  tota  Lumbardia; 

Ni  a  Nicart*  non  agra  seignoria 
Lo  reis  Joans  plus  que  a  Saint  Massenz, 
9  Se  regnassetz  per  conseill  de  servenz. 


XI  —  CANSO 


Aissi  com  cel  qu'a  estât  ses  seingnor 


(i)  La  Provence  (terre  d'empire),  le  Dauphiné  et  l'Italie  du  nord 
tout  entière  (appelée  par  les  troubadours  Lombardie)  rendirent 
hommage  à  Othon  après  son  couronnement  à  Saint-Pierre  de  Rome 
(1209). 

(2)  C.-à-d.  en  Angleterre,  où  le  château  de  Newark  était  la  rési- 
dence habituelle  de  Jean. 


LE   MOINE   DE    MONTAUDON  337 


Suivant  le  conseil  de  vos  baillis, 

Le  roi  Alphonse  ne  vous  manderait  pas 

Un  salut  si  empressé  ni  si  grande  amitié, 

Et  elle  ne  vous  aurait  pas  tant  honoré 

Par  ici  la  Provence,  non  plus  que  toute  la  Lombardie 

(0; 

Et  à  ((  Newark  ))  (2)  il  n'aurait  pas  plus  de  seigneurie 
Le  roi  Jean  (3),  qu'il  n'en  a  à  Saint-Maixent  (4), 
Si  vous  régniez  suivant  conseil  de  valets   (5)- 

XI  —  CHANSON 

Adversaire   redoutable,    l'amour    me    contraint   à    vous 
solliciter  :   réservez   bon   accueil  à  ma  discrétion. 

I 
Ainsi  que  celui  qui  a  vécu  sans  seigneur 


(3)  Jean-sans-Terre,  roi  d'Angleterre,  oncle  d'Othon  IV,  avait  à 
lutter  contre  les  barons  et  le  clergé  d'Angleterre,  Philippe-Auguste 
et  le  pape,  qui  le  déposa  en  1212. 

(4)  C.-à-d.  dans  le  Poitou,  confisqué  par  Philippe- Auguste  en 
1206  (sauf  La  Rochelle,  Thouars  et  Niort). 

(5)  C.-à-d.  si  vous  ne  le  souteniez  pas.  Cette  cobla  a  été  écrite 
sans  doute  vers  1212-1213,  au  moment  où  Othon  s'allie  à  Jean-sans- 
Terre  contre  Philippe-Auguste,  avant  Bouvines.  —  V.  Notes 
compl. 


338  LES   TBOUBADODRS    C  ANTALIENS 

En  son  alo,  franchamen  et  en  patz, 
Ou'anc    re   no    det   ni    mes,    mas   per   amor, 
Ni'n  fo  destretz  mas  per  sas  voluntatz, 
5      E  pueisas  es  per  mal  seingnor  forsatz  : 
Atressi-m   fui  mieus  mezeis*  longamen, 
Qu'anc  re  no  fi  per  autrui  mandamen, 
Ar  ai  seingnor  ab  cui  no-m  val  merces  : 
Amor,  que  a  mon  cor  en  tal  loc  mes 
On  non  aus  dir  ni  mostrar  mon  talen 
1 1      Ni  per  nuill  plait  partir  no  nYen  puesc  ges. 


II 


Ane  nuills  guerriers  no-m  fes  tan  de  paor, 


(i)  Ou   «    franc-alleu  »  :   propriété  héréditaire    et  exempte  de 
toute  redevance,  par  opposition  au  fief. 


LE   MOINE   DE    MONÏAUDON  339 

Dans  son  alleu  (i),  librement  et  en  paix, 

Qui  jamais  ne  donna  ni  ne  dépensa  rien,  sauf  par  amitié, 

Et  ne  fut  obligé  que  par  ses  volontés, 

Et  ensuite  est  violenté  par  un  méchant  seigneur: 

Pareillement  j'ai  été  à  mon  gré  moi-même  longuement, 

Car  jamais  je  ne  fis  rien  par  l'ordre  d'autrui, 
Mais  maintenant  j'ai  un  seigneur  auprès  de  qui  la  pitié 

[ne  me  sert  point.  : 
L'Amour,  qui  a  placé  mon  cœur  en  un  lieu 
Où  je  n'ose  dire  ni  montrer  ma  volonté, 
Et  à  aucune  condition  (2)  je  ne  m'en  puis  éloigner. 


II 


Jamais  nul  adversaire  ne  me  fit  tant  de  peur, 


(2)  Littéralement  :  par  aucun  arrangement. 


340  LES   TROUBADOURS    CASTALIENS 

Que  dels  autres  mi  défient  eu   assatz 
En  fort  castel  o  dinz  mur  o  dinz  tor, 
O  vauc  fugen  desgarnitz  o  armatz  ; 

16      Mas  ab  aquest  no-m  val  senz  ni  foudatz, 
Qu'inz  el  mon  cor  s'enintra*  e  s'enpren, 
Si  que  nuls  hom  no  l'au  ni-1  ve  ni-1  sen, 
Tro  que  be  l'a  a  totz  sos  obs  conques, 
E-il  fai  semblar  lo  jorn  an  e  l'an  mes; 
Qu'en    tal    dompna   ai    mes   mon    pensamen 

22      Don  crei  qu'enanz  m'en  veigna  danz  que  bes. 


III 


A  nuill  maltraich  no-m  tengra*  la  dolor 
Que  ja-m  vengues  d'autra  ni'n  foz  iratz, 
Mas  de  vos.  domn',  ai  temens'  e  paor, 
Car  ai   en   vos   compagnie  solatz. 
27     E  car  vos  sui,  vostra  merce,  privatz, 

No-us  sia  mal,  dompna,  s'en  vos  m'enten, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  341 

Car  contre  les  autres  je  me  défends  passablement 
En  un  château-fort  ou  en  dedans  d'un  mur  ou  d'une 

[tour, 
Ou  bien  je  vais  fuyant,  sans  armure  ou  tout  armé; 
Mais  avec  celui-là  ne  me  profite  ni  raison  ni  folie, 
Car  bien  avant  dans  mon  cœur  il  s'insinue  et  s'enracine, 
De  façon  que  nul  homme  ne  l'entend,  ne  le  voit  ni  ne  le 

[remarque, 
Jusqu'à  ce  qu'il  l'a  pleinement  conquis  pour  son  entier 

[usage, 
Et  il  lui  fait  paraître  le  jour  un  an  et  l'an  un  mois; 
Car  j'ai  mis  ma  pensée  en  une  dame  telle 
Que  je  crois  qu'il  m'en  viendra  plutôt  dommage  que 

[profit. 
III 

Je  ne  considérerais  nullement  comme  insoutenable  la 

[douleur 
Qui  pourrait  me  venir  d'une  autre,  et  je  n'en  serais  pas 

[attristé, 
Mais  de  vous,  dame,  j'ai  crainte  et  j'ai  peur, 
Car  j'ai  en  vous  ma  compagnie  et  mon  agrément. 
Et  puisque  je  suis,  par  votre  grâce,  votre  familier, 
Ne  trouvez  pas  mal,  dame,  si  je  mets  en  vous  mon  désir, 

4 


342  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Ou'ieu  non  o  fatz,  dompna,  per  lo  mieu  sen, 
Mas  per  aquel  d'amor,  que  m'a  si  près 
Que  quant  eu  cug  quer'autra  que-m  plagues, 
Per  qu'oblides  lo  vostr'  entendemen, 
33     La  plus  bella  mi  sembla  laida  res. 


IV 


E  vos,  domna,  per  vostra  gran  valor 
Vos  mezeusa   d'aiso  me  conseillatz, 
Que  be  sabetz  que  nuls  hom  vas  amor 
No  pot  gandir  de  re,  pois  fort  li  platz. 

38     Ou'ieu  m'en  soi  tan  defendutz  e  loignatz, 
Que  denan  vos  no  vauc  ni  no-m  presen 
Ni  aus  vezer  vostre  gen  cors  plazen  ; 
E  prec  amor  que  ja  cor  no-m  mezes 
Ou'ieu  vos  pregues,  dompna,  car  tem  que-us  pes; 
E  s'aissi-us  prec,   dompna,  forsadamen 

44     No  m'en  sia  ja  peitz,  si  mieills  no-m  n'es. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  343 

Car  je  ne  le  fais  pas,  dame,  par  mon  jugement  propre, 
Mais  par  celui  de  l'Amour,  qui  m'a  si  fort  saisi 
Que  quand  j'imagine  d'en  chercher  une  autre  qui  me 

[plairait, 
Pour  que  je  pusse  oublier  l'inclination  qui  me  porte 
La  plus  belle  me  semble  un  vilain  objet.         [vers  vous, 

IV 

Et  vous,  dame,  par  votre  grand  mérite 
Vous-même  en  ceci  conseillez-moi, 
Car  vous  savez  bien  que  nul  homme  devant  l'amour 
Ne  peut  se  dérober  en  une  chose,  quand  elle  lui  plaît 

[fort. 
Car  je  me  suis  tellement  défendu  et  éloigné  de  lui, 
Que  devant  vous  je  ne  vais  ni  me  présente, 
Et  n'ose  voir  votre  gracieux  corps  plaisant  : 

Et  je  prie  l'amour  que  jamais  il  ne  mette  en  moi  l'envie 
De  vous  ((  prier  ))  (i),  dame,  car  je  crains  que  cela  ne 

[vous  fâche; 
Et  si  à  ce  sujet,  dame,  je  vous  prie  malgré  moi, 
Qu'il  ne  m'en  advienne  pas  pis,  si  je  n'en  suis  pas  mieux. 

(i)  «   Prier  »    signifie   ici   «   requérir  d'amour  »,   solliciter  les 
faveurs  suprêmes  ;  de  même  dans  tout  ce  qui  suit. 


344  LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 


De  totz  conseils  vos  daria-1  meillor, 
Bella  dompna,  si  vos  m'en   creziatz  : 
Que  s'ieu  vos  prec,  no-m  siatz  de  pejor 
Acuillimen,   si   mos  prejars   no-us  platz, 

40     E  enaissi  sera  lo  ditz  celatz  ; 

Car  si   de  vos  mi   partetz   malamen 
Et  eu  vos  sai  amie  ni  benvolen, 
En  prejarai  assatz  leu  dos  o  très 
E  pois  sera  cuiat  so  que  non  es, 
Car  us  fais  digs  entre  la  folla  gen 

55     Val  atretan  com  si  vers  proatz  es. 


VI 


Bella  domna,  de  vostra  gran  valor 
No  sai  tan  dir  que  vos  mais  non  aiatz 
La  meiller  etz  e  de  major  honor 
Que  sia  lai  el  pais  on  estatz, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  o45 


V 


De  tous  les  conseils  je  vous  donnerais  le  meilleur, 

Belle  dame,  si  vous  m'en  croyiez  : 

C'est,  si  je  vous  prie,  que  vous  ne  me  fassiez  pas  plus 

[mauvais 
Accueil,  si  ma  prière  ne  vous  plaît  pas, 
Et  de  cette  façon  mon  langage  restera  discret; 
Car  si  vous  m'éloignez   de  vous  méchamment 
Et  si  je  vous  connais  quelque  ami  ou  affectionné, 
Je  prierai  là-dessus  très  vite  deux  ou  trois  personnes, 
Et  bientôt  sera  cru  ce  qui  n'est  pas, 
Car  une  parole  fausse  parmi  la  foule  absurde 
Vaut  tout  autant  que  si  c'est  une  vérité  démontrée. 

VI 

Belle  dame,  de  votre  grande  valeur 
Je  ne  sais  pas  si  bien  parler  que  vous  ne  possédiez  plus 

[encore  : 
Vous  êtes  la  meilleure  et  la  plus  grandement  honorée 
Qui  soit  là-bas  dans  le  pays  où  vous  résidez   (x), 


(i)  Elle  habitait,  dans  le  Bas-Limousin,  le  château  de  Venta- 
dour,  aujourd'hui  en  ruines,  au  bord  d'un  petit  affluent  de  la 
Luzège  (canton  d'Egletons,  Corrèze). 


346  LES   TROUBADOURS   CANTÀLIENS 

60      Dels  majors  bes,   de  las  majors  beutatz  ; 

E  cil  ab  vos  an  mais  d'acuidamen 

Que  amon  joi  e  solatz  e  joven. 

Mas   eu   non  son  ges   dels   nesis  cortes 

C'ab  un  esgart  si  fan  drut  demanes  ; 

Mas  de  mi   a  passât  dos  ans  al  men'" 
66     Que-us  son  privât/,  qu'anc  de  re  no-us  enques^ 


VII 


Mas  de  bon  cor  vos  a  m  tan  finamen 
Que  non  avetz  ni  cozi  ni  paren 
Qu'ieu  non  am  mais  que  me  ni  tôt  quant  es. 
Et  si-m  penses  qu'om   nos   n'aperceubes, 
Tostemps,   domna,   vos  anera  seguen, 
72      Ses  cor  que  ja  re  no  vos  en  disses*. 


VIII 


Be  m'agra   vist  l'Alvergnatz   plus  soven 


LE   MOINE   DE   MONTAUDOX  347 

Douée   des   plus   grands   mérites   et   des   plus   grandes 

[beautés  ; 
Et  ceux-là  ont  auprès  de  vous  le  plus  d'accès 
Oui  aiment  joie  et  amusement  et  jeunesse. 
Toutefois  je  ne  suis  point  de  ces  niais   galants 
Oui  pour  un  regard  se  croient  aussitôt  des  favoris  ; 
Mais  pour  ma  part,  il  y  a  plus  de  deux  ans  au  moins 
Que  je  suis  votre  familier  (i),  pendant  lesquels  jamais 

[je  ne  vous  ai  sollicitée  de  rien. 

VII 

Mais  de  bon  cœur  je  vous  aime  si  parfaitement 

Que  vous  n'avez  ni  cousin  ni  parent 

Que  je  n'aime  plus  que  moi-même  ni  tout  ce  qui  existe. 

Et  si  je  pensais  que  nul  ne  s'en  aperçût, 

Toujours,  dame,  j'irais  vous  suivant, 

Sans  intention  de  jamais  vous  rien  dire  là-dessus. 

VIII 

L'Auvergnat  m'aurait  bien  vu  plus  souvent 


(i)  Etre  le  «  privé  »  d'une  dame,  c'est  simplement  être  admis 
librement  dans  sa  compagnie,  faire  partie  de  son  entourage 
immédiat  (Cf.  ci-dessus,  v.  2j).  Le  «  drut  »,  lui,  est  un  ami  de 
cœur  ou  un  amant  favorisé. 


348  LES   TROUBADOURS   CAXTALIKXS 

A  Monbriso,  et  tuich  mei  benvolen, 
Mais  tengut  m  "an  Petaus  et  Engolmes, 
E  ges  a  lor  no  senbla  l'ans  us  mes, 
Et  eu  nescis,  per  que  me  toi  lo  sen 
/S     Na  Maria  :  non  a  par  de  totz  bes. 


XII  —  CANSO 


Aissi   cum  selh  qu'a  plag  mal   e  sobrier 

Que  non  auza  escoutar  jutjamen, 

Que  per  dreyt  pert  tôt  so  que  vai  queren, 

E   metria   tôt   lo   plag  voluntier 

En  dos  amicx,  per  far  bon  acordier  : 

Lo*  plait  d'amor  et  ieu  fauc  atretal, 


(i)  Les  gens  des  autres  provinces.  L'  «  Auvergnat  »  est  un 
nom  collectif. 

(2)  Le -Poitou  désigne  la  cour  du  roi  Richard  Cceur-de-Lion; 
quant  à  l'Angoumois,  voir  III,  56,  son  amitié  pour  le  comte 
d'Angoulême. 


LE    MOINE   DE   MONTAUDOX  349 

A  Montbrison,  ainsi  que  tous  ceux  qui  me  veulent  du 

[bien   (i)  , 
Mais  le  Poitou  et  l'Angoumois  (2)  m'ont  retenu, 
Et  avec  eux,  certes,  Tan  ne  paraît  pas  durer  un  mois, 
Et  moi  je  parais  un  sot,  parce  que  m'enlève  ma  raison 
Dame    Marie    (3)   :    elle  n'a   pas   son   égale   en   toutes 

[qualités. 

XII  —  CHANSON 

A  quoi  bon  plaider  contre  elle?  N'ai-je  pas  des  marques 
de  sa  faveur?  Je  n'ose  pourtant  lui  révéler  tout 
mon  amour. 

I 

Ainsi  que  celui  qui   a  un  procès  fâcheux  et  de  haute 

[importance 
Qui  n'ose  pas  écouter  le  jugement, 

Car  il  perd  au  nom  du  droit  tout  ce  qu'il  va  réclamant, 
Et  il  remettrait  volontiers  tout  le  débat 
A  deux  amis,  pour  faire  un  bon  accord  : 
Le  procès  d'amour  moi  aussi  je  le  poursuis  de  même 

[manière, 


(3)    Marie  de  Ventadour. 


350  LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS 

Ou'ab  ma  dona  sai  be  que  dregz  no-m  val  ; 
Per  qu'ieu  amor  pregui  et  a  merce 
Del  plait  d'amor,  qu'en  aquestz  dos  mi  crée 
Oue-m  poirion  far  jauzen  e  joyos 
1 1      De  lei  on  dregz  no-m  poiria  esser  bos. 


11 


Mas  pus  de  re  no  la  prec  ni  l'enquier, 

Que  m'  en  val  dregz,  ni  que  vauc  plus  languen 

Pus  tort  no-m  fai,  e  m'  honra  finamen, 

Et  m'a  solatz  adreit  e  plazentier? 

Que  ges  non  ai  tant  malvat  escudier 

ij      Ou'ilh  no  l'honre  aitan  —  si   Dieus  mi  sal!  — 
Cum  hom  deu   far  son  amie  natural, 
Et  ja  non  er  tant  irada  de  re 
Qu'il  no  ria  de  bon  cor  quan  mi  ve, 
E  platz  li  fort  m  os  enans  e  mes  pros, 

22      E   ve-us  lo  tort  que-m  fai  totas  sazos. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  351 

Car  auprès  de  ma  dame  je  sais  bien  que  le  droit  ne  me 

[vaut  rien; 
C'est  pourquoi  j'adresse  ma  prière  à  l'Amour  et  à  la 

[Pitié 
En  ce  débat  amoureux,  car  à  ces  deux  je  me  confie. 
Qui  pourraient  me  rendre  possesseur  joyeux 
De  celle  auprès  de  qui  le  droit  ne  saurait  m'être  bon. 


II 


Mais  puisque  de  rien  je  ne  la  prie  ni  ne  la  sollicite, 
A  quoi  peut  m'y  servir  le  droit'?   et  pourquoi  vais-je 

[davantage  languissant 
Puisqu'elle  ne  me  fait  pas  tort,  et  m'honore  parfaitement 
Et  me  réserve  un  entretien  ingénieux  et  charmant? 
Car  je  n'ai  point  si  méchant  écuyer 

Qu'elle  ne  l'honore  autant,  —  ainsi  Dieu  me  sauve!  — 
Qu'on  doit  le  faire  de  son  ami  véritable, 
Et  jamais  elle  ne  sera  si  fâchée  de  rien 
Qu'elle  ne  rie  de  bon  cœur  quand  elle  me  voit, 
Et  fort  lui  plaisent  mon  avantage  et  mon  profit, 
Et  voilà,   vous   dis-je,   le   tort  qu'elle  me   fait  en   tous 

[temps. 


352  LES   TROUBADOURS    CANTaLIENS 


III 


E  conosc  be  que  folh  sen  e  leugier 
Ai,  s'ab  aitan  no  m'en  tenc  per  manen  ; 
Per  Dieu,  si-m  fauc,  que  quez  ieu  m'an  dizen, 
Que  re  no-m  falh  de  tôt  quan  m?a  mestier, 

27     Mas  quar  no  l'aus  mostrar  mon  cossirier 
De  tal  guiza  qu'a  lieis  no  saubes  mal, 
E  pueys  agra  tôt  gaug  entier  cabal. 
Mas  ges  non   ai  tan  d'ardimen  in  me 
Que  lo-y  digua,  pus  no-s  tanh  ni-s  cove, 
E  pueys  dopte,  si-1  camge  mas  razos, 

33      Qu'ilh  me  camge  lo  solatz  e-1  respos. 


IV 


Quar  d*aisso  an  donas  trop  mal  mestier, 
—  E  plus  selha  qu'a  rie  pretz  e  valen  : 
Que  si  Tamatz  per  plan  acordamen, 
En  dreit  solatz  e  per  plan*  alegrier, 
38     Amara  vos  ab  fin  cor  et  entier  ; 


LE  MOINE  DE  MONTAUDON  353 


III 


Et  je  reconnais  bien  que  j'ai  l'esprit  fou  et  frivole 

Si  avec  cela  je  ne  me  tiens  pas  pour  riche; 
Pour  Dieu,  ainsi  fais-je,  quoi  que  je  puisse  dire, 
Car  il  ne  me  manque  rien  de  tout  ce  qui  me  fait  besoin, 
Sauf  que  je  n'ose  pas  lui  montrer  mon  désir 
De  telle  façon  que  cela  ne  lui  paraisse  pas  mauvais, 
Après  quoi  j'aurais  toute  joie  parfaite  et  souveraine. 
Mais  je  n'ai  point  tant  de  hardiesse  en  moi 
Que  de  le  lui  dire,  puisque  cela  n'est  ni  pertinent  ni 

[convenable, 
Et  puis  je  redoute,  si  avec  elle  je  change  de  langage, 
Qu'elle  ne  change  avec  moi  d'entretien  et  de  réponse.. 


IV 


Car  voici  en  quoi  les  dames  ont  un  très  mauvais  procédé, 
Et  plus  que  toute  autre  celle  qui  a  riche  et  vaillant 

[mérite  : 
C'est  que  si  vous  l'aimez  d'un  accord  toujours  égal, 
Par  pur  badinage  et  dans  un  uniforme  contentement 
Elle  vous  aimera  avec  un  cœur  fidèle  et  entier; 


354  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

Et  s'etz  forsatz  per  fin  amor  coral, 
Que   forsa-ls    ricx   e-ls   paupres   per   engual, 
Que  la  preguetz  de  cor  per  bona  fe 
E  l'ametz*  mais  que  no  soletz  ganre, 
Aqui  meteys  se  partira  de  vos 
44     E-us  voira  mal  e-us  metra  ochaizos. 


V 


E  tenra  vos  per  son  mortal   guerrier. 
Et  non  ave  mais  de  neguna  gen  : 
Qu'el  mon  non  a  juzieu  tan  mescrezen 
Ni  sarrazi  ni  borzes  renovier, 

49      Que  si  l'amatz  huey  mais  que  no  fetz  hier, 
Qu'elh  mais  no-us  am  cum  que  sia  de  l'ai* 
E  no-us  n'aya  solatz  plus  cominal. 
E  ja  dompna  no-us  o  tenra  a  be, 
E  volra-us  mal,   e  dira-us  ben   per  que  : 
Quar  anc  auzetz  esser  tan  ergulhos 

55      Que  l'amassetz  mais  d'autre  que  anc  fos. 


(i)  Littéralement  :  plus  commun  (entre  lui  et  vous). 


LE   MOINE    DE   MOXTAUDOX  355 

Et  si  vous  êtes  contraint  par  le  parfait  amour  jailli  du 

[cœur, 
Oui  violente  les  riches  et  les  pauvres  également, 
A  la  prier  à  cœur  ouvert  en  toute  bonne  foi 
Et  à  l'aimer  infiniment  plus  que  vous  n'étiez  accoutumé, 
C'est  alors  justement  qu'elle  s'éloignera  de  vous 
Et  vous  voudra  du  mal  et  élèvera  contre  vous  des  griefs. 

V 

Et  elle  vous  tiendra  pour  son  mortel  ennemi. 
Et  il  n'arrive  pire  de  la  part  de  personne  : 
Car  il  n'y  a  pas  au  monde  de  juif  si  mécréant 
Ni  de  Sarrazin  ni  de  bourgeois  usurier, 
Qui,  si  vous  l'aimez  aujourd'hui  plus  que  vous  ne  fîtes 

[hier, 
Lui  aussi  ne  vous  aime  davantage,  quel  qu'il  soit  pour 

[le  reste, 
Et  ne  vous  réserve  pour  cela  un  entretien  plus  intime  (  i  \ 
Mais  jamais  une   dame  ne  vous  tiendra  cela  pour  un 

[mérite, 
Et  elle  vous  voudra   du   mal,   et   elle  vous   dira  bien 

[pourquoi  : 
C'est  d'avoir  un  jour  osé  être  si  présomptueux 
Que  vous  l'avez  aimée  plus  que  nul  autre  qui  fut  jamais. 


356  LES   TROUBADOURS    CAXTALIEXS 


XIII  —  CANSO 


Aissi  com  cel  c'om  mena  al  jutjamen 

Oui  es  per  pauc  de  forfait  acusatz 

Et  en  la  cort  non  es  gaire  amatz, 

E  poiria  ben  estorser  fugen, 
5      Mas  tan  se  sap  a  pauc  de  faillimen 

Xo   vol   fugir  mas   vai   s'en  lai   doptos  : 

Atressi  m'a  amors  en  tal  loc  mes 

Don  no-m  val  dregs  ni  l'aus  clamar  merces, 
9     Xi  del  fugir  no  sui  ges  poderos. 


II 


Bona  domna,  si  ieu  fos  leialmen 
En  vostra  cort  mantengutz  ne  jutjatz, 
Lo  tortz  que-us  ai  fora  dreitz  apellatz, 
Qu'ieu  m'en  puosc  ben  esdir  per  sagramen. 
14     Doncs  contra  mi   non  avetz  nu'll  garen 
Qu'ieu  anc  faillis,  domna  cortes'e  pros, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  357 

XIII  —  CHANSON 

Un  tribunal  équitable  m'absoudrait  :  car  je  n'ai  péché 
que  par  excès  de  louange  à  votre  égard  et  d'obéissance 
à  l'amour. 

I 

Ainsi  que  celui  qu'on  mène  au  jugement 

Qui  est  pour  bien  peu  de  chose  accusé  de  crime 

Et  en  la  cour  n'est  guère  aimé, 

Et  qui  pourrait  bien  s'en  tirer  par  la  fuite, 

Mais  sait  tellement  qu'il  y  a  en  lui  peu  de  faute 

Qu'il  ne  veut  fuir,  mais  s'en  va  là-bas  craintif  : 

De  même  l'amour  m'a  mis  en  une  telle  situation 

Où  le  droit  ne  me  sert  plus,  et  je  n'ose  lui  demander 

Et  quant  à  fuir  je  n'en  suis  pas  capable.  [merci, 

II 

Bonne  dame,  si  j'étais  loyalement 

En  votre  cœur  assisté  et  jugé, 

Le  tort  que  j'ai  envers  vous  serait  appelé  droit, 

Car  je  puis  bien  m'en  justifier  par  serment. 

Donc  contre  moi  vous  n'avez  nul  témoin 

Que  j'aie  jamais  péché,  dame  courtoise  et  noble, 


358  LES   TKOUBADOURS   CANTALIENS 

Mas  car  vos  am  e  tôt  cant  de  vos  es 
E  car  n'aus  dir  en  mainz  ries  locs  granz  bes  ; 
iS     Ve-us  totz  los  tortz,  domna,  qu'eu  ai  ves  vos. 


III 


Per  aital  tort  me  podetz  longamen 
Gran  mal  voler,  domna,  mas  be  sapehatz 
Que  per  be  dir  voill  trop  mais  que-m  perdatz, 
Oue-m  gazaingnetz  vila  ni  maldizen; 

23      Car  d'amor  son  tuit  siei  fait  avinen, 
E  pois  hom  es  vilas  ni  enveios, 
Pois  en  amor  non  a  renda  ni  ces  ; 
Amar  pot  el,  mas  d'amor  non  a  ges 

27      S'ill  fait  e-ill  dig  tuit  no  son  amoros. 


IV 


Be  fai  amors  a  honrar  finamen, 
Qu'el  mon  non  es  tant  rica  poestatz 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  359 

Sauf  en  ceci  que  je  vous  aime  ainsi  que  tout  ce  qui  est 

[vôtre 
Et  que  j'ose  dire  de  vous  en  maints  nobles  lieux  beau- 
coup de  bien  : 
1    Voilà,  vous  dis-je,  tous  les  torts,  dame,  que  j'ai  envers 
[vous. 
III 

Pour  pareil  tort  vous  pouvez  longuement 
Me  vouloir  grand  mal,  dame,  mais  sachez  bien 
Que  je  préfère  de  beaucoup  que  vous  me  perdiez  pour 

[avoir  dit  du  bien 
Que  si  vous  gagniez  en  moi  un  grossier  et  un  calom- 

[niateur; 
Car  de  l'amour  tous  les  procédés  sont  gracieux, 
Et  quand  un  homme  est  grossier  ou  fâcheux, 
Après  cela  il  n'a  en  amour  ni  rente  ni  cens; 
Il  peut  aimer,  mais  il  n'a  point  part  à  l'amour 
Si  ses  actes  et  ses  propos  ne  sont  tous  amoureux. 


IV 


L'Amour  mérite  bien  d'être  honoré  parfaitement, 
Car  au  monde  il   n'y  a  pas   de  puissance  si  fière 


360  LES   TBOUBÂDOURS   CAXTALIEXS 

Que  no  fassa  totas  sas  voluntatz, 
E  tôt  quan  f  ai  es  trop  bon  e  plasen  ; 

32      E  Dieus  i  les  molt  gran  enseingnamen* 
Quan  vole  que  tôt  fos  mesura  e  rasos, 
Senz   e  folclatz,   sol  qu'az  amor  plagues, 
E  paratge  no-i  des  re  ni  tolgues 

36      Pois  fin'  amors  se  metri'en  amdos. 


Bona  domna,   no  creatz  l'avol  gen 
Quez  eu  fezes  de  mi  doas  meitatz 
For  de  mo  cor  que  s'es  en  vos  mudatz, 
Qu'en   u  sol  loc  ai  ades  mon   enten  ; 

41      E  sapehatz  be  qui  en  dos  locs  s?enten 
Res  non  es  menz  de  nesi  voluntos*  ; 
E  ges  nul  temps  no-m  plac  tal  nescies* 
Ni  tal  voler,  anz  ai  amat  de  fes 

45      Con  fins  amanz  deu  far,  ses  cor  felos*. 

VI 
Be-m   lau   d'amor  quar  m'a   donat  talen 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  361 

Qui  n'accomplisse  toutes  ses  volontés, 
Et  tout  ce  qu'il  fait  est  très  bon  et  plaisant; 
Et  Dieu  montra  en  cela  fort  grande  sagesse 
Quand  il  voulut  que  tout  fût  mesure  et  raison, 
La  sagesse  et  aussi  la  folie,  pourvu  que  cela  plût  à 

[l'amour, 
Et  que  la  naissance  n'y  pût  rien  donner  ni  ôter 
Après  qu'un  amour  parfait  s'établirait  en  deux  êtres. 

V 

Bonne  dame,  ne  croyez  pas  les  méchantes  gens 
Disant  que  j'ai  fait  de  moi-même  deux  moitiés, 
—  A  l'exception  toutefois  de  mon  cœur,  qui  s'en  est 

[allé  en  vous, 
Car  en  un  seul  lieu  j'ai  toujours  mon   inclination. 
Et   sachez   bien   que   celui   qui   tourne   sa   pensée    vers 

[deux  endroits 
N'est  rien  moins  qu'un  sot  capricieux; 
Et  certes  en  aucun  temps  ne  me  plut  telle  niaiserie 
Ni  tel  vouloir,  mais  j'ai  aimé  de  bonne  foi 
Comme  un  pur  amant  doit  le  faire,  sans  cœur  félon. 

VI 

Je  me  loue  fort  de  l'amour,,  parce  qu'il  m'a  donné  le 

[désir 


•  >ï>2  LES   TBOUBADOUKS   CANTALIENS 

De  lieis  on  es  pretz  e  sens  e  beutatz, 

Enseingnamens,  conoissenz'e  solatz  ; 

Res  no-i  es  meinz,  mas  que  merces  no-il  pren 

50      De  mi,  d'aitan  que  m'esgardes   rizen 
E  que-m  fezes  senblan  de  bel  respos  : 
Ab  sol   aitan  for'ieu   gais  e  cortes, 
E   ja   no  vuelh   pueys  mens   de  vint   e   très*  ; 

54     Del*  sobreplus,  el  sieu  bel  plazer  fos. 


VII 


Al  pros*  comte  vuelh  que  an  ma  chansos 
D'Engolesme,  si  vol  la  rend'el  ces 
Ou'ieu  ai  conquis,  que  ieu  vuelh  per  un  très 
58      Qu'a  mi  no  falh  Lunelh  ni  Araguos. 


XIV  —  CAXSO 


Ara-m  pot  ma  domna  saber 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  363 

De  celle  en  qui  sont  mérite,  sens  et  beauté, 

Education,  savoir  et  agrément; 

Rien  ne  lui  manque,  sauf  qu'il  ne  lui  prend  point  pitié 

De  moi,  ne  fût-ce  que  pour  me  regarder  en  souriant 

Et  me  faire  l'accueil  d'un  bel  entretien  : 

Seulement  avec  cela  je  serais  gai  et  courtois, 

Et  je  n'en  veux  par  la  suite  pas  moins  de  vingt-trois; 

Pour  le  surplus,  il  serait  remis  à  son  bon  plaisir. 

VII 

Au  preux  comte  d'Angoulême  je  veux  que  ma  chanson 
Aille,  pour  savoir  s'il  veut  acquérir  la  rente  et  le  cens 
Que  j'ai  gagnés,  car  je  veux  pour  un  recevoir  trois: 
En  effet  à  moi  ne  manquent  ni  Lunel  ni  Aragon  (i). 

XIV  —  CHANSON 

Je  chante,  puisque  vous  m'y  avez  encouragé  ;  mais  faites 
davantage  :  écoutez  mou  cœur  qui  sera  mou  mes- 
sager. 

I 

Maintenant  ma  dame  peut  savoir 


(i)   Il  veut  dire  sans   doute:   ni  la  protection  du   seigneur  de 
Lunel  (vassal  du  comte  de  Toulouse)',  ni  celle  du  roi  d'Aragon. 


::<;i 


LES   THOl  RADOUBS   CAXTALIESS 


Qu'eu  ges  no  chant  ni-m  do  joi  ni  solatz 
Pel  gent  estiu  ni  per  las  flors  dels  pratz  ; 

4     Qu'ella  sap  be  que  mais  a  de  dos  ans 

Qu'eu  no  chantei  ni  fon  auzitz  mos  chans, 
Tro  qu'a  leis  plac  que  per  so  chauzimen 
Vole  qu'eu  chantes  de  leis  celadamen  : 
Per  que  eu  chant  e  m'esfors  com  pogues 

9     So  far  e  dir  c'a  l'avinen  plagues. 


II 


E  cel  que  so  pauquet  poder 
Fa  voluntiers,  no  deu  esser  blasmatz, 
Ab  que  del  plus  sia  la  volontatz 

13      E-l  acuillirs   e-1  gaugs  e-1  bels  semblans, 
E  que  sia  liais  e  fis  amans, 
Qu'en  u  sol  loç  aia  tôt  son  enten. 
Cel  c'aitals  es  val  mais  mon  escien 
Ad  obs  d'amar,  no  fai  ducs  ni  marques, 

18      Quar  sa  ricors  cuiaria'l  valgues. 


LE    MOINE    DE    MONTAUDON  36."> 

Que  je  ne  chante  point  et  ne  me  donne  ni  joie  ni  diver- 
tissement 
Pour  le  joli  été  ni  pour  les  rieurs  des  prés; 
Car  elle  sait  bien  qu'il  y  a  plus  de  deux  ans 
Que  je  ne  chantai  et  que  mon  chant  ne  fut  entendu, 
Jusqu'à  ce  qu'il  lui  plut,  dans  son  indulgence, 
De  vouloir  que  je  chantasse  sur  elle  en  secret  : 
C'est  pourquoi  je  chante  et  j'essaie  comment  je  pourrais 
Faire  et  dire  chose  qui  plairait  à  la  gracieuse  dame. 


II 


Et  celui  qui  fait  son  faible  pouvoir 

Bien  volontiers,  ne  doit  pas  être  blâmé, 

Pourvu  que  soient  en  lui  la  volonté  du  mieux 

Et  l'affabilité  et  la  joie  et  le  bel  air, 

Et  qu'il  soit  amant  loyal  et  parfait, 

Qu'il  ait  en  un  seul  lieu  toute  son  inclination. 

Celui  qui  est  tel  vaut  plus,  à  mon  avis, 

Quand  il  faut  aimer,  que  ne  fait  duc  ni  marquis, 

Car  celui-là  croirait  que  sa  noblesse  dût  lui  profiter. 


:»60  LE*    riiOUBADOUBS    IANT.\].]K\S 


III 


Aitals  vos  son  ab  ferm  voler, 
Bona  dompna,  de  bo  cor,  so  sapchatz  ; 
E-m  so  per  vos,  domna,  tan  meilluratz  : 

22      Que  trastotz  vius  e  sas  e  gen  parlans 

M'era  trop  loncs  recrezutz  d'er  enans*, 
Tro-m  venc  en  cor,  domn'ab  cors  covinen, 
Qu'eu  vos  proies,  don  fi  gran  ardimen; 
Ane  mais  no  fit  ardit  tan  be-m  \  engues, 

27      Car  gazaignar  pose  e  perdre  non  ges. 


IV 


Pro   gadaing  car  me   datz   lezer 
Qu'eu  chant  de  vos,  bona  domna,  ni-us  platz  : 
Pero,  domna,  si  mais  m'en  faziatz, 
3  1      Yostre  mezeus  séria  totz  l'enans, 
Quar  be  petit  de  be  fora  mi  grans 
E-l   gran  benfait  penri'eu   eissamen 
E  rendria-1  guizardo  per  u  cen, 


LE   MOINE   DE   MONTAUDOX  li'iT 


III 


Tel  je  suis  à  votre  égard,  avec  constante  volonté, 
Bonne  dame  et  de  bon  cœur,  sachez-le; 
Et    c'est    grâce    à    vous,    dame,    que    je    me    suis    tant 

[amélioré  : 
Car  tout  plein  de  vie  et  de  santé  et  habile*  à  parler 
Je  m'étais  trop  longuement  découragé  précédemment 
Jusqu'à    ce    qu'il    me    vint    au    cœur,    dame    au    corps 

[gracieux, 
De  vous  prier,  en  quoi  je  montrai  une  grande  hardiesse; 
Jamais  je  ne  fis  acte  d'audace  qui  me  réussît  si  bien 
Car  je  puis  y  gagner  et  non  pas  y  perdre. 


IV 


Je  gagne  assez  puisque  vous  me  donnez  la  permission 
De  chanter  à  votre  sujet,  bonne  dame,  et  que  cela  vous 

[plaît; 
Pourtant,  dame,  si  vous  en  faisiez  davantage  pour  moi, 
Tout  le  profit  serait  proprement  vôtre; 
Car  fort  peu  de  bien  serait  pour  moi  un  grand  bien 
Et  j accepterais  le  suprême  bienfait 
Et  j'en  rendrais  la  récompense  à  cent  pour  un 


^68  LES  TROUBADOURS   CAXTALIEXS 

No  ges  tan  rie,  domna,  corn  si  taisses, 
36     Car  per  totz   temps  n'estari'ab   merces*. 


E  pois  merces  no-m  pot  valer 
Ab   vos,   domna,   c'us   messagiers  privatz 
Parles  per  mi,  qu'eu  no'n  sui  azinatz. 

40     S'eu  n'ai  passât  u  pauc  vostres  comans, 
Perdonatz  me,  bona  domna  presans, 
Qu'eu  vos  tramis  u  messatge  avinen  : 
Mo  cor,  c'u  ser  me  laisset  endurmen, 
Qu'eu*  tenc  vas  vos,  dompna,  et  ab  vos  es; 

45      De  bo  luec  moc,  mal  en  meillor  s'es  mes. 


VI 


E  ia,  domna,  no  vuoill  aver 
Ab  mi  mo  cor,  mais  am  que  vos  l'aiatz  ; 
Quar  anc  u  jorn  no  poc  estar  en  patz, 
49     Tant  ai  en  vos  pauzat  totz  mos  talans; 

E   pois   en   vos ans*, 

Mal  estera  s'era  merces  no-us  pren 


LE   MOIXE    DE    MOXTAUDOX  369 

—  Non  point  si  riche,  dame,  qu'il  conviendrait  — 
Car  pour  toujours  je  serais  voué  à  rendre  grâces. 


V 


Et  puisque  la  grâce  ne  peut  m'assister 
Auprès  de  vous,  dame,  qu'un  messager  secret 
Parle  pour  moi,  car  je  n'en  ai  pas  la  commodité. 
Si  en  cela  j'ai  un  peu  outrepassé  vos  ordres, 
Pardonnez-moi,  bonne  dame  pleine  de  prix, 
Car  je  vous  ai  envoyé  un  messager  gracieux  : 
Mon  cœur,  qui  un  soir  me  laissa  m'endormant, 

Car  il  se  dirigea  vers  vous,  dame,  et  il  est  avec  vous  ; 
D'un  bon  lieu  il  est  parti,  mais  il  s'est  mis  en  un  meilleur. 

VI 

Et  désormais,  dame,  je  ne  veux  plus  avoir 
Avec  moi  mon  coeur,  j'aime  mieux  que  vous  l'ayez; 
Car  jamais  nul  jour  je  ne  pus  être  en  paix, 
Tant  j'ai  en  vous  placé  tous  mes  désirs, 

Et  puisque  j'ai  en  vous  (?) (i) 

Mal  ce  sera  si  maintenant  la  pitié  ne  vous  prend 


(i)  Le  texte  est  défectueux. 


370  LliS   TROUBADOURS    CANTALIENS 

E-s  met  en  vos,  pois  sabetz  veramen, 
Cals  es  vas  vos  la  mia  bona  fes 
54     O  cal  afan  trai  cel  c'amors  a  près. 

VII 


Na   Maria,  be-us  deu   amar  mos  chans, 

Qe  a  la  fin  e  al  comensamen 

Se  daur'ab  vos  e  ab  mais  de  plazen. 

Per  vos  val  mais  Ventadorn  e  Tornes   (i) 


59 


XV  —  CANSO 


Aissi  corn  cel  qu'es  en  mal  seignoratge 
E  no  troba  merce  ni  chausimen 


(i)  Il  manque   un  vers. 


LE   MOINE    DE    MONTAUDON  371 

Et  ne  s'établit  en  vous,  puisque  vous  savez  vraiment 

Quelle  est  envers  vous  ma  bonne  foi 

Ou  quel  tourment  endure  celui  que  l'amour  a  pris. 

VII 

Dame  Marie,  mon  chant  doit  bien  vous  aimer, 
Car  à  la  fin  et  au  commencement 

Il  se  pare  de  vous  et  en  a  plus  de  grâce. 
Par  vous  aussi  valent  davantage  Ventadour  et  le  Turen- 

[nois  (i). 

XV  —  CHANSON 

Engagé  sous  la  domination  d'une  nouvelle  dame,  je 
n'os'erai  jamais,  si  l'amour  ne  m'assiste,  lui  dire  ma 
passion  forte  et  sincère. 


Ainsi  que  celui  qui  est  dans  une  mauvaise  seigneurie 
Et  ne  trouve  ni  pitié  ni  égard 


(i)  Je  pense  que  Tomes  (pour  Torenes,  de  Torena)  désigne 
le  «  Turennois  »  ou  pays  de  Turenne,  aujourd'hui  commune  du 
canton  de  Meyssac,  arrondissement  de  Brive  (Corrèze).  Marie 
de  Ventadour  était  une  des  trois  filles  du  vicomte  Boson  de 
Turenne  (1122-1143).  Cf.  p.247,  n.  5,  et  p.  349,  n.  3. 


372 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


Ab  son  seingnor,  ans  car  lo  raub'  e-1  pren 
Si  volria  mudar  de  son  estatge 
5      Sobre  seingnor  qui-1  fos  de  bon  usatge  : 
Atressi-m  voill  mudar  de  sa  baillia 
De  lieis  que  m'a  mort  en  sa  seignoria, 
E  sai'n  autra  qui  anc  re  no  mespres, 
Et  es  sos  cors  gais  e  bels  e  cortes 
10     Et  ama-m  fort  mas  no  per  drudaria. 


II 


15 


E  ieu*  anc  tan  non  aie  de  vassalatge 

Que-il  auses  dir  mo  cor  ni  mo  talen. 

Ni  o  farai  tan  cum  aia  mon  sen, 

Mas  Deus  mi  do  tal  mal  don  eu  enratge 

Que  lo-i  dia  tôt  per  plan  auranatge  ; 

Qu'estiers  no  sui  tan  arditz  que  lo-i  dia, 

Tal  paor  ai  que  la  bella  paria 

Qu'ieu  ai  ab  leis  no-m  longues  ni-m  tolgues 


LE   MOINE   DE   MOKTAUDON  373 

Auprès  de  son  seigneur,  mais  qui,  parce  que  celui-ci  le 
Voudrait  changer  sa  résidence  [pille  et  le  vole, 

Pour  passer  sous  un  seigneur  qui  en  usât  honnêtement 

[avec  lui  ; 
De  même  je  veux  m'éloigner  de  sa  domination 
A  elle  qui  m'a  fait  périr  sous  sa  seigneurie, 
Et  j'en  sais  une  autre  qui  jamais  ne  fit  le  moindre  tort, 
Et  son  cœur  est  gai,  beau  et  courtois 
Et  elle  m'aime  encore  mais  non  encore  par  amour. 


II 


Et  pour  moi  jamais  je  n'eus  assez  de  bravoure 
Pour  oser  lui  dire  (i)  mon  envie  et  mon  inclination, 
Et  je  ne  le   ferai  pas  aussi  longtemps  que  j'aurai  ma 

[raison, 

\Iais  que  Dieu  me  donne  tel  mal  dont  je  sois  enragé 
Vi  bien  que  je  lui  dise  tout  par  pure  folie; 
ar  autrement  je  ne  suis  pas  assez  hardi  pour  le  lui 
elle  peur  j'ai  que  la  bonne  camaraderie  [dire, 

)ue  j'ai  avec  elle,  elle  ne  l'éloigné  de  moi  et  ne  me 

[l'enlève  : 


1)  A  la  nouvelle  dame. 


374  LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 

Mas   ja   pois  mais  preveire  no-i   vengues, 
20     Que  ja  per  re  viu  no  m'  aconsegria! 


III 


D'aitan  sui  fols  e  fatz  aital  follatge 
Com  cel  que  près  a  estât  longamen 
Et  es  estortz,  e  pois  vai  enqueren 
Tal  re  per  c'om  lo  torn'en  presonatge  : 

25      Atressi  vau  enqueren  mo  dampnatge, 
Qu'ieu  er'  estortz  d'afan  e  de  folia 
E  voill  tornar  lai  on  amors  m'aucia; 
Mas  tan  m'es  douz  entre  cen  mais  us  bes 
Que  no-m  membra  d'afan  qu'eu  anc  agues  : 

30     Ve-us  tôt  lo  meills  per  ver  qu'en  amor  sia. 


IV 


Mas  si-m  preses  amors  en  so  guiatge, 


LE    MOINE    DE    MONTAUJJOX 


Mais    il    ne    faudrait    pas    qu'ensuite    un    prêtre    vînt 

[m'assister, 
Car    en    aucune    manière    il    ne    m'atteindrait    vivant 

[encore  ! 
III 

Je  suis  tout  à  fait  fou  et  je  fais  aussi  grande  folie 
Que  celui  qui  a  été  prisonnier  longuement 
Et  est  délivré,  puis  va  cherchant 
Un  motif  pour  qu'on  le  remette  en  prison  : 
Pareillement  je  vais  cherchant  mon  propre  dommage, 
Car  j'étais  délivré  de  tourment  et  de  folie   (i) 
Et  je  veux  revenir  là  où  l'amour  pourra  me  tuer; 
Mais  tant  m'est  doux  parmi  cent  maux  un  bien 
Qu'il  ne  me  souvient  point  d'une  peine  que  j'aie  jamais 

[eue  : 
Et  voilà,  vous  dis-je,  tout  ce  qu'il  y  a  de  meilleur,  en 

[vérité,   dans  l'amour. 

IV 

Mais  si  l'amour  me  prenait  sous  son  sauf-conduit. 


(i)  Il  s'était  éloigné  «  de  la  domination  »  d'une  première  dame 
(strophe  I)  ;  mais  il  veut  maintenant  s'engager  à  nouveau  vis-à- 
vis  d'une  autre. 


I 


376 


LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 


Que  denan  leis  auses  seguramen 
Dire  mo  cor  qu'ieu  l'ai  celadamen, 
E  qu'il  vas  me  no  camges  so  coratge 

35      Ni  no-m  fezes  so  bel  solatz  salvatge, 
Si  aquest  guit  amors  far  mi  volia, 
Jamais  en  mi  nuils  hom  no  peccaria* 
Qu'eu  no-1  guies  tan  quan  mos  poders  es, 
Et  ab  lo  guit  bon  ostal  no-1  fezes  : 

40     Aital  coven,  Amors,  vos  en  faria. 


V 


Bella  domna,  mei  oill  vos  son  messatge 
Que  res  del  mon  no  lur  es  tan  plasen 
Com  vos,  dompna,  e  tuit  vostre  paren 
E  cil  que  son  de  vostre  franc  lignatge; 
45      Qu'ieu  n'ai  baisât  mainz  aills  e  maint  visatge 
Car  semblavon  de  vostre  compaignia, 
E  n'ai  faita  ja  mainta  romaria 
Cane  no  preguei  Dieu  que  d'als  mi  valgues, 


LE   310IXE   DE   MONTAUDON  377 

De  façon  que  devant  Elle  j'osasse  en  sécurité 
Dire  mon  envie,  qu'à  son  égard  je  nourris  secrètement, 
Et  qu'elle  ne  changeât  point  ses  intentions  envers  moi 
Et  ne  me  rendît  pas  sa  belle  amabilité  farouche, 
Si    l'amour    voulait    me     faire    jusqu'à    elle    pareille 

[conduite, 
Jamais  en  moi  nul  homme  n'éprouverait  ce  mécompte 
Que  je  ne  le  guidasse  à  mon  tour  autant  que  mon  pouvoir 

[s'étend, 
Et  qu'après  l'avoir  guidé  je  ne  lui  offrisse  bon  gîte  : 
Telle  est  la  promesse,  amour,  que  je  vous  ferais  sur  ce 

[point. 


V 


Belle  dame,  mes  yeux  vers  vous  sont  messagers 

Attestant  que  rien  au  monde  ne  leur  est  si  plaisant 

Que  vous,  dame,  et  tous  vos  parents 

Et  ceux  qui  sont  de  votre  noble  lignage  ; 

Car  j'ai  baisé  maints  yeux  et  maint  visage 

Parce  qu'ils  semblaient  être  de  votre  compagnie, 

Et  j'ai  fait  déjà  à  ce  propos  maint  pèlerinage 

Où  jamais  je  ne  priai  Dieu  de  m'assister  en  autre  chose 


378  LES   TROUBADOURS   CANTALIEKS 


Mas  de  vos,  domna,  que  en  cor  vos  mezes 
50     Que  saubeses  com  e-us  am  ses  bausia. 


VI 


Ses  bausia-us  am  e  ses  cor  volatge, 

Per  la  beutat  e  per  l'enseingnamen, 

Pel  verai  pretz  e  per  l'acuillir  gen 

Pois  forsa  m'en  amors  per  agradatge, 
55      A  cui  det  Deus  aitan  de  seingnoratge 

Que  cui  el  vol  destreing  e  pren  e  lia  ; 

Que  li  mei  oill  m'an  mostrada  la  via 

Ab  que  eu  eis  me  soi  liaz  e  près. 

E  anc  no  cuit  mais  qu'a  près  avengues, 
60     Qu'eu  sui  mortz  près,  e  plus  mortz  qui-m  solvia. 


XVI   —   CANSO 


Mos  sens  e  ma  conoissenza 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  379 

^u'en  ce  qui  est  de  vous,  dame,  pour  qu'il  vous  mît  au 

[cœur 
.e  désir  de  savoir  comment  je  vous  aime  sans  fausseté. 

VI 

ians  fausseté  je  vous  aime  et  sans  cœur  volage, 
*our  votre  beauté  et  vos  manières  courtoises, 

>our  votre  vrai  mérite  et  pour  votre  gracieux  accueil 
Risque  l'amour  m'y  force  par  un  charme, 
^ui  à  qui  Dieu  donna  tant  de  puissance 

}ue  celui  qu'il  veut  il  le  contraint,  le  saisit  et  l'enchaîne; 
"ar  mes  yeux  m'ont  montré  la  voie 
'ar  laquelle  moi-même  je  me  suis  enchaîné  et  pris. 
\.t  je  ne  crois  pas  qu'il  soit  jamais  arrivé  pareille  chose 

[à  un  prisonnier, 
'ar,  étant  captif,  je  suis  mort,  et  plus  mort  encore,  si 

[quelqu'un  me  délivrait. 

XVI  —  CHANSON 

fa  dame  est  si  haut  placée  que  je  l'aimerais,  ne  fût-ce 
que  pour  l'honneur. 

I 

r<~>n  intelligence  et  mon  jugement 


380 


LES   TROUBADOURS    CAXTALIENS 


M'an  fait  en  tal  loc  chauzir 
Don  mi  valgra  mais  suffrensa*, 
C'ara  no-i  pose  avenir 
Ni  ges  no  m'en  sai  partir; 
Donc  be  fatz  gran  faillimen 
S'eu  sec  so  que  no  m'aten  ! 
Mas  deus  me  lais  segre  tan 
Que-///  sia  encar  denan. 


II 


E  ja  denan  no-///  séria, 
Si  la  sua  grans  ricors 
Vas  mi  no-ill  dessovenia  ; 
E  que  la'n  forses  amors*, 

14  Qu'eu  non  ai  autre  socors  ! 

Pero  fait  n'ai  la  meitat, 
Et  ill  fera  gran  bontat 
S'en  l'autra  part  tan  fezes 

18  Don  alcus  bes  mi  vengues. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  381 

M'ont  fait  mettre  mon  choix  en  un  lieu  (i) 
Dont  il  me  vaudrait  mieux  m'abstenir, 
Car  présentement  je  n'y  puis  atteindre 
Et  je  ne  sais  point  m'en  éloigner. 
Donc  je  fais  une  bien  grande  faute 
Si  je  poursuis  ce  qui  ne  m'attend  pas  (2)  ! 
Mais  que  Dieu  me  la  laisse  poursuivre  si  bien 
Que  je  sois  encore  une  fois  devant  elle. 


II 


Et  jamais  je  ne  serais  devant  elle 

Si  sa  grande  noblesse 

Par  rapport  à  moi  ne  lui  sortait  de  la  mémoire; 

Et  l'amour  pût-il  en  cela  la  contraindre, 

Car  je  n'ai  point  d'autre  secours! 

Pourtant  j'ai  fait  la  moitié  du  chemin, 

Et  elle  ferait  acte  de  grande  bonté 

5i  de  l'autre  moitié  elle  faisait  tant 

2u'il  pût  m'en  venir  quelque  bien. 


(t)  Le  mot  «  lieu  »  désigne  souvent  l'être,  l'objet  aimé. 

(2)  Entendez  :  sa  dame.  Deux  vers  plus  bas,  «  encore  une 
ois  »  fait  allusion  à  une  première  entrevue.  Voyez  plus  loin  la  note 
u'v.  ;;. 


M82  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


III 


E  ja  de  leis  bes  no -m  veingna 
Totz  temps  li  serai  aclis, 
Qu'amors  mi  mostra  e  m'enseigna 
C'ades  en  rie  loc  m'aizis  ; 

23  E  si  del  be  no-m  jauzis 

La  honors  m'en  valra  mais 
Que  d'autre  loc  us  ries  jais; 
Donc  s'eu  am  a  grant  honor, 

27  Per  que-m  virarai  aillor? 


IV 


Aillor  s   no   vir  mo   coratge 
Ni  o  farai  ja  per  re, 
Qu'anz  li  fatz   lige  omenatge 
E-ill  refer  grat  e  merce 
32  Per  amor  del  palafre 

Don  si-m  lai-sset  davallar. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  381) 

III 

Et  quoiqu'aucun  bien  ne  me  vienne  d'elle 

Toujours  je  lui  serai  soumis, 

Car  c'est  l'amour  qui  me  montre  et  m'enseigne  ceci 

Qu'en  un  ((  lieu  ))  magnifique  toujours  je  m'établis; 

Et  si  je  ne  jouis  pas  du  bien  désiré 

L'honneur  m'en  profitera  plus 

Qu'en  un  autre  endroit  une  précieuse  joie. 

Donc  si  j'aime  ici  avec  grand  honneur 

Pourquoi  me  tournerai-je  ailleurs? 

IV 

Ailleurs  je  ne  tourne  pas  mon  cœur 

Et  je  ne  le  ferai  jamais  pour  aucun  motif, 

Car  je  lui  présente  au  contraire  hommage  lige 

Et  je  lui  rends  grâce  et  merci 

Pour  l'amour  du  palefroi 

Dont  elle  me  laissa  descendre  de  la  sorte  (i). 


(i)  A  quel  incident  est-il  fait  allusion?  Peut-être  Montaudon 
faisant  route  un  jour  à  cheval  et  ayant  rencontré  sa  dame 
(v.  fin  strophe  I)  fut-il  autorisé  par  elle  à  descendre  pour  lui 
tenir  compagnie,  —  ou  lui  offrit-il  son  cheval  momentanément? 

Au  vers  suivant,  il  joue  sur  le  mot  pro  qui  signifie  comme 
adverbe  :  «  assez,  suffisamment  »  et  comme  substantif  :  «  profit, 
avantage  ». 


384 


LES   TROUBADOURS    CAXTALIEXS 


36 


Donc  no-i  ac  pro  al  mieu  par* 
Xo  ;  qu'amors  fai  l'uzurier, 
Qu'ades,  on  mais  a,  plus  quier. 


V 


Pero  del  querre-tn  laissera, 
S'amors  tan  no  m'en  forses, 
Si  que  del  tôt  m'en  lunhera 
S'aquesta  amor  oblides. 

41  Mas  per  so  l'estau  de  près, 

Quar  m'  alegr'  el  sieu  vezer, 
E  preira  l'en  pel  jazer 
Un  dous  esguart  amoros, 

45  E  pel  baisar  bel  respos. 


VI 


Bel  respos  mi  poyra  faire 
La  bella  vas  cuy  soplei, 
Si-m  disses,  senes  cor  vaire  : 
«  Bels  amies,  a  vos  m'autrey.  )) 


LE   MOINE   DE   MOKTAUDON  3£5 

N'y  eut-il  donc  pas  là  profit  (suffisant)  pour  un  homme 

[comme  moi? 
Non;  car  l'amour  agit  en  usurier 

Et  toujours,  à  mesure  qu'il  a  plus,  il   réclame  davan- 
tage. 


V 


Pourtant  je  m'abstiendrais  de  la  solliciter, 

Si  l'amour  ne  m'y  forçait  pas  tant, 

Si  bien  que  je  m'éloignerais  tout  à  fait  d'elle 

Si  je  parvenais  à  oublier  cet  amour. 

Mais  voici  pourquoi  je  me  tiens  près  d'elle  : 

Parce  que  sa  vue  m'emplit  d'allégresse; 

Aussi    accepterais-je    d'elle,    au    lieu    de    partager    sa 

Un  doux  regard  amoureux,  [couche, 

Et  au  lieu  de  son  baiser  une  belle  réponse. 


VI 


Belle  réponse  pourrait  me  faire 
La  belle  devant  qui  je  m'incline 
Si  elle  me  disait,  sans  cœur  changeant 
«  Bel  ami,  à  vous  je  m'abandonne.  )) 


38^  LES  TROUBADOURS   CAKTALIEKS 

50  Quel  mon  non  a  duc  ni  rey, 

Ou'ieu  camges  per  totz  sos   fieus 
Lo  sieu  ostal,  s'era  mieus, 
On  guarda  so  cors  novel 

54  Sobre  totas  beutatz  bel. 


XVII   —   CANSO 


Ades  on  plus  viu  mais  apren, 
E  mais  sai  de  mal  e  de  be, 
E   meills  sai   conoisser  en  me 
Et  en  autrui  foldat  e  sen. 
Sel  que  ditz  tôt  jorn  follia 
E  si  meteis  non  chastia, 
Non  obra  ges  a  dreg  garan; 
E  sil  que-m  blasmon  car  non  chan 
Degron   blasmar   los   lur   faitz    deschausitz, 
Qu'eu  chantera  si  chantars  fos  grasitz. 


LE   MOINE   DE   MOXTAUDON  387 

Car  il  n'y  a  au  monde  ni  duc  ni  roi 
Pour  tous  les  fiefs  de  qui  j'échangeasse 
Sa  demeure,  si  elle  était  mienne, 
Celle  où  elle  garde  son  corps  jeune 
Et  beau  par-dessus  toutes  les  beautés. 

XVII  —  CHANSON 

Après  un  an  de  silence,  je  cJiante,  parce  que  j'aime  la 
plus  gracieuse  et  la  plus  noble  des  dames,  et  cet 
honneur  me  suffit. 

I 

Plus  je  vis,  toujours  plus  j'apprends, 

Et  plus  je  sais  de  mal  et  de  bien, 

Et  mieux  je  sais  reconnaître  en  moi 

Et  en  autrui  la  folie  et  la  raison. 

Celui  qui  adresse  toujours  un  reproche 
Et  lui-même  ne  se  corrige 

N'agit  point  selon  une  juste  mesure; 

Et  ceux  qui  me  blâment  de  ce  que  je  ne  chante  pas 
Devraient  blâmer  leurs   actes   discourtois, 
Car  je  chanterais  si  le  chant  était  agréé. 


388  LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS 


II 


Qu'eu  non  chasti  ni  non  repren, 
Que  chascus  sap  consi-s  capte, 
Mais  gen  fora  c'on  vis  en  se 
14  So  que  conois  en  l'autra  gen. 

Mas  ben  die  que  pauc  valria 
Chans  si   d'amor  no  movia  ; 
E  de  mi  a  passât  un  an 
C'amors  no-m  tenc  ni  pro  ni  dan, 
Mas  er  sui  gais  que  jois  d'amor  m'es  guitz  ; 
20     Conven  qu'eu  chan,  c'a  dreit  port  son  eissitz. 


III 


Ou'amors  m'esmenda  ben  e  gen 
Los  mais  qu'eu  n'ai  suffertz  anese, 
C'amar  mi  fai  per  bona  fe 
24  La  meillor  e  la  plus  plasen, 

E  tal  c'a  en  sa  baillia 
Tôt  quant  eu  voill  ni  queria. 
Cane  natura  non  obret  tan 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  389 


II 


Car   moi-même   je    ne    coirige    et    ne    réprimande 

[point, 
Puisque  chacun  sait  comment  il  se  conduit, 
Mais  il  serait  convenable  que  l'on  vît  en  soi-même 
Ce  que  l'on  remarque  chez  autrui. 

Mais  je  dis  vraiment  que  peu  vaudrait 
Le  chant  si  d'amour  il  ne  procédait; 
Et  quant  à  moi  il  a'  passé  un  an 
Pendant  lequel  l'amour  ne  m'a  valu   ni  profit  ni 

[dommage, 
Mais  maintenant  je  suis  gai  parce  que  la  joie  d'amour 

[me  sert  de  guide; 
Il  convient  que  je  chante,  car  à  bon  port  je  suis  parvenu. 


III 


En  effet  l'amour  me  répare  bien  et  gracieusement 
Les  maux  que  j'en  ai  soufferts  toujours, 
Car  il  me  fait  aimer  avec  bonne  foi 
-La  meilleure  et  la  plus  plaisante, 

Et  qui  est  telle  qu'elle  a  en  son  pouvoir 

Tout  ce  que  je  veux  et  cherchais. 
Car  jamais  la  nature  ne  travailla  si  bien 


390  LES   TROUBADOUKS   CASTALIENS 

C'altra'n  fasses  del  sieu  semblan, 
Qu'en  leis  es  jois  restauratz  e  norritz 
30     Qu'era  aillors  sordeiatz  e  faillitz. 


IV 


Lo  cors  a  gai  e  covinen 
Entier,  que  ren  no-i  descove, 
Et  beutatz  no-i  va  ni  no-i  ve 
34  Anz  i  a  fait  son  estamen. 

Jois  e  pretz  e  cortezia, 
Solatz   senes   vilania, 
Convinenz  ditz  e  faitz  presan 
Sojornon  ab  leis,  et  es  tan 
De  totz  bos  aîbs  sos  gens  gais  cors  garnitz, 
40      Que  totz  los  mais  n'a  loingnatz  e  faiditz*. 


V 


Lo  cors  e-1  cor  e-1  pensamen 
Ai  en  leis,  que  d'als  no-m  sove, 
Ni  ja  pensar  non  voill  de  re 
44  Mas  can  del  sieu  enansamen. 


LE   MOINE   DE   MONTAUDOK  391 

Qu'elle  en  fît  une  autre  à  sa  ressemblance, 
Car  en  elle  est  restaurée  et  nourrie  la  joie 
Qui  était  ailleurs  avilie  et  déchue. 


IV 


Son  corps  gai  et  gracieux  elle  l'a 
Parfait,  car  rien  n'y  messied, 
Et  la  beauté  n'y  subit  point  de  va-et-vient 
Mais  elle  y  a  fixé  son  séjour. 
Joie  et  prix  et  courtoisie, 
Badinage  sans  grossièreté, 
Paroles  bienséantes  et  actions  estimables 
Résident  en  elle,  et  il  est  tellement 
Pourvu  de  toutes  les  bonnes  qualités,  son  corps  gentil 

[et  gai, 
Qu'elle  en  a  écarté  et  banni  toutes  les  mauvaises. 


V 


Le  corps,  le  cœur  et  la  pensée 

Je  les  ai  en  elle,car  d'autre  chose  il  ne  me  souvient. 

Et  jamais  je  ne  veux  penser  à  rien 

Sauf  à  ce  qui  concerne  son  exaltation. 


392  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Plus  qu'en  la  mar  non  parria 
L'aiga,  qui  plus  n'i  metria, 
Non  pareis  el  sieu  cors  presan 
Lo  bens  qu'eu  die  de  leilausan. 
Pero  vers  es  so  que-1  proverbes  ditz, 
50      Que  bos  pretz  creis  on  plus  loing  es  ausitz. 


VI 


Dompna,  no-us  prec  ni  non  enten 
Que  vos  m'ametz,  ni  no-s  cove, 
Car  sitôt  cresiatz  merce, 
54  Paratges  sai  que-us  mi  def  en  ; 

Mas  d'aisso-us  prec  si-us  plasia, 
Domna,  que  s'ieu  ren  disia 
Que-us  fos  plasen  ni  benestan, 
Que  de  vos  n'aia  sol  aitan, 
Mi  voill  onrar  vostre  gens  cors  chausitz  ; 
60     Vos  non  er  dans  e-1  mieus  jois  n'er  complitz. 

VII 

Si  ja  rasos  no-m  disia 


LE   MOINE   DE   MONTAUDON  393 

Pas  plus  qu'en  la  mer  ne  paraîtrait 

»  L'eau,  à  mesure  qu'on  y  en  mettrait  davantage, 

Ne  paraît  en  son  corps  précieux 
Le  bien  que  je  dis  d'elle  en  la  louant. 
Pourtant  est  vrai  ce  que  le  proverbe  dit, 
Qu'un  bon   mérite  s'accroît   d'autant  qu'il  est   entendu 

[plus  loin- 

VI 

Dame,  je  ne  vous  prie  pas  et  je  ne  désire  point 
Que  vous  m'aimiez,  et  cela  ne  convient  pas, 
Car  même  si  vous  écoutiez  la  pitié, 
Je  sais  que  la  naissance  vous  interdit  à  moi; 
Mais  de  ceci  je  vous  prie,  s'il  vous  plaisait, 
Dame,  c'est  que,  si  je  disais  rien 
Qui  vous  fût  agréable  et  opportun 
Je  puisse  obtenir  de  vous  seulement  ceci, 
Que  votre  gentil  cœur  indulgent  veuille  m'en  attribuer 

[l'honneur  ~ 
Il  ne  vous  en  viendra  point  de  dommage  et  ma  joie  en 

[sera  parfaite, 
VII 

Si  la  raison  déjà  ne  me  disait 


o9't  LES   TROUBADOURS   CAKTALIEXS 

Que  de  mi  donz  Na  Maria 

Parles  re  que  fos  benestan, 

Veritatz  mi  fai  dir  d'aitan  ; 
Oue-1  sieus  noms  es  sobr'autres  noms  grasitz 
E-ill  sieu  fait  son  de  pretz  sims  e  raitz. 


PIECE  DOUTEUSE  I  :  CANSO 


(BERENGUIER   DE   PALAZOL    (i)?) 


I 


Aissi  corn  hom  que  seingnor  occaisona 
Ses  tort,  domna,  quan  l'a  en  son  poder, 
E-il  qier  merce,  e  non  la'n  vol  aver 
4     Anz  lo  ten  tan  tro  que  del  sieu  li  dona  : 

M'ochaisonatz    quar   vos    platz    e-us    sap    bo, 
E  m'aves  mes,  domn',  en  vostra  priso, 


(i)  Ou  Palaol,  Palôu,  Parasol:  c'est  Pallol,  ancienne  villa 
à  l'ouest  d'Elne,  arr.  de  Perpignan  (Chab.)  —  Pour  l'attribution, 
v.  Notes  compl. 


LE    MOINE   DE    MONTAUDON  395 

Que  sur  ma  dame  Marie 
Je  dois  prononcer  des  paroles  qui  soient  irréprochable?, 
La  vérité  même  me  ferait  dire  (i)  tout  autant, 
Car  son  nom  est  aimé  au-dessus  des  autres  noms 
Et  ses  actions  sont  de  mérite  faîte  et  racine. 

PIECE  DOUTEUSE  I:  CHANSON 
(Probablement   de   Bérenger   de    Palazol) 

Traitez  sans  rigueur  votre  prisonnier,  qui  vous  aimera 
quoi  que  vous  fassiez. 

I 

Ainsi  que  l'homme  qu'un  seigneur  accuse 

Sans  faute  commise,  dame,  quand  il  l'a  en  son  pouvoir,. 

Et  il  lui  demande  merci,  mais  il  ne  veut  point  en  avoir 

[de  lui 
Et  au  contraire  il  le  retient  jusqu'à  ce  qu'il  lui  donne 

[une  part  de  son  bien  : 
De  même  vous  m'accusez  parce  que  cela  vous  plaît  et 

[vous  semble  bon, 
Et  vous  m'avez  mis,  dame,  en  votre  prison  ; 


(i)  Littéralement  :  me  fait.  La  réalité  est  mieux  affirmée  par 
cet  indicatif. 


396  LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 

7     Mas  ja  de  me  non  aures  rezenso, 

Qu'enanz  voill  que  près  mi  tengatz, 
Domna,  que  si-m  deslivravatz, 
E  non  cug  c'om  anc  mais  vis  près 
1 1  Qu'esser  deslivratz  non  volgues. 


II 


Mas  saber  voill,  domna  meiller  de  bona, 
E  la  genser  c'om  anc  pogues  vezer, 
Si  m'aucires,  que  no-us  pose  mal  voler; 
15      Qu'eu  non  o  cre  ni-m  semblatz  tan  felona, 
E  vos  gardatz  vos  en  de  failliso. 
C'atressi  faill  seingner  vas  so  baro 
18      Co-1  bars  vas  lui,  si-11  men'outra*  raso. 
E  per  so  que  vos  non  failliatz, 
Pois  près  m'avez,  non  m'ausiatz; 
Vailla-m  ab  vos  ma  bona  fes 
22  E  humilitatz  e  merces. 


III 


Que  s'ieu  fos  reis,  vos  agratz  d'aur  corona, 


LE   MOINE    DE   MOXTAUDON  397 

Mais  jamais  de  moi  vous  n'aurez  une  rançon, 

Car  je  veux  plutôt  que  vous  me  reteniez  prisonnier, 
Dame,  que  si  vous  me  délivriez, 
Et  je  ne  crois  pas  qu'on  ait  jamais  vu  un  prisonnier 
Qui  ne  voulût  pas  être  délivré. 

II 

Mais  je  veux  savoir,  dame  ((  meilleure  que  bonne  )) 
Et  la  plus  gracieuse  que  l'on  ait  jamais  pu  voir, 
Si  vous  me  tuerez,  parce  que  je  ne  puis  vous  vouloir 

[du  mal  ; 
Car  je  ne  le  crois  pas  et  vous  ne  me  semblez  pas  si 

[perfide, 
Et  pour  vous,  gardez- vous  en  cela  de  commettre  une: 

[faute- 
Car  tout  autant  pèche  le  seigneur  envers  son  baron 
Que  le  baron  envers  lui,  s'il  le  traite  contrairement  à  la 

[raison- 
Et  afin  que  vous  ne  fassiez  point  de  faute 
Puisque  vous  m'avez  pris,  ne  me  tuez  pas  ; 
Qu'auprès  de  vous  m'assistent  ma  bonne  foi 
Et  l'indulgence  et  la  pitié. 

III 

Car  si  j'étais  roi,  vous  auriez  une  couronne  d'or, 


o98  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 


Tan  vos  mi  fai  abellir  e  temer 
Vostra  beutatz,  on  ai  mes  mon  esper, 
26     Si  c'az  autra  mos  cors  no  s'abandona; 
E  membre  vos,  domna,  del  guizardo, 
Que  lonjamen  ai  servit  en  perdo  ; 
29      Mas  fe  que  deg  a  mon  bel  compaingno, 
D'una   ren  mi  sui   acordatz  : 
Consi  que  vos  en  captengatz, 
Vos  amarai,  vos  plass'  o-us  pes, 
33  Mais  moût  volgra  mais  que-us  plagues. 

PIECE  DOUTEUSE  II  :  SI RV ENTES 
LO  MOXGE  DE  POICIBOT   (1)?) 

I 

Gasc,  pecs,  latz  juglars  e  fers, 
Dechatz*  e  fatz  a  revers, 
3  A  toz  mais  liges  e  sers. 


(1)  Aujourd'hui  Puysibot,  commune  de  Saint-Pierre  de  Frugie. 
arr.  de  Nontron.  Gausbert  avait  été  mis  tout  enfant  au  monastère 
de  Saint-Léonard  farr.  de  L'moges)  :  aussi  l'appelait-on  le  moine 
■de  P.  Pour  l'attribution,  v.  Notes  compl. 


LE   MOINE    DE    MONTAUDOX  39ÎJ 

Tant  vous  fait  agréer  et  redouter  par  moi 

Votre  beauté,  en  laquelle  j'ai  mis  mon  espoir 

Si  bien  qu'à  une  autre  mon  cœur  ne  se  livre  point  ; 

Et  qu'il  vous  souvienne,  dame,  de  la  récompense, 

Car  longuement  j'ai  servi  en  pure  perte. 

Mais  par  la  foi  que  je  dois  à  mon  beau  compagnon, 

D'une  chose  je  suis  convenu  :  ' 

De  quelque  façon  que  vous  vous  conduisiez  sur  ce 

[point, 

Je  vous  aimerai,  que  cela  vous  plaise  ou  vous  fâche, 
Mais  j'aimerais  beaucoup  mieux  que  cela  vous  plût. 

PIECE  DOUTEUSE  II  :  SI RV ENTES 

(Probablement  de   Gausbert  de   Puysibot) 

Recommandation   plaisante    en   faveur   du 
jongleur  Gasc. 

I 

Gasc  (i),  stupide,  vilain  et  grossier  jongleur, 

Doué  et  fabriqué  à  l'envers, 

De  toutes  les  méchancetés  homme-lige  et  serf. 


(i)  Comme  nom  commun  signifie  '«  gascon  ».  Mais  j'y  vois  le 
nom  même  du  jongleur. 


400  LES   TROUBADOURS   CAXTALIEXS 

C'uns  no  cre  que  t'en  soffraigna, 
E  de  toz  bos  aips  esters, 
Si  tu  ver  dir  en*  sofers, 
Fellon  sirventes  que-m  quers 
8  Aias,  tal  com  a  te  taingna. 


II 


Tan  pauc  vais  en  tos  affars 
Que  no-t  valria  lauzars, 

Il  Mais  laidirs  e  folleiars, 

C'az  autrui  noz,  te  gazaingna, 
Que  d'al  ren  non  es  joglars, 
Veils  secs  plus  fels  qu'us  Navars, 
Comols  de  toz  mais  estars 

16  E  ses  tota  bona  maingna. 

III 

Dretz  no-t  daria  ni  plaitz 
C'aver  deguesses  benfaitz, 
19  C'a  tota  gen  iest  empaitz 

Cui  enoia  ta  compaingna, 


LE    MOINE   DE    MONTAUDO^  401 

Car  je  ne  crois  pas  qu'il  t'en  manque  une  seule, 

Et  exempt  de  toutes  les  bonnes  qualités, 

Si  tu  consens  en  cela  à  dire  vrai, 

Le  méchant  sirventés  que  tu  me  demandes 

Reçois-le,  tel  qu'il  te  convient. 


II 


Tu  vaux  si  peu  en  tes  façons 

Qu'il  ne  te  serait  pas  utile  de  louer, 

Mais  outrager  et  injurier, 

Qui  nuit  à  autrui,  à  toi  profite, 

Car  tu  n'es  jongleur  en  nulle  autre  matière, 

Vieux  desséché,  plus  félon  qu'un  Navarrais, 

Comblé  de  toutes  les  mauvaises  dispositions 

Et  sans  aucune  bonne  qualité. 


III 


Ni  le  bon  droit  ni  ta  demande  ne  te  permettraient 
Que  tu  dusses  recevoir  des  bienfaits, 
Car  tu  es  une  gêne  pour  tout  le  monde 
Que  ta  compagnie  importune, 


40'2  LES   TttOUBADOUHS   CANTALIENS 

Ou'enfrus  e  glotz  iest  e  laitz  ; 
Mas  car  iest  viells  e  defraitz 
E  freols  com  us  contraitz, 
24  Vol  merces  c'om  si  afraingna* 


IV 


Gasc,  malastrucs,  ab  sen  pec, 
Pois  tan  grans  paubreira-t  sec, 

2j  Ja  lo  sieu  no-t  tenra  nec, 

Sitôt  d'autres  s'en  estraigna*, 
Lo  reys,  c'om  no-i  aconsec, 
Si  trop  non  a  forbit  bec*. 
Mas  a  tu  dara  ses  pec, 

32  Car  iest  de  pauca  bargaingna. 


V 


E  si  en  ballan*  t'en  vas, 
Joglars  caitius,  dolenz,  las, 
35  Mil  vetz  per  portas  iras 

Batuz  e  tiratz  per  faingna 


LE   MOINE   DE    MONTAUDO>"  40-» 


Vu  que  tu  es  avide,  glouton  et  laid  ; 

Mais  comme  tu  es  vieux  et  cassé 

Et   débile   ainsi  qu'un   perclus, 

La  pitié   veut   qu'on   se   laisse   fléchir   à    ton   sujet. 


IV 


Gasc,  malchanceux,  de  sens  stupide, 

Puisqu'une  si  grande  pauvreté  te  poursuit, 

Certes  il  ne  te  refusera  pas    (i)    un  peu  de  son  avoir 

Le   roi,  bien   que  là-dessus   il   se  dérobe  à   d'autres, 

Car  nul  ne  parvient  à  cela 

S'il  n'a  une  langue  très  bien  affilée, 

Mais  à  toi  il  te  donnera  sans  faute. 

Car  tu  es  de  petit  trafic  (2)  _ 

V 

Et  si  tu  t'en  vas  en  dansant, 
Jongleur  chétif,  dolent  et  las, 
Mille  fois  tu  iras  de  porte  en  porte 
Battu  et  traîné  dans  la  boue  (3)  : 


(1)  Littéralement  :  ne  te  tiendra  pas  dénié  (refusé)  le  sien. 

(2)  Tu  as  peu  de  clients,  tu  gagnes  peu. 

(3)  Par  la  valetaille  des  châteaux. 


404  LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 

De  lui  mi  tenc  per  certas 
Qe  non  a-1  cor  fîac  ni  bas, 
C'un  don  de  ton  prez  n'auras 
40  Ses  tenson  e  ses  mesclaingna. 


VI 


E  si  nuls  d'els  ti  mou*  laingna, 
En  l'ostal  ton  segnor  as 
Tos  obs  so  pauc  que  viuras, 
Qu'en  aost  t'aten  lo  vas 
45  E  non  -er  qui-t  plor  ni-t  plaingna. 

VII 

Dels  maestres  te  compaingna, 
Gasc,  que  d'els  te  jauziras, 
E  si-1  sirventes  retras 
A  lor  neboz,  ben  sabras 
50  Que  non  er'obra  d'araingna. 


(1)  Le  roi. 

(2)  Si  quelqu'autre  seigntur  te  reçoit  mal,  ne   t'en  inquiète'pas  :  tu 
as  chez  le  roi  (ton  seigneur),  etc. .  . 

(3)  Le  roi  et  les  princes  ? 

(4)  Fragile,  éphémère  et  inutile. 


LE  MOINE   DE   MONTAUDON  405 

Mais  je  me  tiens  pour  certain  en  ce  qui  le  concerne, 
Lui  (i  )  qui  n'a  pas  le  cœur  lâche  ni  bas, 
Que  tu  en  recevras  un  présent  selon  ton  mérite 
Sans  querelle  ni  mêlée. 


VI 


Et  si  quelqu'un  d'entre  eux  te  donne  sujet  de  plainte 

En  la  demeure  de  ton  seigneur  tu  as  (2) 

Ton  nécessaire  pour  le  peu   de  temps  que   tu   vivras, 

Car  en  août  le  tombeau  t'attend, 

Et  il  n'y  aura  personne  qui  te  pleure  ni  te  plaigne. 

VII 

Mets-toi  en  la  compagnie  des  maîtres  (3), 

Gasc,  car  ainsi  tu  jouiras  d'eux 

Et  si  tu  récites  ce  sirventés 

A  leurs  neveux,  tu  sauras  bien 

Que  ce  n'était  pas  œuvre  d'araignée  (4). 


N.-B.  —  Voir  en  tête  des  Notes  Complémentaires  l'APPEN- 
DICE  AUX  POESIES  DU  MOINE  DE  MONTAUDON, 
contenant  trois  passages,  non  conservés  dans  ses  œuvres,  traduits 
en  latin  par  Barberino  (14e  siècle). 


6 


Pierre   de  Rogiers 

(Peire    Rogier) 

Chanoine  de  Clermont 
Moine  à  l'Abbaye  de  Grammont 

vers  1160-1180 


Huit    Chansons  (dont  Trois  «  Vers  ») 
Un    Sirventés 

aoec  la  réponse  de  Raimbaut,  comte  d'Orange 


I _  CANSO 

I 

Al  pareyssen  de  las  flors, 
Quan  l'albre-s  cargon  de  fuelh, 
E-l  tempz  gens'  ab  la  verdura 
Per  l'erba  que  creys  e  nays  : 
Doncx  es  a  selhs  bon'  amors 
Qui  l'an  em  patz,  ses  rancura, 
Qu'us  ves  l'autre  non  s'erguelha. 


II 


Bos  drutz  non  deu  creir'  auctors 
Ni  so  que  veiran  sey  huelh, 
De  neguna  forfaitura 
il  Don  sap  que  sa  dona-1  trays  ; 


N.-B.  —  Pour  les  Œuvres  de  Peire  Rogier,  je  reproduis  en  ! 
général  le  texte  de  C.  Appel  dans  :  La  Vie  et  les  Chansons  de  | 
P.  R.,  Berlin,  1882.  Sur  cette  édition  (allemande)  v.  Notes  compl.  1 


I  —  CHANSON 
jamais  faire  de  reproches,  cest  le  secret  d'être  aimé 


A  l'apparition  des  fleurs, 

Quand  les  arbres  se  chargent  de  feuillage, 

Et  que  la  saison  s'embellit  avec  la  verdure 

Grâce  à  l'herbe  qui  croît  et  qui  naît  : 

Alors  l'amour  est  bon  pour  ceux 

Qui  l'éprouvent  en  paix,  sans  mutuel   reproche, 

De  façon  que  l'un  envers  l'autre  n'est  point  hautain. 


II 


Un  bon  amant  ne  doit  croire  ni  des  témoins 
Ni  ce  que  verront  ses  propres  yeux, 
Concernant  toute  offense 
Par  laquelle  il  apprend  que  sa  dame  le  trahit; 


410  LES  TROUBADOURS  CAMTALIEKS 


So  que  ditz  qu'a  fait  alhors, 
Creza,  si  tôt  non  lo  jura, 
14  E  sso  que-n  vi  dezacuelha. 


III 


Qu'ieu   vei  de  totz  los  melhors 
Que  afolan  lur  capduelh*, 
Qu'enqueron   tan   lur   dreytura 

18  Tro  que  lur  dompna-s  n'irays, 

E-l  ris  torna-ls  pueys  en  plors; 
E-l  folhs  per  mal'  aventura 

21  Vai  queren   lo  mal  que-1   duelha. 


IV 


Qu'amors  vol  tais  amadors 
Que  sapchon  sufrir  erguelh 
En  patz,  e  gran  desmezura; 

25  Si  tôt  lor  dompna-ls  sostrays*, 

Paucs  plagz  lur  en  sia  honors, 
Quar  si-1  sap  mal  ni  s'  atura, 

28  Ylh  querra  tost  qui  l'acuelha*. 


PIERRE    DE    ROGIERS  411 


Ce  qu'elle  dit  qu'elle  a  fait  ailleurs, 
Qu'il  le  croie,  même  si  elle  ne  le  jure  pas, 
Et  ce  qu'il  a  vu  lui-même,  qu'il  le  récuse. 


III 


Car  je  vois  les  meilleurs  de  tous 

Oui  ruinent  leur  prestige, 

Car   ils   exigent  si   rigoureusement  le   respect   de  leur 

Qu'à  la  fin  la  dame  s'en  irrite,  [droit 

Et  le  rire  se  change  ensuite  pour  eux  en  pleurs; 

Et  le  fou,  par  maie  aventure, 

Va  cherchant  le  mal  qui  le  fera  souffrir. 


IV 


Car  l'amour  veut  des  amoureux  tels 
Qu'ils  sachent  supporter  le  dédain 
Paisiblement,  et  aussi  une  grande  injustice; 
Bien  que  leur  dame  les  frustre, 

Qu'une  plainte  brève  leur  tienne  lieu  de  réparation, 
Car  si  cela  lui  déplaît  et  qu'elle  s'obstine, 
Elle    cherchera    vite    quelqu'un    qui    lui    réserve    bon 

[accueil. 


\[î  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


V 


Per  aquest  sen  suy  ieu  sors 
Et  ai  d'amor  tan  quan  vuelh; 
Quar  s'elha-m  fay  gran  laidura, 

32  Quant  autre-s  planh,  ieu  m'apays. 

Si  tôt  ses  grans  ma  dolors, 
Sofier  tro  qu'elha-m  melhura 

35  Ab  un  plazer,  quai  que-s  vuelha. 


VI 


Mais  vuelh  trenta  dezonors 
Q'un'onor,  si  lieys  mi  tuelh, 
Qu'ieu  suy  hom  d'aital  natura 

39  No  vuelh  l'onor  que-1  pro  lays. 

Ni  ges  no-m  laissa-1  paors 
Don  mos  cors  non  s'asegura  : 

42  Ou'ades   cug  qu'autre  la-m   tuelha. 

VII 

De  mon  dan  prec  mos  senhors, 
Mas  l'amor  de  midons  vuelh, 


PIERRE   DE    ROGIERS  443 


V 


Grâce  à  cette  sagesse,  je  suis  placé  au  faîte 
Et  j'obtiens  autant  d'amour  que  je  veux; 
Car  si  ma  dame  me  fait  grande  vilenie. 
Tandis  qu'un  autre  se  plaint,  moi  je  m'apaise. 
Bien  que  ma  douleur  soit  grande, 
Je  patiente  jusqu'à  ce  qu'elle  m'avantage 
D'une  amabilité,  celle  qu'elle  voudra. 


VI 


Je  préfère  trente  affronts 
:  A  un  honneur,  s'il  m'enlève  ma  dame, 
Car  je  suis  un  homme  de  ce  caractère 
Que  je  ne  veux  pas  l'honneur  qui  abandonne  le  profit. 
Et  jamais  ne  m'abandonne  la  terreur 
Qui  fait  que  mon  cœur  est  mal  assuré  : 
C'est  de  toujours  croire  qu'un  autre  va  me  l'enlever. 

VII 

S'agit-il  de  mon  dommage  (i),  je  prie  mes  seigneurs, 
Mais  c'est  l'amour  de  ma  dame  que  je  veux 


(i)  S'il  s'agit  d'un  préjudice  matériel  à  réparer. 


414  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

E   que-1  prenda   de  mi   cura, 
46  Que  trop  es  grans  mos  esmays. 

Molt  mi  fera  gen  secors 
S'una  vetz,  ab  nueg  escura, 
49  Mi  mezes  lai  o-s  despuelha. 

VIII 


Peir  Rogiers  li  quier  secors, 
E  si-1  mais  longueitz  li  dura, 
52  Pauc  viura,  qu'ades  rauguelha* 


II  —  VERS 


Tan  no  plou  ni  venta 
Ou'ieu  de  chan  non  cossire; 

Frej'  aura  dolenta 
No-m  tolh  chantar  ni  rire, 


PIERRE    DE    ROGIERS  415 


Et  qu'elle  prenne  souci  de  moi, 

Car  mon  désespoir  est  trop  grand. 

Elle  me  ferait  un  bien  gracieux  secours 

Si  une  fois,  à  la  nuit  obscure, 

Elle  m'admettait  là  où   elle  se  déshabille. 

VIII 

Pierre   Rogier  lui   demande   secours, 

Et  si  sa  souffrance  plus  longtemps  lui  dure, 

Il  vivra  peu,  car  déjà  il  agonise  (i). 

II  —  VERS 

Ma  dame  étant  assurément  la  plus'  belle,  je  ne  me 
fâche  ni  de  l'attente  imposée,  ni  de  sa  courtoisie 
pour  d'autres. 

I 

Il  ne  pleut  ni  ne  vente  pas  assez 
Pour  que  je  ne  songe  plus  au  chant; 

La  froide  bise  douloureuse 
Ne  m'enlève  ni  le  chanter  ni  le  rire. 


(l)  Littéralement  :  il  râle. 


416  LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 

Ou'amors  me  capdelh'  e-m  te 
Mon  cor  en  fin  joy  natural, 

E-m  pais  e-m  guida  e-m  soste, 
Qu'ieu  non  suy  alegres  per  al 
Q  Ni  aires  no-m  fai  viure. 


II 


Ma  dompna  es  manenta 
De  so  qu'ieu  plus  dezire  ; 

Del  donar  m'es  lenta, 
Ou'anc  no-n  fuy  may  jauzire. 
Ben  sai  que  pauc  l'en  soue, 
E  ge?  no-m  part  joc  cominal  : 

Ou'ilh  pensa  petit  de  me, 
Et  ieu  trac  per  lieys  mal  mortal, 
18  Tal  qu'a  penas  puesc  viure. 

III 

No  trop  qui-m  guirenta 
Xi  qui  m'o  auze  dire: 
Qu'un'  autra  tan  genta 
22  El  mon  se  li  ni-s  mire; 


PIERRE   DE   ROGIERS  417 


Car  l'amour  me  gouverne,  et  maintient 
Mon  cœur  en  pure  joie  naturelle, 

Et  il  me  nourrit  et  me  guide  et  me  soutient, 
Car  je  ne  suis  joyeux  par  rien  d'autre 

Et  rien  d'autre  ne  me  fait  vivre. 


II 


Ma  dame  est  riche 
De  ce  que  je  désire  le  plus; 

Mais  à  donner  elle  est  lente  à  mon  gré, 
Car  jamais  par  elle  je  n'ai  été  heureux. 
Je  sais  bien  qu'elle  a  peu  de  souvenance, 
Et  elle  ne  me  propose  pas  un  jeu  égal  : 

Car  elle  pense  fort  peu  à  moi, 
Tandis  que  moi  j'endure  pour  elle  un  mal  mor|eI> 
Tel  qu'à  peine  je  puis  vivre. 

III 

Je  ne  trouve  personne  qui  m'assure 
Ni  qui  m'ose  dire  ceci  : 

Qu'une  autre  aussi  belle 
Au  monde  se  lace  ou  se  mire; 


418  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Ni  d'autra  non  s'esdeve 
Mas  qu'om  digua  que  re  no  val; 

Qu'elha  ditz  e  fai  tan  be, 
Qu'una  contra  lieys  no  sap  sal  : 
27  Tal  domna  fai  a  viure*\ 


IV 


Si  s'en  fenhon  trenta*, 
Ges  per  so  no-m  n'ahire; 
Cuy  que-s  vol  si-s  menta, 
31  Qu'a  mi-s  denh'  escondire. 

Qu'adonc  sai  ieu  ben  e  cre 
Q'us  non  a  dompna  tan  cabal, 
Quan  quecx  la  lauza  per  se; 
Que  s'el  n'avia  un'  aital 
36  Ben  pogra  ses  lieys  mure. 


Greu  planh  mal  que'n  senta 
Drutz,  quant  es  bos  sufrire, 


PIERRE   DE   ROGIERS  449 


Et  d'une  autre  il  arrive  seulement 
Qu'on  dise  qu'elle  ne  vaut  rien  ; 

Car  celle-ci  parle  et  agit  si  bien 
Qu'un  autre  vis-à-vis  d'elle  est  insipide  (i)   : 
Telle  dame  elle  est  pour  vivre! 

IV 

Si  trente  autres  se  vantent  de  posséder  la  pareille, 
Je  ne  m'indigne  point  pour  cela; 

Que  celui  qui  voudra  mente,  à  condition 
Que  devant  moi  il  consente  à  se  rétracter. 
Car  je  sais  parfaitement  et  suis  convaincu 
Que  nul  ne  possède  une  dame  aussi  parfaite, 

Au  moment  même  où  chacun  la  loue  pour  son  compte; 
Car  s'il  en  avait  une  pareille, 

Sans  la  mienne  je  pourrais  bien  vivre!  (2) 

V 

Il  se  plaint  malaisément  (3)  du  mal  qu'il  peut  en 
L'amant  qui  est  un  vrai  patient,  [ressentir 


(1)  Littéralement  :  n'a  pas  goût  de  sel. 

(2)  Elle  ne   serait  pas  un  être  d'exception,   sans   lequel  je  ne 
puis  vivre. 

(3)  C'est-à-dire  :  il  n'airre  pas  à  se  plaindre...,  il  est  rare  qu'il 
se  plaigne...  ! 


420  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Qu'amors  es  valenta 
Seluy  que  n'es  chausire; 
Erguelh  no  uol  ni  mante, 
Ans  qui  lo-lh  mostra,  lieys  non  cal, 

Que  mais  n'auria  ab  merce 
En  un  jorn  qu'en  dos  ans  ab  mal 
45  Sel  qu'ab  erguelh  uol  viure. 


VI 


Si  uns  s'i  prezenta 
Que-1  denh  lonc  se  assire, 
Ges  no  m'espaventa, 
49  Qu'ab  mi  l'ai  a  devire, 

Que  dona,  quant  en  pretz  ve, 
Deu  aver  fin  cor  e  leyal  ; 

E  non  crezatz  que-s  malme 
Contra   son   bon   amie   coral 
54  Als  dias,  qu'ay'  a  viure. 

VII 

E  s'il  fay  parventa 


PIERRE   DE   ROGIERS  421 


Car  l'Amour  porte  secours 
A  celui  qui  a  choisi  la  résignation. 
Quant  à  l'orgueil,  il  ne  le  tolère  ni  ne  l'assiste, 
Mais  si  on  lui  en  montre,  il  n'en  prend  nul  souci, 

Si  bien  que  par  la  pitié  il  en  obtiendrait  plus 
En  un  jour  qu'en  deux  ans  par  la  souffrance 
Celui  qui  orgueilleusement  veut  vivre. 


VI 


Si  quelqu'un  se  présente  là-bas 
Que  ma  dame  daigne  faire  asseoir  à  son  côté, 

Cela  ne  m'effraye  nullement, 
Car  c'est  affaire  à  moi-même  de  me  l'expliquer  (i), 
Et  une  dame  qui  parvient  à  une  haute  valeur 
Doit  avoir  le  cœur  pur  et  loyal; 

Et  ne  croyez   pas   qu'elle  se   conduise  mal 
Envers  son  bon  ami  de  cœur 

Durant  les  jours  qu'elle  aura  à  vivre. 

VII 

Et  si  elle  fait  semblant 


(i)  Par  les  règles  de  la  cor.rtoisie. 


422  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Que-1  guinh  ni-1  huel  lor  vire, 
Per  so  no-s  guaimenta 
58  Mos  cors  ni-s  mand'  aucire, 

Que  dompna  fai  manta  re 
Per  que  plass'a  totz  per  engual, 

E  quasq'un  eu  m  li  cove 
Deu  aculhir  dins  son  ostal, 
63  S'ab  gran  bontat  uol  viurê. 


VIII 


Peir  Rogiers  per  bona  fe 
Tramet  lo  vers  denant  Nadal 
66  A  sidons,  que-1  fai  viure. 


IX 


Clama  li  per  grand  merce 
Qu'aprenda-1   vers   denant   Xadal, 
69  S'ab  joy  de  lui  vol  viure. 


PIERRE    DE    ROGIERS  i23 


De  guigner  et  tourner  l'œil  vers  eux, 

Mon  cœur  ne  se  lamente  point  pour  si  peu 
Et  ne  s'ordonne  point  le  suicide, 
Car  une  dame  fait  mainte  chose 
Pour  qu'elle  plaise  à  tous  également, 

Et  selon  qu'il  convient  à  chacun 
Elle  doit  l'accueillir  dans  sa  maison 

Si  elle  veut  vivre  avec  grande  bonté. 


VIII 

Pierre  Rogier  en  marque  de  bonne  foi 
Envoie  ce  ((  vers  ))   avant  Noël    (2) 
A  sa  dame  qui  le  fait  vivre. 


IX 


Il  la  supplie  par  grande  pitié 
D'apprendre  ce  ((  vers  ))  avant  Noël, 

Si  en  lui  donnant  joie  elle  veut  vivre. 


(2)  Sans  doute  comrm  cadeau  à  l'occasion  de  cette  fête. 


424  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


III  —  CANSO  (SONET) 


Per  far  esbaudir  mos   vezis, 
Oue-s  fan  irat  quar  ieu  no  chan, 
No  mudarai  deserenan 

Qu'ieu  no  despley 
Un  so  novelh,  que-ls  esbaudey; 
6  E  chant  mais  per  mon  Tort-n'avetz, 

Quar  trop  dechai 

Tôt  quan  vey  sai, 
Mas  lai  ab  lieys  creys  joys  e  pretz, 
Per  que-1  sieus  conortz*  m'es  plus  bos 
1 1  Que  tôt  quan  vey  far  entre  nos. 


II 


De  midons  ai  lo  guap  e-1  ris, 


PIERRE   DE   ROGIERS  425 


III  —  CHANSON  (SONNET) 

Sa  vue  doit  me  suffire  :  je  suis  l'amoureux  le  moins 
exigeant  et  le  plus  joyeux. 

I 

Pour  faire  réjouir  mes  voisins, 

Qui  s'attristent  de  ce  que  je  ne  chante  pas, 

Je  ne  ferai  pas  autrement  désormais 

Que  de  déployer  (  i  ) 
Un  ((  son  ))   (mélodie)   nouveau,  qui  les  réjouisse; 
Et   si   je    chante    encore   pour   mon    ((    Vous-en-avez- 

C'est  parce  que  trop  déchoit  [Tort  »(2), 

Tout  ce  que  je  vois  par  ici, 
Mais  là-bas  avec  elles  croissent  joie  et  valeur, 
Aussi   sa   joyeuse    assurance  est-elle   meilleure   à   mes 
Que  tout  ce  que  je  vois  faire  parmi  nous.  [yeux 

II 

Je  jouis  de  l'esprit  et  du  rire  de  ma  dame, 


(i)  C'est-à-dire  :  Je  ne  tarderai  pas  davantage  à  déployer,  etc. 

(2)  Cette  chanson,  qui  est  la  première  où  soit  expressément 
mentionnée  Ermengarde  de  Narbonne  (voir  plus  loin  les  chan- 
sons IV,  V,  VI  et  plus  haut  la  note  de  la  Biographie),  avait  donc 
été  précédée  par  d'autres. 


•426  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

E  suy  fols  si  plus  li  deman, 
Ans  dey  aver  gran  joy  d'aitan  ; 

A  dieu  m'autrey  : 
Non  ai  donc  pro,  quar  sol  la  vey1? 
17  Del  vezer  suy  ieu  bautz  e  letz  ; 

Plus   no   m'eschai, 

Que  ben  o  say, 
Mas  d'aitan  n'ai  ieu  joy  e  prêts, 
E  m'en  fauc  ricautz  a  sazos 
22  A  guiza  de  paubr'  ergulhos. 


III 


De  totz  drutz  suy  ieu  lo  plus  fis, 
Qu'a  midons  no   die  re  ni  man 
Ni-1  quier  gen  fait  ni  bel  semblan. 

Cum  qu'ilh   m'estey, 
Sos  drutz  suy  et  ab  lieys  dompney, 
28  Totz  celatz  e  cubertz  e  quetz  : 

Qu'ilh  no  sap  lay 

Lo  ben  que-m  fai 
Ni  cum  ai  per  lieys  joy  e  pretz, 


PIERRE   DE   ROGIEltS 


Et  je  suis  fou  si  je  lui  demande  davantage, 

Mais  je   dois  avoir  grande  joie  rien  qu'avec  cela; 

Je  me  recommande  à  Dieu   (i)   : 
N'ai-je  donc  pas  assez,  seulement  de  la  voir?  — 
Certes  sa  vue  me  rend  allègre  et  joyeux  ; 

Il  ne  m'échoit  pas  davantage, 

Et  je  le  sais  parfaitement, 
Mais  de  cela  même  je  retire  joie  et  valeur, 
Et  je  m'en  montre  tout  fier  par  moments 
A  la  façon  d'un  pauvre  glorieux. 


III 


De  tous  les  amoureux  je  suis  le  plus  accompli, 

Car  à  ma  dame  je  ne  dis  ni  ne  commande  rien 

Et  je  ne  lui  demande  ni  gracieux  acte  ni  bel  accueil. 

Quelle  qu'elle  soit  pour  moi, 
Je  suis  son  ami  et  je  lui  fais  service, 
Tout  caché,  discret  et  silencieux  : 

Car  elle  ne  sait  pas  là-bas 

Le  bien  qu'elle  me  fait 
Ni  comment  j'obtiens  par  elle  joie  et  valeur, 


(i)  Dieu  me  garde  de  la  folie  de  vouloir  plus. 


88 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


33 


Ni-  tanh  que  ja-1  sapcha  envios 
Qu'ieu  suy  sai  sos  drutz  en  rescos. 


IV 


Ane  ieu  ni  autre  no-lh  o  dis, 

Ni  elha  non  saup  mon  talan, 

Mas  a  celât  Tarn  atretan 

—  Fe  qu'ieu  li  dey  — 

Cum  s'agues  fait  son  drut  de  mey  : 
39  Re  no-m  quai,  que  ja  l'am  eissetz*. 

Doncs   amarai 
So  qu'ieu  non  ai?  — ■ 

Oc,  qu'eyssamen   n'ay  joy  e  pretz 

E  son  alegres  e  joyos, 
44  Quant  res  non  es,  cum  si  vers  fos. 


V 


Per  s'amor  viu,  e  se'n  moris, 
Qu'om  disses  qu'ieu  fos  mortz  aman, 
Fait  m'agr'  amors  honor  tan  gran 

Qu'ieu  say  e  crey 
Qu'anc  a  nulh  drut  major  non  fey. 


PIEKHK    DE    KOGIEHS  429 


Et  il  ne  convient  point  que  jamais  un  envieux  sache 
Que  je  suis  ici  son  amoureux  en  cachette. 


IV 


Jamais  moi  ni  un  autre  ne  lui  avons  dit  cela 
Ni  elle  n'a  su  mon  inclination, 
Mais  en  secret  je  l'aime  tout  autant 

—  Par  la  foi  que  je  lui  dois  — 
Que  si  elle  avait  fait  de  moi  son  amant  : 
Il  ne  me  soucie  de  rien,  sauf  désormais  de  l'aimer. 

Donc  j'aimerai 

Ce  que  je  ne  possède  pas? 
Oui,  car  j'en  ai  pareillement  joie  et  valeur 
Et  je  suis  aussi  allègre  et  joyeux 

Alors  qu'il  n'y  a  ((   rien   »   entre  nous,  que  si  c'était 

[((  véritable  ». 
V 

Par  son  amour  je  vis,  et  si  j'en  mourais, 

Et  que  l'on  dît  que  j'étais  mort  en  aimant, 

L'amour  m'aurait  fait  un  honneur  si  grand 

Que  je  sais  et  crois 
Que  jamais  il  n'en  fit  un  plus  grand  à  nul  amant. 


430  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

50  Vos  jutgatz,  dompna,  e  destrenhetz*  ! 

Car  s'ieu  m'esmay 
E  si  maltray 
Nn  muer  per  vos,  joys  m'es  e  pretz  : 
De  vos  m'es  totz  mais  bes,  dans  pros, 
55  Foldatz  sens,  tortz  dregz  e  razos. 


VI 


Jeu  mai  que  mai*, 
Ma  donn',   ieu   sai 

Que  vos  mi  donatz  joy  c  pretz; 

E  vuelh  mais  morir  ad  estros* 
60  Ja-1  sapcha  negus  hom  mas  vos. 


VII 


Bastart,  tu  vay 
E  porta-m  lay 
Mon  sonet  a  mon  Tort-n'avetz  ; 


PIERRE    DE    ROGIERS 


431 


Jugez  vous-même,   dame,   et  décidez  ! 

Car  si  je  me  désole 

Et  si  je  souffre 
Et  meurs  pour  vous,  c'est  pour  moi  joie  et  valeur  : 
Venant  de  vous,   tout  mal  m'est  bien,  tout  dommage 

[profit, 
Toute  folie  sagesse,  tout  tort  droit  et  justice. 

VI 

Moi  tout  particulièrement, 
Dame,  oui  moi  je  sais 
>ue  vous  me  donnez  joie  et  valeur; 
\t  je  veux  plutôt  mourir  à  l'instant 
Que  si  nul  être  humain   le  savait  sauf  vous. 


—  Bâtard  (i),  toi  va 
Et  porte-moi  là-bas 
Mon     ((    sonnet   ))      (chant)     à     mon     ((    Vous-en-avez 

[Tort  ))    (2)  ; 


(1)  C'est  sans  doute  le  jongleur  qui  est  au  service  de  Pierre 
fier. 

(2)  Ce    surnom   désigne    Ermengarde    de    Narbonne.    Sur    son 
sens,  voir  plus  loin  la  note  au  vers  60  de  la  pièce  VI. 


W2  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

E  di-m  a  n'Aimeric  lo  tos 
65  Membre-lh  dont  es  e  sia  pros! 


IV  —  VERS 


((  Non  sai  don  chant,  e  chantars  plagra-m  fort, 
Si  saubes  don,  mas  de  re  no-m  sent  be, 
Et  es  greus  chans,  quant  hom  no  sap  de  que. 
—  Mas  adoncx  par  qu'om  a  natural  sen, 
Quan  sap  son  dan  ab  gen  passar  suffrir, 
Ouar  no-s  deu  hom  per  ben  trop  esjauzir, 
Ni  ja  per  mal  hom  trop  no-s  desesper. 


II 


Mas  tôt  quant  es  s'aclina  vas  la  mort 


PIERRE    DE    ROGIERS  433 


Et  dis-moi  à  sire  Aimeric  le  Jeune  (i) 
Qu'il   lui  souvienne  de  quel   sang  il  est  et  qu'il   soit 

[preux! 

IV  —  VERS  (dialogué) 

Qu'un  autre  se  décourage  :  moi  je  chante  et  f  espère 

en  Elle! 

I 

((  Je  ne  sais  sur  quoi  chanter,  et  chanter  me  plairait  fort, 
Si  je  savais  sur  quoi,  mais  je  ne  me  sens  aise  de  rien, 
Et  le  chant  est  difficile  quand  on  ne  sait  pas  sur  quoi 

[chanter. 

—  Oui    (2),   mais   il  paraît  justement  qu'on   a   de  la 

[sagesse  naturelle 
Quand  on  sait  supporter  son  dommage  en  se  résignant 

[doucement, 
Car  l'on  ne  doit  pas  trop  se  réjouir  du  bien, 
Et  que  jamais  non  plus  on  ne  désespère  trop  à  cause 

[du  mal  ! 
II 

—  Mais  tout  ce  qui  existe  s'incline  devant  la  mort  : 


(1)  Neveu  d'Ermengarde  (fils  de  sa  sœur  consanguine  Ermes- 
sinde  et  de  Don  Manrique  de  Lara,  puissant  seigneur  Castillan), 
choisi  par  elle  pour  lui  succéder.  Mais  il  mourut  en  1177. 

(2)  P.  Rogier  répond  à  l'interlocuteur  imaginaire  —  et  décou- 
ragé —  qui   a  prononcé  les  premiers  vers. 


43-i  LES   TROUBADOURS   CANTALIEKS 

Que  prezas  tu  tôt  quan  fas!  Ieu  nore  ! 
10     —  Mas  so  ditz  hom,  qu'avols  es  qui-s  recre; 

Per  qu'om  deu  far  tan  gen  contenemen 

Que  no-1  puesc'  hom  mal  dir  ni  escarnir; 

Per  so  die  ieu  que  no-s  deu  hom  giquir 
14     Aissi  del  tôt,  qui-1  segle  vol  tener  : 


I J I 


Fort  estai  be  qu'om  chant  e  que-s  déport 

—  Oc,  quan  n'es  luecx  ni  temps  que  s'esdeve. 
17     —  E  quoras  donex?  Vols  o  dir  ges  per  me? 

—  Sapchas  qu'ieu  hoc,  quar  us  grans  dois  m'en 

[pren, 
Quar  ditz  totz  jorns  que  rir  vols  e  bordir  : 
Toi  te  d'aisso,  ja  t'er  tost  a  morir. 
21     —  E  laissarai  per  so  mon  joy  auer? 


IV 


Si  joy  non  ai,  don  aurai  donex  confort? 


PIERRE    DE    ROOIERS  435 


A  combien  estimes-tu  tout  ce  que  tu  fais?  Moi,  à  néant! 
—  Oui,    mais    l'on    dit   que    celui-là    est   lâche    qui    se 

[décourage; 
Aussi  l'homme  doit  faire  si  belle  contenance 
Qu'on  ne  le  puisse  ni  blâmer  ni  railler, 
Et  c'est  pourquoi  je  dis  que  l'on  ne  doit  pas  renoncer 
Ainsi  absolument,  si  l'on  veut  vivre  de  la  vie  du  monde: 


III 


Il  est  fort  bien  qu'on  chante  et  qu'on  se  divertisse. 

—  Oui,  quand  c'est  le  lieu  et  le  moment  que  cela  se 

k  [fasse. 

Et  quand  donc?  Peut-être  veux-tu   dire  cela  pour 
[moi! 
Sache  que  oui,  car  une  grande  affliction  me  prend 
Parce  que  tu   dis  tous  les  jours   que  tu   veux  rire   et 

[t'amuser  : 
Abstiens-t'en,  car  bientôt  il  te  faudra  mourir. 

—  Et  renoncerai-je  pour  cela  à  avoir  de  la  joie? 

IV 

Si  je  n'ai  pas  de  joie,   d'où  aurai-je  donc  réconfort? 


436 


LES   TK0UBAD0U1ÎS    CANTALIENS 


—  E  quai  joi  quiersf  —  De  leys  cuy  clam  merce. 
24     —  Folhs   yest.   —   Per  que?   —   Per   dieu,   tre- 

[balhas  te, 
Ni  per  aquo...  —  Fai  doncx!  —  mas  per  nien 
T'en  entremetz.  —  Tu  que  saps?  —  Aug  lo  dir. 

—  Saps  tu  que?  —  Fai  !  —  Laissa  me  tôt  guérir. 
28     —  Ieu?  voluntiers,  e  fai  tôt  ton  plazer. 


—  Tost  venra  temps  que  conostra  son  tort. 

—  Aqui  t'aten.  —  Si  fatz  ieu  per  ma  fe. 
31     —  Fas  ton  talan,  mas  ieu  non  cug  ni  cre 

Tan  quan  viuras  n'ayas  nulh  jauzimen. 

—  Non  dis  per  als,  mas  quar  m'en  vols  partir. 

—  Ieu  hoc,  per  so  quar  no  t'en  vey  jauzir. 
35     —  E  ja  saps  tu  qu'aïs  non  ai  en  poder: 


PIERRE   DE    ROGIERS  437 


—  Et  quelle  joie  cherches-tu?  —  Celle  que  donne  la 

[dame  à  qui  je  crie  pitié. 

—  Tu  es  fou?  —  Pourquoi?  —  Par  Dieu,  tu  te  tour- 

[mentes 
Et  tu   n'en  seras  pas  plus...   —  Parle   donc!  —  mais 

[pour  rien 
Tu  t'y  efforces.  —  Qu'en  sais-tu?  —  Je  l'entends  dire. 

—  Sais-tu  ce  que  je  te  demande?  —  Parle.  —  Laisse- 

[moi  guérir  tout  à  fait. 

—  Moi?  volontiers,  et  fais  tout  ce  qui  te  plaira. 

V 

—  Bientôt  viendra   le  moment  où   elle   connaîtra  son 

[tort. 

—  C'est  là  que  je  t'attends.  —  J'en  fais  autant  par 

[ma  foi. 

—  Fais   ce   que   tu    désires,    mais   je   n'imagine   ni    ne 

[crois  pas 
Que,  tant  que  tu  vivras,  tu   en  aies  aucune  joie. 

—  Tu  ne  le  dis  que  parce  que  tu  veux  me  détacher 

[d'elle. 
— -  Moi,  oui!  parce  que  je  ne  t'en  vois  pas  avoir  de 

[jouissance. 

—  Et  pourtant  tu  sais  bien  que  je  ne  puis  rien  faire 

[d'autre  : 


438  LES   TROCBADOl'RS    C'AKIALIENS 


VI 


Mos  cors  no-m  ditz  qu'ieu  ab  autra  m'acort. 

—  Quar  ben  as  dreg,  pel  gran  ben  que  t'en  ve. 
38     El'o  fara.  —  E  quoras?  —  Er  desse*. 

—  Ben  estara  si  vers  es,  mas  si-t  men, 
Tu  que'n  faras?  —  Am  mai  lo  sieu  mentir 
Qu'autra  vertat.  —  Mal  hi  saubist  cauzir, 

42      Qu'ieu  non  pretz  ren  mesorgua  contra  ver. 


VII 


—  Per  s'amor  viu,  e  s'amors  m'a  estort 
De  la  preizon,  e  s'amors  m'a  mes  fre, 

45      Que  no-m  eslays  vas  autra,  si-m  rete! 
E  per  s'amor  ai  tôt  mon  cor  jauzen, 
E-m  part  d'enueg,  e-m  platz  quan  puesc  servir, 
E  valon  mais  de  lieys  li  lonc  dezir 

49     Que  s'avia  d'autra  tôt  mon  voler.  )) 


PIERRE   DE    ROGIERS 


439 


VI 

Mon  cœur  ne  me  permet  pas  de  m'accorder  avec  une 

[autre  dame. 

—  Certes  tu  as  bien  raison,  vu  le  grand  bien  qui  t'en 

[arrive. 

—  Elle  fera  mon  bonheur.  —  Et  quand?  —  Ce  sera 

[tout  de  suite. 

—  Ce  Fera  parfait,  si  c'est  vrai,  mais  si  elle  te  ment, 
'oi,  que  feras-tu?  —  J'aime  mieux  le  mensonge  de  sa 

[bouche 

Que  la  vérité  dite  par  une  autre.  —  Tu  as  bien  mal 

[su  choisir, 
"ar  j'estime  le  mensonge  pour  rien,  comparé  à  la  vérité  ! 

VII 

*ar  son  amour  je  vis,  son  amour  m'a  arraché 
De   la   prison,   son    amour   m'a   imposé   un   frein 
'empêchant  de  m'élancer  vers  une  autre,  tant  il  me 

[captive! 
^t  par  son  amour  j'ai  tout  mon  cœur  joyeux, 
Et  je  m'éloigne  du  chagrin,  et  il  me  plaît  de  pouvoir 

[être  serf, 

<A  plus  de  valeur  avec  elle  ont  les  longs  désirs 
Que  si  j'avais  d'une  autre  tout  ce  que  je  veux.  )) 


440  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 


VIII 


Lo  vers  tramet  e  vuelh  que  si  prezen 
Mon  Tort-n'avez,  si-1  play  que-1  denh  auzir, 
Que  toz  lo  mons  li  deuri'  obezir, 
53      Quar  mai  que  tôt  vol  bon  pretz  mantener. 


IX 


E  si  dons  Santz  m'a  fag  descauzimen, 
Mieus  es  lo  dans  et  er  lo-m  a  sofrir, 
Et  el  no-s  poc  de  plus  envilanir, 
57     E  per  vilan  lo  deu  hom  ben  tener. 


V  —  CANSO 


Tant  ai  mon  cor  en  joy  assis 


PIERRE   DE    ROGIERS  444 


VIII 

Je  transmets  mon  ((  vers  ))  et  je  veux  qu'il  se  présente 
A   mon   ((  Vous-en-avez-Tort  )),   s'il  lui  plaît  qu'elle 

[daigne  l'entendre, 
Car  le  monde  entier  devrait  lui  obéir 
Puisque  par-dessus  tout  elle  veut  soutenir  le  bon  mérite. 

IX 

Et  si  ((  don  Sanche  ))   (i)   m'a  fait  injure, 
Le  dommage  est  pour  moi  et  il  m'appartiendra  de  le 
Et  il  ne  put  davantage  s'avilir  [subir, 

Et  pour  vilain  on  doit  bien  le  tenir. 

V  —  CHANSON  (en  partie  dialoguée) 
Eloge  de  la  Joie  d'Amour. 
I 
J'ai  si  bien  établi  mon  cœur  dans  la  joie 


(i)  Quel  est  ce  personnage,  et  que  signifie  cette  allusion?  On 
ne  l'a  pas  encore  expliquée.  Si  j'ai  bien  traduit  par  «  don  Sanche  », 
on  peut  supposer  qu'il  s'agit  d'un  des  Castillans  qui  ont  sans  doute 
accompagné  à  Narbonne  le  neveu  d'Ermengarde,  Aymeri  le  Jeune. 


442  LES   TROUBADOURS    CAXTALIENS 

Per  que  no  puesc  mudar  no'n  chan, 
3  Que  joys  m'a  noirit  pauc  e  gran 

E  ses  luy  non  séria  res  ; 

Qu'assatz  vey  que  tôt  l'als  qu'on  fay 

Abaiss'e  sordey'  e  dechai, 
7  Mas  so  qu'amors  e  joys  soste. 


II 


Lo  segles  es  aissi  devis 

Que  perdut  es  quant  l'avol  fan, 

io  Mas  ab  los  pros  vay  pretz  enan  ; 

Et  amors  ten  s'ab  los  cortes, 
E  d'aqui  son  drut  cuend'  e  guay, 
Perque-s  te  joys  que  tost  non  chai, 

14  Qu'estiers  d'els  mais  hom  no-1  mante. 


III 


Si-1  joys  d'amor  no  fos  tan  fis, 
Ta  non  agra  durât  aitan; 
17  Mas  no  y-a  d'ira  tan  ni  quan, 

Que-1  dans  n'es  pros  e-1  mais  n'es  bes 
E  sojorns,  qui  plus  mal  en  tray; 


pierre  ru-:   ROGIERS  443 


Que  je  ne  puis  faire  autrement  que  de  chanter  sur  elle, 

Car  la  joie  m'a  nourri  petit  et  grand 

Et  sans  elle  je  ne  serais  rien  ; 

Car  je  vois  assez  que  tout  ce  qu'on  fait  d'autre 

Décline  et  empire  et  déchoit, 

Sauf  ce  que  l'amour  et  la   joie   soutiennent. 


II 


Le  monde  est  ainsi  partagé 

Que  tout  ce  que  les  mauvais  font  est  inutile, 

Mais  avec  les  bons  la  valeur  s'avance; 

Et  l'amour  se  tient  avec  les  courtois, 

Et  de  ce  côté  sont  les  amants  gracieux  et  gais 

Par  qui  la  joie  subsiste  sans  tomber  bien  vite, 

Car  en  dehors  d'eux  aucun  autre  ne  la  maintient  plus. 


III 


Si  la  joie  d'amour  n'était  aussi  parfaite, 

Elle  n'aurait  jamais  autant  duré; 

Mais  il  n'y  a  en  elle  pas  la  moindre  tristesse, 

Car  par  elle  le  dommage  est  profit,  le  mal   est  bien, 

Et  c'est  plaisir  de  souffrir  pour  elle  le  plus  grand  mal; 


444 


LES   TKOIBADOURS   CANTALIENS 


21 


Demandatz   cum  !  qu'ie-us  o  diray 
Ouar  après  n'aten  hom  merce. 


IV 


Pauc  pren  d'amor  qui  no  sofris 
L'erguelh  e-1  mal  e-1  tort  e-1  dan, 

24  Qu'aissi  o  fan  silh  que  re  n'an  ; 

Guerra-m  sembla  —  qu'amors  non  ges 
Quan  son  li  mal  e  sai  e  lai, 
E  non  ai  dreg  el  fieu  qu'ieu  ay 

28  S'al  senhor  don  mou  mais  en  ve. 


((  Amors  ditz  ver  e  escarnis, 

E  dona  pauza  e  gran  afan, 

31  E  franc  cor  après  mal  talan  ; 

Huey  fai  que  platz,  deman  que  pes. 

—  E  doncx  que'n  diretz  qu'aissi  vay? 


PIERRE   DE    ROGIERS  445 


Demandez-moi  comment!   et  je   vous   le   dirai  : 
C'est  qu'à  la  fin  on  en  attend  miséricorde. 

IV 

Il  prend  petite  part  d'amour  celui  qui  ne  supporterait 

[pas 
Le    dédain,    la    souffrance,    l'injustice   et   le    dommage, 
Car  ainsi  font  ceux  qui  n'en  ont  aucune  parcelle  ; 
Cela  me  semble  une  guerre  —  car  ce  n'est  point  de 

[l'amour  — 
Quand  les  maux  sont  causés  de  part  et  d'autre, 
Et  je  n'ai  aucun  droit  sur  le  fief  que  j'occupe 
Si  au  seigneur  dont  je  relève  il  en  vient  du  préjudice. 

V 

((  L'Amour  dit  vrai  et  il  trompe, 
Il  donne  repos  et  aussi  grand  tourment, 
Et  cœur  bienveillant  après  mauvaise  intention   (i)  ; 
Aujourd'hui    il   fait  ce   qui   nous   plaît,    demain   ce  qui 

[nous  fâche. 
—  Et  qu'en  direz-vous  donc  (2)  puisqu'il  se  comporte 

[ainsi? 


(1)  Allusion    à    la    dame,    tantôt    mal    disposée,    tantôt    plus 
S  affable  ». 

(2)  Un    interlocuteur    imaginaire    interrompt    P.    Rogier    et    un 
dialogue  s'engage. 


446  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

—  Que  costa?  que  tôt  torn'  en  jay, 
35  Pueys  après  no  y-a  re  mas  be. 


VI 


Membra-m  aras  d'un  mot  qu'ieu  dis. 

—  E  quai1?  —  Xon  vuelh  qu'om  lo-m  deman. 
38              —  No  l'auzirem  doncx?  —  Non  onguan  ; 

No-us  er  digz  ni  sabretz  quais  es. 
— ■  No  m'en  qal,  qu'atressi-m  viuray. 

—  Si-us  vivetz  o-us  moretz,  so  say, 
42              No  costa  re  midons  ni  me.  )) 

VII 

Mon  Tort-n'avetz,  en  Narbones, 
Man  salutz,  si  tôt  luenh  s'estai, 
E  sapcha  qu'em  breu  la  veyray, 
46  Si  trop  grans  afars  no-m  rete. 

VIII 

Lo  senher,  que  fetz  tôt  quant  es, 


PIERRE   DE    ROGIERS  447 

—  Que  m'importe?  car  tout  tourne  à  la  joie, 
Puis  à  la  fin  il  n'y  a  plus  rien  que  du  bien. 

VI 

Tl  me  souvient  à  présent  d'un  mot  que  je  dis  naguère 

(i). 

—  Et  lequel?  —  Je  ne  veux  pas  qu'on  me  le  demande. 
Nous  ne  l'entendrons  donc  pas!  —  Non,  pas  de  cette 

[année; 

.  Il  ne  vous  sera  pas  dit  et  vous  ne  saurez  pas  quel  il  est. 

- —  Je  ne  m'en  soucie  pas,  car  je  vivrai  tout  de  même. 

—  Que  vous  viviez  ou  mouriez,  ce  que  je  sais, 

C'est  qu'il  n'importe  en  rien  à  ma  dame  ni  à  moi.  » 

VII 

A  mon  ((  Vous-en-avez-Tort  »,   en  Narbonnaise, 
J'envoie  mes  salutations,  bien  qu'au  loin  elle  se  trouve, 
Et  qu'elle  sache  que  je  la  verrai  sous  peu, 
Si  trop  grande  occupation  ne  me  retient  pas. 

VIII 

Que  le  seigneur  qui  fit  tout  ce  qui  est 


(i)  Pierre  Rogier  fait  sans  doute  ici  un  ingénieux  rappel  d'une 
chanson   antérieure  composée  par  lui   sur  le  même  thème. 


448  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Sâlv  e  guart  son  cors  cumsi-s  fay*, 
Qu'ilh  mante  pretz  e  joy  veray 
50  Quan  tôt'  autra  gens  s'en  recre. 

VI  —  VERS 


Ges  non  puesc  en  bon  vers  fallir 
A  l'hora  que*  de  midons  chan  ; 
Cossi  poiri'  ieu  ren  mal  dirf 
Qu'om  non  es  tan  mal  essenhatz, 
Si  pari'  ab  lieys  un  mot  o  dos, 
Que  totz  vilas  non  torn  cortes  ; 
Per  que  sapchatz  be  que  vers  es 
Que-1  ben  qu'ieu  die  tôt  ai  de  liey. 


II 


De  ren  als  no  pes  ni  cossi r 
Ni  ai  dezirier  ni  talan 
1 1  Mas  de  lieys,  que-1  pogues  servir 


PIERRE  DE   ROGIERS  449 


Sauve  et  garde  son  corps  comme  il  convient, 
Car  elle  protège  le  mérite  et  la  joie  vraie 
Alors  que  tous  les  autres  gens  s'en  lassent. 

VI  —  VERS   (en  partie  dialogué) 

A  son  service  je  supporterai  tout.  —  Exhortations 
d'un  confident. 


Je  ne  puis  point  me  tromper  en  un  bon  ((  vers  )) 

Du  moment  que  je  chante  au  sujet  de  ma  dame; 

Comment  pourrais-je  rien  dire  de  mal? 

Car  personne  n'est  si  mal  appris, 

S'il  échange  avec  elle  une  parole  ou  deux, 

Que,  même  tout  grossier,  il  ne  devienne  courtois; 

C'est  pourquoi  sachez  bien  qu'il  est  vrai 

Que  ce  que  je  dis  de  bien  je  le  tiens  tout  d'elle. 

II 

Je  ne  pense  et  ne  songe  à  r'en   d'autre 
Et  je  n'ai  nul  autre  désir  ni  envie 

Que   de  savoir,   à   son   sujet,    comment   je   pourrais   la 

[servir 


i.y>  LES   TROUBADOURS   CAVTALIENS 

E  far  tôt  quant  l'es  bon  ni-1  platz  ; 
Qu'ieu  non  cre  qu'ieu  anc  per  als  fos 
Mas  per  l'eys  far  so  que-1  plagues, 
Que  be  say  qu'onors  m'es  e  bes 
16  Tôt  quan  fas  per  amor  de  liey. 


III 


Ben  puesc  los  autres  escarnir, 
Qu'aissi-m  suy  sauputz  trair'  enan 

19  Que'l  mielhs  del  mon  saupi  chauzir 

Ieu  o  die  e  sai  qu'es  vertatz. 
Ben  leu  manz  n'i  aura  gelos 
Que  diran  :  menz  e  non  es  res  ; 
No  m'en  cal  ni  d'aco  no  m'es, 

24  Qu'ieu  say  ben  cossi  es  de  liey. 

IV 

Greus  m'es  lo  maltragz*  a  sufrir 
E-l  dolors,  qu'ay  de  lieys  tan  gran, 
27  Don  lo  cors  no-m  pot  revenir! 

Pero  no-m  platz  autr'  amistatz, 
.     Ni  mais  jois  no  m'es  dous  ni  bos, 
Ni  no  vuelh  que-m  sia  promes, 


PIERRE    DE   ROGIERS  451 


Et  faire  tout  ce  qui  lui  est  agréable  et  lui  plaît; 
Car  je  ne  crois  point  que  j'aie  jamais  existé  pour  une 
Que  pour  faire  ce  qui  lui  plairait,  [autre  fin 

Car  je  sais  bien  que  pour  moi   est  un  honneur  et  un 
Tout  ce  que  je  fais  pour  l'amour  d'elle.  [avantage 

Je  puis  bien   railler  les   autres, 

Car  j'ai  si  bien  su  prendre  l'avance 

Que  j'ai  su  choisir  ce  qu'il  y  a  de  mieux  au  monde  : 

Je  le  dis  et  je  sais  que  c'est  la  vérité. 

Peut-être  y  aura-t-il  maints  jaloux 

Qui  diront  :  tu  mens  et  ta  dame  n'est  rien  ; 

Il  ne  m'en  chaut  et  cela  me  laisse  indifférent, 

Car  je  sais  bien  comme  il  en  va  d'elle. 


IV 


Il  m'est  rude  à  supporter  le  tourment 

Et  rude  la  douleur,  que  par  elle  je  ressens  si  grande, 

Et  dont  mon  cœur  ne  peut  se  remettre  ! 

Pourtant  une  autre  amitié  ne  me  plaît  point, 

Une  autre  joie  non  plus  ne  m'est  douce  ni  bonne, 

Et  je  ne  veux  point  qu'elle  me  soit  promise, 


452  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Que,  s'ieu  n'avia  cent  conques, 
32  Ren  no-ls  pretz,  mais  aquel  de  liey. 


Bona  dompna,  soven  sospir 
E  trac  gran  pena  e  gran  afan 

35  Per  uos,  cuy  am  moût  e  dezir. 

E  car  no-us  vey,  non  es  mos  graz, 
E,  si  be  m'estau  luenh  de  vos, 
Lo  cor  e-1  sen  vos  ai  trames, 
Si  qu'aissi  no  suy  on  tu-m  ves. 

40  [Mas de  liey*.] 


VI 


«  Ailas!  —  Que  plangz?  —  Ja  tem  morir. 

—  Que  as?  —  Am.  —  E  trop?  —  Ieu  hoc,  tan 
Que'n  muer.  —  Mors?  —  Oc.  —  Non  potz  guérir î 

—  Ieu  no.  —  E  cum?  —  Tan  suy  iratz. 


PIERRE    DE    ROGIERS  453 


Car,  en  eussé-je  conquis  cent, 

Je  ne  les  apprécie  aucunement,sauf  celle  qui  vient  d'elle. 


V 


Bonne  dame,  souvent  je  soupire 

Et  j'endure  grande  peine  et  grand  chagrin 

Pour  vous  que  j'aime  et  désire  fort. 

De  ne  pas  vous  voir,  ce  n'est  guère  à  mon  gré, 

Et,  bien  que  je  me  trouve  loin  de  vous, 

Je  vous  ai  envoyé  mon  cœur  et  ma  pensée, 

Si  bien  que  je  ne  suis  pas  ici  où  tu  me  vois 

[Mais   là-bas auprès    d'elle.~\ 

VI 

((  Hélas  (i)  !  —  Pourquoi  te  plains-tu!  —  J'ai  peur  de 

[mourir. 

—  Qu'as-tu    donc?   —  J'aime.   —    Et   trop?   —   Moi, 

[oui,   tellement 
Que  j'en  meurs.  —  Tu  meurs?  —  Oui.  —  Tu  ne  peux 

[guérir? 

—  Moi,  non.  —  Et  comment?  —  Tant  je  suis  chagrin. 


(i)   P.   Rogier   feint   qu'un   autre,   déjà   nommé   deux   vers   plus 
haut,  entend  ses  plaintes  et  lui  répond. 


LES   TROUBADOURS   CAXTALIEXS 


—  De  que?  —  De  lieys,  don  sui  aissos. 

—  Sofre.  —  No-m  val.  —  Clama-1  merces*. 
Si-m  fatz.  —  No-y  as  pro?  —  Pauc.  —  No-t  pes, 

48     Si'n  tras  mal.  —  No?  —  Qu'o  fas  de  liey. 


VII 


—  Cosselh  n'ai.  —  Quai?  —  Vuelh  m'en  partir. 

—  No  far?  —  Si  faray.  —  Ouers  ton  dan. 
51     —  Que'n  puesc  als?  —  Vols  t'en  ben  iauzir? 

—  Oc  moût.  —  Crei  mi.  —  Era  diguatz. 

—  Sias  humils,  francs,  larcx  e  pros. 

—  Si-m  fai  mal?  —  Sufr'en  patz.  —  Suy  près? 

—  Tu  oc,  s'amar  vols;  mas  si-m  cres, 
56     Aissi-t  poiras  iauzir  de  liey.  » 


VIII 


Mon  Tort-n'avetz  mant,  s'a  lieys  platz, 


PIERRE   DE    ROGIERS  455 


—  A  quel  sujet?  —  A   cause  d'elle,  par  qui  je  suis 

[soucieux. 

—  Patiente.   —   Cela   ne   me   sert  point.  —  Crie-lui  : 

[Pitié! 
Ainsi  fais-je.  —  N'y  as-tu  pas  profit?  —  Peu.  —  Que 

[cela  ne  te  chagrine  pas, 
Si  tu  en  souffres.  —  Non?  —  Car  tu  le  fais  de  sa  part 

[à  elle. 
VII 

—  J'ai  un  projet.  —  Lequel?  - —  Je  veux  m'en  séparer. 

—  Ne  le  fais  pas!  —  Je  le  ferai.  —  Tu   cherches  ta 

[ruine. 

—  Que  puis-je  d'autre?  —  Veux-tu  jouir  d'elle  plei- 

nement? 

—  Oui  certes  !  —  Crois-moi.  —  Dis  tout  de  suite. 

—  Sois  humble,   franc,  généreux  et  vaillant. 

—  Si    elle  me   fait   du   mal?  —   Supporte-le  paisible- 

[ment.  —  Je  suis  donc  un  prisonnier? 

—  Toi,  oui,  puisque  tu  veux  aimer;  mais  si  tu  me  crois 

[crois 
De  cette  manière  tu  pourras  jouir  d'elle.  )) 

VIII 
A  mon  ((  Vous-en-avez-Tort  )),  je  fais  savoir,  si  cela 

[lui  plaît, 


456  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


Ou'aprenda  lo  vers,  s'il  es  bos; 
E  puois  vuelh  que  sia  trames 
Mon  Dreit-n'avetz*  lai  en  Saves  : 
61  Dieus  salv  e  gart  lo  cors  de  liey. 

VII  —  VERS 

I 

Entr'  ir'  e  joy  m'an  si  devis 
Qu'ira'm  tolh  manjar  e  dormir, 

3  E  joys  mi  fai  rir'  e  bordir; 

Mas  l'ira-m  pass'  al  bon  conort, 
E'1  joys  renia,  don  suy  jauzens 

6  Per  un'  amor  qu'ieu  am  e  vuelh. 


II 


((   Dompn'ay*.  —  Non  ay.  —  Ja'n  suy  ieu  fis  ! 
—  No  suy,  quar  no  m'en  puesc  jauzir. 


(i)  Petit  pays  de  France,  arrosé  par  la  Save  (aujourd'hui  Gers 
et  Haute-Garonne)  :  la  ville  principale,  l'Isle-Jourdain  (chef-lieu 
de  canton,  Gers)  était  le  siège  d'une  importante  seigneurie.  Je 
propose  de  voir  dans  «  Vous-en-avez-Raison  »  la  châtelaine  de 
l'Isle-en-Jourdain. 


PIERRE   DE    ROGIERS  457 


Qu'elle  apprenne  ce  ((  vers  )),  s'il  lui  paraît  bon, 
Et  puis  je  veux  qu'il  soit  transmis 
A  mon  ((  Vous-en-avez-Raison  »,  là-bas,  en  Savez  (i) 
Que  Dieu  sauve  et  garde  son  corps  à  elle. 

VII  —  VERS   (en  partie  dialogué) 

7'ristesse  et  Joie  en  moi  se  contredisent.  —  Mais  le  mal 
compte  pour  rien  quand  on  a  l'amitié  d'une  dame 
aussi    merveilleusement    belle. 

I 

A  elles  deux  la  tristesse  et  la  joie  se  sont  partagé  ma 

[personne 
De  telle  façon  que  la  tristesse  m'enlève  le  manger  et  le 

[dormir, 
Et  la  joie  me  fait  rire  et  sauter; 
Mais  la  tristesse  en  moi  fait  place  au  bon  réconfort, 
Et  la  joie  demeure,  celle  dont  je  suis  pourvu 
Grâce  à  un  amour  que  j'aime  et  que  je  veux.  )) 

II 

((  J'ai  une  dame  (2).  —  Je  ne  l'ai  point.  —  Désormais 

[j'en  suis  sûr  î 
—  Je  ne  le  suis  pas,  car  je  ne  puis  jouir  d'elle. 


'2)  P.  Rogier  engage  ici  un  dialogue  avec  lui-même. 


458 


LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 


12 


—  Tôt  m'en  jauzirai,  quan  que  tir. 

—  Oc,  ben  leu,  mas  sempre  n'a  tort. 

—  Tort  n'a?  Qu'ai  dig!  Boca,  tu  mens 
E  dis  contra  midons  erguelh. 


III 


15 


18 


Bona  dompna,  per  que  m'aucis? 

—  Ara-m  podetz  auzir  mentir, 
Que  re  no-m  fai  per  que  m'azir. 

—  Non  re,  si  m'a  per  pauc  tôt  mort! 

—  Ben  suy  folhs  e  fatz  es  mos  sens, 
Quar  ja  die  so  per  que  la-m  tuelh. 


IV 


21 


Molt  am   selieys  que   m'a   conquis. 

—  Et  elha  me?  —  Oc,  so  l'au  dir. 

—  Creirai  son  dig  senes  plevir? 


PIERRE   DE    ROGIERS  Î59 


—  J'en  jouirai  tout  à  fait,  si  longtemps  qu'elle  retarde. 

—  Oui,  peut-être,  mais   elle  ne  cesse  d'être  dans  son 

[tort   (jj. 

—  Elle  a  tort!  Qu'ai-je  dit!  Bouche,  tu  mens 
Et  prononces  un  outrage  contre  ma  dame. 


III 


Bonne  dame,  pourquoi  me  détruis-tu  ! 

—  A  l'instant  vous  pouvez  m'entendre  mentir, 

Car  elle  ne  me  fait  rien  qui  mérite  que  je  me  fâche. 
— ■  N'est-ce  rien,  si  elle  m'a  presque  entièrement  tué? 

—  Je  suis  bien  fou  et  mon  jugement  est  vain, 

Car  je   viens   de   dire   une   parole   par   laquelle   je   me 

[l'enlève. 

IV 

J'aime  fort  celle  qui  m'a  conquis. 

—  Et  elle,  m'aime-t-elleJ?  —  Oui,  je  le  lui  entends  dire. 

—  Croirai-je  sa  parole  sans  garantie? 


(i)  Littéralement  :  elle  en  a  toujours  tort.  Entendez  :  elle  a 
tort  de  m'infliger  cette  continuelle  attente.  —  C'est  aussi  proba- 
blement une  allusion  au  surnom  «  Vous-en-avez-Tort  »  et  la 
pièce  est  par  suite  adressée  à  Ermengarde  (Appel). 


1<)0  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

—  Oc  ben,  ab  sol  que-1  fagz  s'acort, 
E  m'atenda  totz  sos*  covens 
24  E  qu'ieu  n'aya  plus  qu'ieu  no  suelh.  )) 


Per  lieys  aie  ieu  joy,  joc  e  ris 

Mas*  ara'n  planh,  plor  e  sospir, 
27  E-l  mais,  que  m'es  greus  a  sufrir, 

Torna  m'  a  doble  en  déport; 

Pauc  pretz  lo  mal  que-1  bes  o  vens, 
30  Que  plus  m'en  ri  que  no  m'en  duelh. 


VI 


De  luenh  li  suy  propdas  vezis, 
Qu'amicx  non  pot  nulhs  hom  partir 
Si-1  cor  se  volon  cossentir. 
Tôt  m'es  bon  quant  hom  m'en  aport; 
Mais  am,  quan  cor  de  lai  lo  vens, 
36  Que  d'autra  si  près  si  m'acuelh. 


ôô 


VII 
Ja  no  dira  hom  qu'anc  la  vis 


PIERRE   Di;    ROGIERS  4G1 


—  Oui,  certes,  pourvu  que  la  conduite  s'y  accorde. 

Et  qu'elle  observe  toutes  ses  promesses 

Et  que  j'obtienne  d'elle  plus  que  je  n'ai  coutume.  )) 


V 


Par  elle  j'ai  eu  déjà  joie,  jeu  et  rire 

Si  maintenant  par  elle  je  me  lamente,  pleure  et  soupire, 

Et  le  mal,  qui  m'est  pénible  à  supporter, 

M'est  rendu  au  double  en  divertissement; 

Je  fais  donc  peu  de  cas  du  mal  car  le  bien  le  surpasse, 

Et  je  m'en  ris  ensuite  plus  que  d'abord  je  n'en  souffre. 


VI 


De  loin  je  suis  pour  elle  un  voisin  tout  proche, 

Car  nul  ne  peut  séparer  des  amis 

Si  leurs  cœurs  veulent  s'accorder. 

Toute  nouvelle  qu'on  m'en  apporte  m'est  agréable; 

Je  suis  plus  heureux,  quand  le  vent  arrive  de  là-bas, 

Que  si  une  autre  m'accueille  près  d'elle. 

VII 

Jamais  homme  qui  l'aura  vue  une  fois  ne  dira 


462 


LES   TROUBADOURS    CAXTALIEXS 


39 


42 


Que  tan  belha'n  pogues  chauzir, 
Qu'om  no  la  ve  que  no  s'i  mir, 
E  sa  beutatz  resplan  tan  fort 
Nuegz  n'esdeve  jorn  clars  e  gens 
A  selh  que  l'esgard'  ab  dreyt  Jiuelh. 


VIII 


45 


Lo  vers  vuelh  qu'om  midons  me  port, 

E  que-1  sia  conortamens 

Tro  que-ns  esguardem  de  dreyt  huelli. 


VIII  —  SIRVENTES 


Senh'  en  Raymbaut,  per  vezer 
De  yos  lo  conort  e-1  solatz 
Suy  sai  vengutz  tost  e  viatz, 


PIERRE   DE    ROGIERS  463 


Qu'il  pourrait  en  choisir  une  aussi  belle, 

Car  nul  ne  la  voit  sans  se  mirer  en  elle  (i), 

Et  sa  beauté  resplendit  si  fort 

Que  la  nuit  se  transforme  en  jour  clair  et  joli 

Pour  celui  qui  la  regarde  les  yeux  dans  les  yeux  (2). 

VIII 

Je  veux  quJon  porte  ce  ((  vers  ))  à  ma  dame  (3), 
Et  que  ce  lui  soit  un  réconfort 

Jusqu'à  ce  que  nous  nous  regardions  les  yeux  dans  les 

[yeux. 
VIII  —  SIRVENTES 

A  Raimbaut  d'Orange  :  qu'il  soit  généreux  avec 
constance  et  discernement,  —  et  sage  sans  excès. 
Sera-t-il  amant  ou  mari? 


Seigneur  Raimbaut,  c'est  pour  voir 

Votre  assurance  et  votre  gaîté 

Que  je  suis  venu  par  ici  tôt  et  vivement, 


(1)  Sans  se  plaire  à  la  regarder,  en  se  mirant  dans  ses  yeux. 

(2)  Littéralement  :    d'un    œil    (qui    regarde)    droit. 

(3)  Ermengarde  (voir  le  vers  10). 


404  LES   TROUBADOURS    CAXTALIENS 

4  Mais  que  no  suy  per  uostr'aver  ; 

Que  sapcha  dir,  quan  m'en  partray, 
Cum  es  de  vos  ni  cum  vos  vay, 

7  Qu'enqueron  m'en  lai  entre  nos. 


II 


Tant  ai  de  sen  e  de  saber 

E    tan   suy   savis    e   membratz, 

Quant  aurai  vostres  faigz  guardatz, 

i  i  Qu'al  partir  en  sabrai  lo  ver  : 

S'es  tais  lo  guaps*  quon  hom  retray, 
Si  n'i  a  tant  o  meinhs  o  may 

14  Cum  aug  dir  ni  comtar  de  vos. 


III 


Gardatz  que  vos  sapchatz  tener 
En  aisso  qu'ara  comensatz, 
Quar  hom,  on  plus  aut  es  poiatz, 
18  Plus  bas  ve,  si-s  laissa  chazer; 

Pueys  dizon  tug  que  mal  l'estay 


PIERRE    DE    ROGIERS  465 


Bien  plus  qu'à  cause  de  votre  argent; 

Afin  que  je  sache  dire,  quand  je  m'en  irai, 

Ce  qui  est  de  vous  et  comment  vous  vous  comportez, 

Car  on  me  le  demande  là-bas  chez  nous. 

II 

J'ai  tellement  de  sens  et  de  savoir, 

Je  suis  si  sage  et  j'ai  si  bonne  mémoire, 

Qu'après  avoir  observé  votre  conduite, 

A  mon  départ,  je  saurai  sur  elle  la  vérité  : 

Si  l'éloge  est  véridique,  tel  qu'on  le  répète, 

S'il  y  en  a  autant,  ou  moins  ou  plus 

Que  je  n'entends  dire  et  raconter  sur  vous. 

III 

Prenez  garde  de  savoir  vous  tenir  ferme 
Dans  ce  que  vous  commencez  maintenant  (i), 
Car  plus  haut  un  homme  est  monté, 
Plus  bas  il  arrive,  s'il  se  laisse  tomber  ; 
Ensuite  tous  disent  que  cela  lui  sied  mal  : 


(i)  A  quoi  P.  Rogier  fait-il  allusion?  (J'ai  conservé  à  dessein 
le  vague  de  l'expression).  Plutôt  qu'à  une  entreprise  particulière, 
c'est,  je  crois,  au  train  de  vie  fastueux  que  mène  Raimbaut  et 
qu'il  ne  pourra  peut-être  soutenir. 


466 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


21 


((  Per  que  fetz,  pueys  era  no  fay? 
Qu'era  no  ten  condugz  ni  dos.  )) 


25 


28 


Qu'ab  pro  manjar,  ab  ben  jazer 
Pot  hom  estar  suau  maluatz, 
Mas  de  gran  afan  es  carguatz 
Selh   que  bon   pretz   uol   mantener; 
Obs  l'es  que-s  perças  sai  e  lai 
E  tolha  e  do,  si  cum  s'eschai, 
Quan  veira  qu'er  luecx  e  sazos. 


No-us  fassatz  de  sen  trop  temer, 
Per  qu'om  digua  :  ((  Trop  es  senatz  )), 
Qu'en  tal  luec  uos  valra  foudatz 

32  On  sens  no-us  poyria  valer; 

Tant  quant  aurez  pel  saur  e  bai 
E-l  cors  aissi  fresquet  e  gai, 

35  Grans  sens  no-us  er  honors  ni  pros. 


PIERRE   DE    ROGIERS  -467 


((  Pourquoi  a-t-il  fait  cela,  et  maintenant  ne  le  fait-il 

[plus? 
Car  à  présent  il  ne  donne  plus  ni  festins  ni  cadeaux.  )) 

IV 

Car  tout  en  mangeant  copieusement  et  dormant  très  bien 

On  peut  être  un  agréable  scélérat  (i), 

Mais  il  est  chargé  d'un  grand  fardeau 

Celui  qui  veut  protéger  le  vrai  mérite; 

Il  lui  est  besoin  d'aller  çà  et  là  à  la  découverte 

Et  d'ôter  et  de  donner,  selon  qu'il  convient, 

Quand  il  verra  que  ce  sera  le  lieu  et  le  moment. 

V. 

Ne  vous  faites  pas  trop  craindre  par  votre  sagesse, 
Si  bien  que  l'on  dise  :   ((   Il  est  trop  raisonnable  )), 
Car  en  telle  occasion  la  folie  vous  sera  utile 
Où  la  sagesse  ne  pourrait  vous  servir; 
Tant  que  vous  aurez  les  cheveux  dorés  et  roux 
Et  le  corps  aussi  frais  et  dispos, 

Une  grande  sagesse  ne  vous  sera  ni  un  honneur  ni  un 

[profit. 


(i)  Tous  ceux  que  Raimbaut  oblige  ne  le  méritent  peut-être  pas. 


468 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


VI 


Si  uoletz  al  segle  plazer, 
Siatz  en  luec  folhs  ab  los  fatz, 
E  aqui  meteys  vos  sapchatz 

39  Ab  los  savis  gen  captener; 

Qu'aissi  cove  qu'om  los  assay*  : 
L'un  ab  ira,  l'autre  ab  jay, 

42  Ab  mal  los  mais,  ab  ben  los  bos. 


VII 


D'aisso  vuelh  que-m  digatz  lo  ver 
S'auretz  nom  drutz  o  molheratz, 
O  per  quai  seretz  apellatz, 

46  O  si-ls  voirez  ams  retener; 

Veiaire  m'es  al  sen  qu'ieu  ai, 
Segon  qu'ieu  cug,  mas  non  o  sai, 

49  Qua  dreg  los  auretz   ambedos. 


PIERRE  DE  ROGIERS  469 


VI 


Si  vous  voulez  plaire  au  monde, 

Soyez  à  l'occasion  fou  avec  les  fous, 

Et  au  même  moment  sachez 

Avec  les  sages  convenablement  vous  conduire; 

Car  il  convient  qu'on  prenne  les  gens  ainsi  : 

L'un  par  la  tristesse,  l'autre  par  la  joie, 

Les  mauvais  par  le  mal,  les  bons  par  le  bien. 

VII 

Sur  ce  point  je  veux  que  vous  me  disiez  la  vérité  : 
Si  vous  aurez  le  nom  d'amant  ou  de  mari  (i) 
Et  par  lequel  vous  serez  appelé, 
Ou  si  vous  voudrez  les  conserver  tous  les  deux  ; 
Il  m'est  avis,  d'après  le  sentiment  que  j'ai, 
Et  selon  ce  que  j'imagine  —  mais  la  vérité  je  ne  la 

[sais  pas  — ■ 
Qu'à  bon  droit  vous  les  aurez  tous  les  deux. 


(i)  Cette  strophe  fait-elle  allusion  au  mariage  prochain  de 
Raimbaut?  Dans  sa  réponse  (strophe  IV)  Raimbaut  ne  dit  rien 
du  «  mari  ». 


470 


LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 


VIII 


52 


Senhê  En  Raymbaut,  ie-m  n'iray, 
Mas  vostre  respost  auzirai, 
Si-us  platz,  anz  que-m  parta  de  vos. 


REPONSE 

de  Raimbaut,  Comte  d'Orange 
au  sirventés  précédent 


I 


Peire  Rogier,  a  trassalhir 
M'er  per  vos  los  ditz  e-ls  covens 
Qu'ieu  fis  a  midons  totz  dolens, 
De  chantar  que-m  cuygey  sofrir; 
E  pus  sai  n'etz  a  mi  vengutz, 
Chantarai,  si  n'ai  estât  mutz, 
Oue  non  vuelh  remaner  cofes. 


II 


Moût  vos  dei  lauzar  e  grazir 


PIERRE   DE    ROGIERS  4"71 


VIII 

Seigneur  Raimbaut,  je  m'en  irai, 
Mais  j'entendrai  votre  réponse, 
S'il  vous  plaît,  avant  de  m'éloigner  de  vous. 

REPONSE 

Raimbaut  remercie  :  il  ne  voudrait  point  d'un  éloge 
mensonger.  —  77  n'est  pas  encore  ((  amant  ))  et 
demande  seulement  à  sa  dame  la  permission  de 
toujours  l'aimer. 


Peire  Rogier,  il  m'appartiendra  de  transgresser 

Pour  vous  les  paroles  et  les  promesses 

Que  je  fis  à  ma  dame  tout  attristé, 

Car  j'eus  dessein  de  m'abstenir  de  chanter; 

Et  puisque  par  ici  vous  êtes  venu  vers  moi  à  cette  fin, 

Je  chanterai,  si  j'ai  été  muet  d'abord, 

Car  je  ne  veux  pas  demeurer  redevable  envers  vous. 

II 

Je  dois  grandement  vous  féliciter  et  vous  remercier 


472  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Quar  anc  vos  venc  cor  ni  talens 
De  saber  mos  captenemens, 

il  E  vuelh  que-n  sapchatz  alques  dir; 

E  ja  T-avers  no-m  sia  escutz, 
S'ieu  suy  avols  ni  recresutz, 

14  Que  pel  ver  non  passetz*  ades. 


III 


Quar  qui  per  aver  vol  mentir, 
Aquelh  lauzars  es  blasmamens 
E  tortz  e  mais  essenhamens, 

18  E  fai-s  als  autres  escarnir, 

Qu'en  digz  non  es  bos  pretz  sauputz, 
Mais  els  fagz  es  reconogutz, 

21  E  pels  fagz  veno-1  dig  après. 


IV 


Per  mi  voletz  mon  nom  auzir  : 
Quais  sui,  o  drutz?  —  Er  clau  las  dens, 
Qu'ades  pueja  mos  pessamens 
25  On  pus  de  preon  m'o  cossir; 

Ben  vuelh  sapchatz  que  no  suy  drutz 


PIERRE   DE    ROGIERS  473 


De  ce  que  vous  sont  venus  un  jour  le  désir  et  l'intention 
De  connaître  mes  façons  d'agir, 

Et  je  veux  que  vous  sachiez  en  parler  quelque  peu; 
Et  que  jamais  ma  richesse  ne  me  soit  un  bouclier 
—  Si  je  suis  médiocre  et  pusillanime  — 
Empêchant  que  vous  passiez  toujours  par  le  chemin  du 

[Vrai. 
III 

Car  si  quelqu'un  pour  de  l'argent  consent  à  mentir, 

Cette  sorte  d'éloge  est  un  blâme, 

Une  injustice  et  un  mauvais  procédé, 

Et  devient  pour  les  autres  un  objet  de  raillerie, 

Car  ce  n'est  pas  par  des  paroles  que  le  vrai  mérite  est 

Mais  c'est  dans  les  actes  qu'il  est  reconnu,  [appris, 

Et  grâce  aux  actes  viennent  ensuite  les  paroles. 

IV 

De  moi-même  vous  voulez  entendre  mon  nom  : 

Quel  je  suis,  ou  si  je  suis  ((  amant  »?  —  Pour  l'instant 
Car  sans  cesse  s'élève  mon  doute  [je  clos  les  dents, 

A  mesure  que  plus  profondément  j'examine  ce  point; 
Je    veux   bien    que    vous    sachiez    que    je    ne    suis    pas 

[((  amant  )) 


LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 


Tôt  per  so  quar  no  suy  volgutz, 
Mas  ben  am,  sol  midons  m'ames. 


Peire  Rogier,  cum  puesc  sufrir 
Que  ieu  am  aissi  solamens? 
Meravilh  me  si  viu  de  vens*, 

32  Tortz  es  si-m  fai  midons  mûrir. 

—  S'ieu  muer  per  lieys,  faray  uertutz, 
Per  qu'ieu  cre  que,  s'i  fos  perdutz, 

35  Dreitz  fora  que  plus  m'enoges. 


VI 


Ara-1  ven  en  cor  que  m'azir, 
Mas  ja  fo  qu'er'   autres  sos  sens 
Qu'aitals,  e  sos  entendemens  : 
39  Per  qu'ieu  li  dey  totz  temps  servir 


(1)  Sans  obtenir  davantage. 

(2)  Raimbaut  se  répond  à  lui-même,  en  manière  de  consola- 
tion :  ne  vaut-il  pas  mieux  mourir  victime  de  mon  amour  et  être 
honoré  comme  martyr  que  de  me  damner  par  des  joies  cou- 
pables? —  Raimbaut  a  aimé  et  chanté  Maria  de  Verfuoil  (Ver- 
feuil,  Gard)  et  la  comtesse  d'Urgel.  C'est  peut-être  de  l'une  des 


PIERRE   DE    ROGIERS  475 


Uniquement  pour  ce  motif  que  je  ne  suis  pas  désiré. 
Mais  j'aime  bien,  si  seulement  ma  dame  m'aimait! 


V 


Pierre  Rogier,  comment  puis-je  supporter 
D'aimer  ainsi  seulement  (i)    1 
Je  m'émerveille  de  vivre  de  soupirs, 
Et  c'est  une  injustice  si  ma  dame  me  fait  mourir. 
— ■  Eh  bien!  si  je  meurs  pour  elle,  je  ferai  des  miracles 

(2)   : 
Aussi  je  crois  que,  si  avec  elle  je  perdais  mon  âme, 
Il  serait  juste  que  cela  me  fâchât  davantage! 


VI 


Présentement  il  lui  vient  au  cœur  de  me  haïr, 

Mais  il  fut  un  temps  où  son  sentiment  était  tout  autre 

Que  celui-ci,  et  tout  autre  son  dessein  : 

C'est  pourquoi  je  dois  toujours  la  servir 


deux  qu'il  est  question  ici,  et  non  pas  en  tout  cas  de  la  comtesse 
de  Die,  à  la  passion  très  vive  de  laquelle  il  n'eut  qu'à  répondre. 


-47d  LES  TROUBADOURS   CAXTALIEXS 

Pel  ben  que-m  n'es  escazegutz  ; 
Jamais   no-m  n'avengues  salutz, 
42  Li  dey  tostemps  estar  als  pes. 


VII 


Si-m  volgues  sol  tan  cossentir 
Que  fos  tostemps  sos  entendens, 
Ab  belhs  digz  n'estera  jauzens 

46  E  fera-m  ses  fagz  esjauzir; 

E  degra'n  ben  esser  crezutz, 
Qu'ieu  non   die  tan,  que-m  fos  creguz, 

49  Mas  d  un  bon  respieg  don  visques. 


VIII 


Bon  respieg,  d'aut  bas  son  cazuz, 
E  si  no  m'  erep  sa  vertutz, 
52  Per  cossell  i  do  que-m  pendes. 


PIERRE    DE    ROGIERS  -477 


A  cause  du  bien  qui  m'en  est  échu  ; 

Même  si  jamais  mon  salut  ne  m'en  advenait, 

Je  dois  sans  cesse  être  à  ses  pieds. 


VII 


Si  elle  voulait  seulement  me  permettre 
D'être  toujours  son  prétendant, 
Avec  de  belles  paroles  je  me  trouverais  satisfait 
Et  sans  actes  de  sa  part  elle  me  ferait  réjouir; 
Et  je  devrais  bien  être  cru  par  elle, 
Car  je  ne  demande  pas  tant,  pour  qu'elle  m'en  avan- 
tage (i), 
Hormis  une  favorable  attente  dont  je  vivrais. 

VIII 

Favorable  attente  (2),  de  haut  bien  bas  je  suis  tombé, 
Et  si  sa  valeur  ne  me  sauve  pas,  [tombé, 

J'y  donne  pour  remède  de  me  pendre. 


(1)  Littéralement  :  car  je  ne  dis  pas  tant  (si  grande  chose),  qui 
me  serait  ajouté(e)  (De  creisser). 

(2)  La  dame  désignée  par  ce  surnom  (et  prise  à  témoin  des 
rigueurs  de  celle  à  qui  te  sirventés  est  consacré)  reparaît  dans  la 
chanson  de  Raimbaut  :  Un  vers  farai  de  tal  mena. 


478 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


IX.  —   CANSO 

I 

Dous'  amiga,  no'n  puesc  mais* 
Moût  me  pesa  qar  vos  lais, 
E  ver  dol  mein  et  esmais*, 
E  teng  m'o  a  gran  pantais 
Qar  no-us  abras  e  no-us  bais 
E   departen  nostr'   amor. 


II 


12 


D'aitant  sabchas  mon  talan 
Qe*  anc  femna  non  amei  tan, 
E  no-us  en  aus  far  semblan 
Ni  trob  per  cui  vos  o  man; 
Vau  m'en  :  a  Dieu  vos  coman, 
Al  espirital  seinhor. 


III 


Non  puesc  mudar  qe  no-m  plagna 
Qar  se  part  nostra  compagna; 


PIERRE   DE    ROGIERS  479 


IX  —  CHANSON 
Séparation  (au  départ  d'Auvergne?) 


Douce  amie,  je  n'en  puis  plus  : 
Il  me  déplaît  fort  de  vous  quitter, 
Et  véritablement  je  mène  deuil  et  lamentations, 
Et  je  tiens  en  moi-même  pour  un  grand  tourment 
De  ne  pas  vous  embrasser  et  vous  baiser 
En  séparant  notre  amour. 


II 


En  ceci  connaissez  ma  passion 
Que  jamais  je  n'aimai  femme  autant, 
Et  je  n'ose  vous  le  faire  paraître 
Et  ne  trouve  personne  par  qui  vous  le  mander; 
Je  m'en  vais:  à  Dieu  je  vous  recommande, 
Au  Seigneur   pur  esprit. 

III 

Je  ne  puis  m'empêcher  de  me  lamenter 
De  ce  que  notre  compagnie  se  romp; 


480 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 


18 


Eu  m'en  vauc  en  terra  estragna 
Mais  am  freidura  e  montagna 
No  fas  figa  ni  castagna 
Xn  ribeira  ni  calor*. 


IV 


24 


Lai  s'en  vai  mos  cors  marritz, 
E  çai  reman  l'esperiz  ; 
Et  ai  tant  los  cils  froncitz 
Qe  m'en  dolon  las  raïtz*; 
Mal  o  fai  qi-ns  a  partiz, 
E  no'n  puesc  aver  baudor. 


V 


30 


Sans  e  sais  fora  eu  gueritz. 
Qant  serai  acondormiz, 
Si  fos  de  leis  tant  aisiz, 
Q'en  semblant  d'una  perniz 
Li  baises  sos  oils  voltitz 
E  la  fresqetta  color. 


PIERRE  DE   ROGIERS  48 \ 

Moi  je  m'en  vais  en  terre  étrangère  : 

Certes  j'aime  mieux  froidure  et  montagne  (i) 

Que  je  ne  fais  figue  et  châtaigne 

Et  plaine  et  chaleur. 


IV 


Là-bas  s'en  va  mon  corps  marri, 
Par  ici  demeure  mon  âme; 

Et  j'ai  tellement  froncé  les  sourcils  de  chagrin 
Que  les  nerfs  m'en  sont  douloureux; 
Il  agit  mal  celui  qui  nous  a  séparés, 
Et  je  ne  puis  en  avoir  allégresse. 


V 


Sain  et  sauf  je  serais  guéri, 

Quand  je  serai  endormi, 

Si  j'étais  rapproché  d'elle  de  si  belle  manière 

Que  sous  l'apparence  d'une  perdrix 

Je  pusse  baiser  ses  yeux  arqués 

Et  la  fraîche  couleur  de  ses  joues. 


(i)    Il   s'agit,    je   pense,   de    la   froidure   des    montagnes  d'Au- 
vergne   (v.  Notes  Complémentaires) . 


482  LES  TBOUBADOURS   CANTALIEXS 


VI 


Dous  estars  lai  m'es  ardura, 
E  bons  conortz  desmesura, 
E  sazïontas  fraitura, 
E  dïas  clars  noitz  oscura; 
Per  mon  jovent  qar  pejura 
36  Ai  marriment  e  dolor. 


[Manque  le  reste*] 


PIERRE    DE   ROGIERS 


483 


Là-bas  la  douceur  de  vivre  me  paraît  être  un  feu  brû- 
L'affable  consolation  un  outrage,  [lant, 

L'abondance  une  disette, 
Et  le  jour  clair  une  nuit  obscure; 
A    cause  de  ma  belle  jeunesse  qui  se  gâte 
J'ai  de  la  tristesse  et  de  la  douleur  (i). 


(i)  Il  doit  manquer  trois  strophes. 


Ebles  de  Saignes 

xip  -  xnr  s 


QE^UVRK^ 


Une  Tenson 


TENSO  (EBLE  E  GUILLEM  GUAYSMAR) 


N'  Eble,  er  chauzetz  la  melhor, 

Ades,  segon  vostr'escien  : 

Lo  quais  a  mais  de  pensamen 

Et  de  cossirier  e  d'error, 

Selh  que  gran  re  deu,  e  payar 
6  No  pot,  ni-1  vol  hom  esperar, 

O  selh  qu'a  son  cor  en  amor 
Et  en  domna,  mas  re  no-1  fai  que-il  playa? 
9      Chausetz  d'amdos,  qu'ieu  sai  quais  plus  s'esmaya. 


II 


Guilhem  Guaysmar,  anc  per  amor 


TENSON 

Entre  Eble  et  Guillaume   Gasmar 

Lequel  est  le  plies  malheureux,  du   débiteur  ou  de 
l'amant  sans  espoir? 

I 

Sire  Eble,  maintenant  choisissez  la  meilleure  part, 
Sur-le-champ,   selon  votre  opinion  : 
Lequel  a  le  plus  de  préoccupation 
Et  de  souci  et  de  trouble, 

Celui  qui  doit  une  grande  somme,  et  ne  peut 
Payer,  et  que  l'on  ne  veut  point  attendre, 
Ou  celui  qui  a  consacré  son  cœur  à  l'amour 
Et   à   une    dame,    mais    ne    fait    rien   qui   arrive   à   lui 

[plaire  (i)î 
Choisissez    des   deux,    car   pour  moi   je   sais   lequel   !?e 

[tourmente  le  plus. 
II 
Guillaume  Gasmar,  jamais  par  amour 


(i)  Littéralement  :    ne   lui    fait   rien   qui   lui  plaise. 


488  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

No  trays  piegz  hom,  de  son  joven, 

Cum  ay  fag  en  fait  et  enten, 

Ni  mais  deu  ar  de  sa  ricor*  : 

Per  qu'ieu  sai,  cum  per  assaiar, 
15  Que  no  se  fai  a  comparai* 

Neguns   mais   a   dolor   d'amor  ; 
Mas  non  es  hom  en  tôt  lo  mon  pietz  traya 
18      Com  selh  cuy  ditz  quascus  :  «  Paya  me,  paya!  )) 

III 

N'Eble,   tuit  li   dompneyador, 
Li  pro,  e-1  lare  e  li  valen, 
Seran  ab  mi  del  jutjamen; 
Et  ab  vos  seran  li-uchador* 
E  l'autra  gens  que  no  sap  far 
24  Mas  can  tener  et  amassai*. 

Per  que-s  tanh  qu'en  son  velhenc  dechaya, 
27      Ricx  hom  tosetz  qui  per  deute  s'esmaya. 

IV 

Guilhem  Gasmar,  quan  li  deutor 


EBLES   DE    SAIGNES  489 


Homme  ne  supporta  pis,  en  sa  jeunesse, 

Que  je  n'ai  fait  moi-même  en  action  et  en  pensée, 

Et  nul  ne  doit  à  présent  davantage  de  son  bien  : 

Aussi  je  sais,  comme  on  sait  par  l'épreuve, 

Qu'aucun  mal  ne  se  laisse 

Comparer  à  la  douleur  d'amour; 

Toutefois  il  n'est  pas  d'homme  dans  le  monde  entier  qui 

[souffre  pire  mal 

Que  celui  à  qui  chacun  dit  :  ((  Paye-moi,  paye!  )) 

III 

Sire  Eble,  tous  les  amoureux, 

Les  preux,  les  généreux  et  ceux  qui  ont  du  prix 

Seront  avec  moi  dans  ce  jugement; 

Et  avec  vous  seront  les  emplisseurs  de  coffre  (i) 

Et  les  autres  gens  qui  ne  savent  rien  faire 

Sauf  conserver  et  amasser. 



Aussi  convient-il  qu?en  sa  vieillesse  il  déchoie, 

Le  jouvenceau  de  haut  rang  qui  s'effraye  pour  une  dette. 

IV 

Guillaume  Gasmar,  quand  les  créanciers 


(i)   Les  thésauriseurs;  de  ucha:  coffre. 


490  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

Mi  van  après  tôt  jorn  seguen, 

L'us  me  tira,  l'autre  me  pren, 

E  m'apellon  baratador, 

Yeu  volgr'  esser  mortz  sens  parlar; 
33  Qu'ieu  no  m'aus  en  plassa  mostrar 

Ni  vestir  bos  draps  de  color, 
Ouar  hom  no-m  ve  que  sa  lengua  no-m  traya  ; 
36      E  s'ieu  d'amor  trac  mal,  be-s  tanh  que-m  playa. 


N'Eble,  sapchatz  que  la  dolor 
D'amor  tenh  major  per  un  cen 
Que  deute  ni  nulh  sagramen  ; 
Qu'ab  belh  dir  pot  hom  son  deutor 
Gent  aplanar  et  apayar; 

42  Mas  d'amor,  qui-m  fai  sospirar, 

Marrir  e  languir  ab  dolor, 
Ni  ai  poder  per  ren  que  m'en  estraya*, 

45      Tan  tem  morir,  sol  la  dolors  m'esglaya. 


EBLES   DE    SAIGNES  491 


Vont  après  moi  me  suivant  continuellement, 

Que  l'un  me  tire,  que  l'autre  m'arrête, 

Et  qu'ils  m'appellent  fripon, 

Je  voudrais  être  mort  sans  parler; 

Car  je  n'ose  me  montrer  sur  une  place 

Ni   revêtir  de  belles   étoffes   de  couleur, 

Parce  que  nul  ne  s'aperçoit  qu'il  ne  me  tire  la  langue; 

Tandis  que  si  je  souffre  d'amour,  il  convient  bien  que 

[cela  me  plaise! 


V 


Eble,  sachez  que  la  douleur 

D'amour,  je  la  tiens  plus  forte  cent  fois 

Qu'une  dette  ou  qu'aucun  serment; 

Car  avec  de  beaux  discours  on  peut  gentiment 

Radoucir  et  satisfaire  son  créancier, 

Mais  par  la  force  de  l'amour,  qui  me  fait  soupirer, 

M'affliger  et  languir  dans  la  douleur, 

Et  auquel  je  n'ai  le  pouvoir  de  m'arracher  en  aucune 

[manière, 

Je  crains  tant  de  mourir,  que  rien  que  le  chagrin  me  tue. 


192 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


VI 


N'Eble,  ben  sabon  li  pluzor 
Ou'om   endeutatz  no  mor,   sol  manjar  aya, 
48      Mas  d'amor  mor  plus  leu  que  d'autra  playa. 


EBLES   DE    SAIGNES 


493 


VI 


Sire  Eble,  la  plupart  des  gens  savent  bien 
Que  l'homme  ne  meurt  pas  d'être  endetté,  pourvu  qu'il 

[ait  à  manger, 
Mais  il  meurt  d'amour  plus  vite  que  d'une  autre  blessure. 


La  Dame  de  Casteldoze 

(Dona  Casteldoza) 

Na  Castellosa 
Début    du  XIII*   S. 


QE^UVRJ£» 


Quatre   Chansons 


CANSO 


Amies,  s'ie-us  trobes  avinen, 
Humil  e  franc  e  de  bona  merce, 
Be-us  amera,  quan  era  m'en  sove 

4     Oue-us  trob  vas  mi  mal  e  fellon  e  trie; 

E  fauc  chanssos  per  tal  qu'ieu  fass'  auzir 
Vostre  bon  pretz,  don  ieu  non  puosc  sofrir 
Que  no-us  fassa  lauzar  a  tota  gen, 

8     On  plus  mi  faitz  mal  et  adiramen. 


II 


Jamais  no-us  tenrai  per  valen 
Ni-us  amarai  de  bon  cor  e  de  fe, 
Tro  que  veirai  si  ja-m  valria  re, 
12      Si-us  mostrava  cor  fellon  ni  enic; 

Non  farai  ja,  car  non  vuoill  poscatz  dir 


I   —   CHANSON 

77  me  sied  bien  de  vous  aimer,  malgré  votre  dureté. 

I 

Ami,  si  je  vous  trouvais  gracieux, 
Humble,    franc    et    de   bon    mérite, 

Je  vous  aimerais  bien,  tandis  qu'à  présent  il  me  souvient 
Que  je  vous  trouve  à  mon  égard  méchant,  félon  et  trom- 

[peur; 
Et  je  fais  des  chansons  afin  que  je  fasse  entendre 
Votre  bon  mérite,  pour  lequel  je  ne  puis  me  résigner 
A  ne  pas  vous  faire  louer  par  tout  le  monde. 
Au  moment  même  où  vous  me  causez  le  plus  de  mal  et 

[de  courroux. 

II 

Jamais  je  ne  vous  tiendrai  pour  méritant 
Ni  ne  vous  aimerai  de  bon  cœur  et  fidèlement, 
Avant  que  je  voie  s'il  me  servirait  peut-être  à  quelque 
De  vous  montrer  un  cœur  méchant  et  irrité...        [chose 
—  Non  certes,  je  ne  le  ferai  pas   (i)  !  car  je  ne  veux 

[pas  que  vous  puissiez  dire 


(i)  Elle  se  reprend  brusquement,  après  courte  réflexion. 


W8  LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 


Qu'ieu  anc  vas  vos  agues  cor  de  faillir, 
Qu'auriatz  pois  qualque  razonamen, 
ï6     S'ieu   fazia  vas  vos   nuill  faillimen. 


III 


Ieu  sai  ben  qu'a  mi  estai  gen, 
Si  be-is  dizon  tuich  que  moût  descove 
Que  dompna  prei  a  cavallier  de  se* 

20      Ni  que-1  teigna  totz  temps  tan  lonc  prezic; 
Mas  cel  qu'o  ditz  non  sap  ges  ben  chausir. 
Qu'ieu  vuoill  proar,  enans  que-me  lais  morii, 
Qu'el  preiar  ai  un  gran  revenimen 

24     Quan  prec  cellui  don  ai  greu  pessamen. 


IV 


Assatz  es  fols  qui  m'en  repren 
De  vos  amar,  pois  tan  gen  mi  cove, 
E  cel  qu'o  ditz  no  sap  cum  s'es  de  me  ; 
Ni  no-us  vei  ges  aras  si  cum  vos  vie, 
Quan  me  dissetz  que  non  agues  cossir, 
Que  calqu'ora  poiri  'endevenir 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  499 

Que  j'aie  jamais  eu  envie  de  manquer  envers  vous, 

Car  vous  auriez  ensuite  quelque  excuse, 

Si  je  commettais  à  votre  égard  la  moindre  faute. 


III 


Je  sais  vraiment  que  ceci  me  sied  fort  bien, 
Quoique  tous  prétendent  qu'il  est  très  inconvenant 
Qu'une    dame   j^rie    un    cavalier   au    sujet   d'elle-même 
Et  qu'elle  lui  tienne  sans  cesse  un  si  long  discours. 
Mais  celui  qui  le  dit  ne  sait  point  bien  juger, 
Car  je  veux  prouver,  plutôt  que  de  me  laisser  mourir, 
Que  dans  la  prière  je  trouve  un  grand  réconfort 
Quand  je  prie  celui-là  même  par  qui  j'éprouve  un  dur 

[chagrin. 


IV 


Il  est  passablement  fou  celui  qui  me  blâme 
De  vous  aimer,  puisque  cela  me  convient  si  bien, 
Et  celui  qui  parle  ainsi  ne  sait  ce  qu'il  en  est  de  moi  ; 
Et  il  ne  vous  voit  pas  en  cet  instant  comme  je  vous  vis, 
Quand  vous  me  dîtes  de  n'avoir  point  de  tristesse  : 
Qu'à  quelque  moment  il  pourrait  arriver 


500  LES   TROUBADOURS   CAXTALIEXS 

Que   n'auria   enqueras   jauzimen  : 
32     De  sol  lo  dich  n'ai  ieu  lo  cor  jauzen. 


V 


Tot'autr'  amor  teing  a  nien, 
E  sapchatz  ben  que  mais  jois  no-m  soste 
Mas  lo  vostre,  que  m'alegr'e-m  rêve, 

36     On  mais  eu  sent  d'afan  e  de  destric; 
E-m  cuig  ades  alegrar  e  jauzir 
De  vos,  amies,  qu'ieu  non  puosc  convertir, 
Ni  joi  non  ai,  ni  socors  non  aten 

40     Mas  sol  aitan  quan  n'aurai  en  dormen. 


VI 


Oimais  non  sai  que-us  mi   presen, 
Que  cercat  ai  et  ab  mal  et  ab  be 
Vostre  dur  cor,  don  lo  mieus  no-is  recre; 
44      E  no-us  o  man,  qu  ieu  mezeissa-us  o  die, 


LA   DAME    DE   CASTELDOZE  501 

Que  de  vous  revoir  j'aurais  encore  la  joie. 

Rien  que  de  la  promesse,   j'en  ai  le  cœur  joyeux. 


V 


Tout  autre  amour,  je  le  tiens  à  néant, 
Et  sachez  bien  que  plus  aucune  joie  ne  me  soutient 
Sauf  celle  qui  vient  de  vous,  qui  me  réjouit  et  me  ranime, 
Quand  je  sens  le  plus  de  peine  et  d'angoisse; 
Et  toujours  je  m'imagine  (i)  avoir  joie  et  contentement 
De  vous,  ami,  que  je  ne  puis  changer, 
Et  je  n'ai  point  de  joie  ni  n'attends  de  secours 
Sauf  autant  que  j'en  aurai  en  dormant. 


VI 


Désormais  je  ne  sais  ce  qu'en  ma  faveur  je  puis  vous 

[offrir, 
Car  j'ai  tenté  par  le  mal  et  par  le  bien 
Votre  dur  cœur,  dont  le  mien  ne  se  lasse  point  ; 
Et  je  ne  vous  mande  pas  par  autrui,  car  je  vous  le  dis 

[moi-même, 


(i)  Il  espère,  il  rêve,  soit  éveillé,  soit  «  en  dormant  »,  comme  il 
le  dit  à  la  fin  de  la  strophe. 


."">02  LES  TROUBADOURS   CANTALIKNS 

Ou  morai  me*,  si  no-m  voletz  jauzir 
De  qualque  joi;   e  si-m   laissatz   morir, 
Faretz  peccat,  e  serai  n'en  tormen, 
48     E  seretz  ne  blasmatz  vilanamen 

II  —  CAXSO 


Ja  de  chantar  non  degr'aver  talan, 
Ouar  on  mais  chan 
E  pi.eitz  me  vai  d'amor, 
Que  plaing  e  plor 
5      Fan  en  mi  lor  estatge; 
Car  en  mala  merce 
Ai  mes  mon  cor  e  me, 
E  s'en  breu  no-m  rete, 
9     Trop  ai  faich  lonc  badatge. 


II 


Ai  !  bels  amies,  si  vais  un  bel  semblan 
Mi   faitz  enan 
Ou'ieu  moira  de  dolor, 


LA    DAME    DE    CASTELDOZE  ."J03 


Que  je  mourrai,  si  vous  ne  voulez  pas  me  réjouir 
De  quelque  joie;  et  si  vous  me  laissez  mourir, 
Vous  ferez  péché,  et  je  serai  par  là  dans  la  souffrance, 
Et  par  là  vous  serez  blâmé  vilainement. 

II  —  CHANSON 

C'est  un  honneur  pour  moi  de  vous  aimer  et  de  vous 
prier,  même  sans  profit. 

I 

Désormais   de   chanter  je   ne   devrais   pas   avoir   envie, 

Car  plus  je  chante 
Et  pis  il  en  va  de  mon  amour, 

Puisque   plaintes    et   pleurs 
Font  en  moi  leur  séjour  ; 
Car  en  un  mauvais  service 
J'ai  engagé  mon  cœur  et  moi-même. 
Et  si  à  bref  délai  II  ne  me  retient  près  de  lui. 
J'ai  fait  trop  longue  attente. 

II 

Ah  !  bel  ami,  du  moins  qu'un  bel  accueil 
Me  soit  fait  par  vous  avant 
Que  je  meure  de  douleur, 


504  LES   TROUBADOURS   CAXTALIEXS 

Oue-1  amador 
14     Vos  tenon   per  salvatge 
Car  joia  non  m'  ave 
De  vos,   don  no-m  recre 
D'amar  per  bona  fe, 
:S    Totz  temps,  ses  cor  volatge. 

III 

Mas  ja  vas  vos  non  aurai  cor  truan 
Ni  plen  d'engan, 
Si  tôt  vos  n'ai  pejor, 

Qu'a  gran  honor 
M'o  teing  en  mon  coratge; 
Ans  pens,  quan  mi  sove 
Del   rie  pretz   que-us   mante, 
E  sai  ben  que-us  cove 
27      Dompna  d'aussor  paratge. 


IV 


Despois  vos  vi,  fui  al  vostre  coman, 
Et  anc  per  tan, 
Amies,  no-us  n'aie  meillor; 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  505 


Car  les  amoureux 
Vous  tiennent  pour  farouche 

Voyant  qu'aucune  joie  ne  m'advîent 
De  vous,  et  pourtant  je  ne  me  lasse  pas 
D'aimer  avec  bonne  foi, 
En  tous  temps,  sans  cœur  volage. 


III 


Mais  jamais  envers  vous  je  n'aurai  cœur  vil 

Ni  plein  de  fourberie, 
Bien  qu'en  échange  je  vous  trouve  pire  à  mon  égard, 
Car  je  tiens  à  grand  honneur 
Pour  moi  cette  conduite,  au  fond  de  mon  cœur. 
Au  contraire  je  suis  pensive,  quand  il  me  souvient 
Du  riche  mérite  qui  vous  protège, 
Et  je  sais  bien  qu'il  vous  convient 
Une  dame  de  plus  haut  parage. 


IV 


Depuis  que  je  vous  ai  vu,  j'ai  été  à  vos  ordres, 
Et  jamais   néanmoins, 
Ami,  je  ne  vous  en  trouvai  meilleur  pour  moi; 


')O(')  LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 

Que  prejador 

32      No-m  mandetz  ni  messatge, 
Que  ja-m  viretz  lo  fre, 
Amies,  ni-m*  fassatz  re  ; 
Car  jois  non  mi  soste, 

36     A  pauc  de  dol  non  ratge. 


V 


Si  pro  i-agues,  be-us  membri'  en  chantan 
Qu'aie  vostre  gan 
Qu'emblei  ab  gran  temor; 
Pois  aie  paor 
41      Que  i-aguessetz  dampnatge 
D'aicella  que-us   rete, 
Amies  :  per  qu'ieu  desse 
Lo  tornei,  car  ben  cre 
45      Qu'ieu   no'n*   ai   poderatge. 


VI 
Dels  cavalliers  conosc  que-i  fan  lor  dan*, 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  507 

Car  ni  suppliant 
Ne  m'a  été  envoyé  par  vous  ni  messager 
Disant  que  vous  tourniez  le  frein  vers  moi, 
Ami,  et  que  pour  moi  vous  fassiez  rien. 
Puisque  la  joie  ne  me  soutient  pas, 
Peu  s'en  faut  que  de  douleur  je  n'enrage. 


V 


Si  je  devais  en  avoir  profit,  je  vous  rappellerais  bien, 
Que  je  possédai  votre  gant  [en  chantant, 

Que  je  dérobai  avec  grande  frayeur; 

Puis  j'eus  peur 
Que  vous  en  subissiez  dommage 
Auprès  de  celle  qui  vous  captive, 
Ami  :  c'est  pourquoi  tout  de  suite 
Je  vous  le  rendis,  car  je  crois  bien 
Que  je  n'ai  point  de  pouvoir  sur  lui. 

IV 

Pour  les  cavaliers,  je  reconnais  qu'ils  en  usent  à  leur 

[détriment,  (i) 


(i)  Littéralement  :  ils  y  font  leur  dommage. 


508  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Quar  ja  prejan 
Dompnas  plus  qu'ellas  lor, 
Ou'autra  ricor 
50     Xo  i-an,  ni  seignoratge; 
Que  pois  dompna  s'ave 
D'amar,  prejar  deu  be 
Cavallier,  s'en  lui  ve 
54     Proez'e  vassalatge. 


VII 

Dompna  na  Mieils,  ancse 
Am  so  don  mais  mi  ve, 
Car  cel  qui  pretz  mante 
58     A  vas  mi  cor  volatge. 

VIII 

Bels  Noms,  ges  no-m  recre 
De  vos  amar  jasse, 
Car  viu  en  bona  fe, 
62      Bontatz  e  ferm  coratge. 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  509 

Parce  que  présentement  ils  prient 
Les  dames  plus  qu'elles  ne  les  prient,  eux, 

Car  elles  n'ont  en  cela  ni  autre  puissance 
Qu'eux,  ni  seigneurie. 
Et  puisqu'une  dame  se  résout 
A  aimer,  elle  doit  bien  prier 
Un  cavalier,  si  en  lui  elle  voit 
Prouesse  et  vasselage  (i). 

VII 

Dame  ((  Il  n'y  a  mieux  ))  (2),  toujours, 

J'aime  un  objet  dont  me  vient  la  souffrance, 
Car  celui  qui  maintient  la  Valeur 
A  envers  moi  un  cœur  volage. 

VIII 

((  Beau  Nom  ))  (3),  point  je  ne  me  décourage 
De  vous  aimer  toujours, 
Car   je   vis    avec   bonne    foi. 
Bonté  et  cœur  constant. 


(1)  Ensemble  des  qualités  d'un  bon  «  vassal  »,  d'un  chevalier. 

(2)  Pseudonyme  de  la  dame  amie  de  Castelloza. 

(3)  Pseudonyme  de  l'ami  de  Castelloza. 


510  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


III  —  CAXSO 


1 


Moût  avetz  faich  long  estatge, 
Amies,  pois  de  mi-us  partitz, 
Et  es  me  greu  e  salvatge, 
4     Quar  me  juretz  e-m  plevitz 
Que  als  jorns  de  vostra  vida 
Xon  aesetz  dompna  mas  me; 
E  si  d'autra  vos  perte, 
M'i*  avetz  mort'  e  trahida, 
Ou'avi'en   vos   m'esperanssa 
io     Que  m'amassetz  ses  doptanssa. 


II 


Bels  amies,  de  fin  coratge 
Vos  amei,  pois  m'abellitz, 
E  sai  que  faich  ai  follatge, 
14     Que  plus  m'en  etz  escaritz, 

Qu'anc    non    fis    vas    vos    ganchida  ; 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  511 

III  —  CHANSON 

Trop    longtemps    absent    et    peut-être    infidèle,    vous 
trouverez  toujours  en  moi  constance  et  bel  accueil. 

I 

Vous  avez  fait  fort  long  séjour, 

Ami,  depuis  que  vous  vous  êtes  éloigné  de  moi, 

Et  pour  moi  c'est  pénible  et  affreux, 

Car  vous  m'avez  juré  et  garanti 

Que  durant  les  jours  de  votre  vie 

Vous  n'auriez  d'autre  dame  que  moi; 

Et  si  d'une  autre  rien  vous  touche, 

Alors  vous  m'avez  tuée  et  trahie, 

Car  j'avais  en  vous  cette  espérance 

Que  vous  m'aimeriez  sans  que  j'eusse  à  douter. 


II 


Bel  ami,  d'un  cœur  fidèle 

Je  vous  aimai,  quand  vous  m'eûtes  plu, 

Et  je  sais  que  j'ai  fait  une  folie, 

Car  vous  ne  vous  en  êtes  que  davantage  séparé  de  moi, 

Parce  que  je  n'ai  jamais  usé  envers  vous  de  détour; 


>12  LES   TROUBADOURS   CAXTALIEXS 

E  si-m  f  asetz  mal  per  be  ! 
Be'  us  am  e  non  m'en  recre*, 
Mas  tan  m'a  amors  sazida 
Ou'ieu  non  cre  que  benananssa 
20     Puosc'  aver  ses  vostr'  amanssa. 

III 

Moût  aufrai  mes  mal  usatge 
A  las  autras  amairitz  : 
Ou'om  sol  trametre  messatge 

24     E  motz  triatz  e  chausitz, 
Et  ieu  tenc  me  per  garida, 
Amies,  a  la  mia  fe, 
Ouan  vos  prec,  qu'aissi-m  cove  ; 
Oue-1  plus  pros  n'es  enriquida 
S;a  de  vos  qualqu'aondanssa 

30     De  baisar  o  d'acoindanssa. 

IV 

Mal  aj'ieu,  s'anc  cor  volatge 
Vos  aie  ni-us  fui  camjairitz  ! 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  513 

Et  ainsi  vous  me  faites  le  mal  pour  le  bien  ! 
Je  vous  aime  bien  et  ne  m'en  lasse  point, 
Mais  l'amour  m'a  si  fort  saisie 
Que  je  ne  crois  pas  que  je  puisse  avoir 
Aucune  aise  sans  votre  amitié. 


III 


J'aurai  introduit  un  fort  mauvais  usage 
Pour  les  autres  amoureuses  : 

Car  (pour  gage)  on  a  coutume  de  leur  transmettre  un 

[message 
Et  des  paroles  triées  et  choisies, 
Et  moi,  je  me  tiens  pour  garantie, 
Ami,  par  la  confiance  que  j'ai, 
Quand  je  vous  prie,  qu'une  telle  attitude  me  sied; 
Car  la  plus  noble  en  est  enorgueillie 
Si  elle  a  de  vous  quelque  satisfaction 
De  baiser  ou  d'entrevue. 


IV 


Malheur  à  moi,  si  jamais  je  montrai 

Pour  vous  cœur  volage  ou  si  je  fus  changeante! 


14  LES   TROUBADOURS    C AXTALIEXS 

Ni  drutz  de  negun  paratge 
Per  me  non  fo  encobitz. 
Anz  sui  pensiv'e  marrida 
Car  de  m'amor  no-us  sove, 
E  si  de  vos  jois  no-m  ve, 
Tost  me  trobaretz   fenida  : 
Car  per  pauc  de  malananssa 
40     Mor  dompna,  s'om  tôt  no-il  lanssa. 


V 


Tôt  lo  maltraich  e-1  dompnatge 
Que  per  vos  m'es  escaritz 
Me-1  fai  grazir  mos  linhatge* 

44     E  sobre  totz  mos  maritz  ; 
E  s'anc  fetz  vas  me  faillida, 
Perdon  la-us  per  bona  fe; 
E  prec  que  venhatz  a  me, 
Despois  quez  auretz   auzida 
Ma  chanson,  que-us  fatz  fiansa 

50     Sai  trobetz  bella  semblansa. 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  515 


Et  aucun  galant  de  n'importe  quel  rang 

Ne  fut  jamais  désiré  par  moi. 

Mais  je  suis  pensive  et  chagrine 

Parce  qu'il  ne  vous  souvient  pas  de  mon  amour, 

Et  si  de  vous  ne  me  vient  nulle  joie, 

Vous  me  trouverez  tôt  morte; 

Car  pour  un  peu  de  tourment 

Une  femme  meurt,  si  on  ne  le  repousse  d'elle  tout  entier. 

V 

Tout  le  mal  et  le  dommage 

Qui  grâce  à  vous  m'a  été  réservé 

Ma  parenté  me  le  fait  prendre  en  gré, 

Et  par  dessus  tous  mon  mari  (  I  )  ; 

Et  si  jamais  vous   fîtes  envers  moi   une  faute 

Je  vous  la  pardonne  de  bonne  foi; 

Et  je  vous  prie  de  venir  à  moi 

Après  que  vous  aurez  entendu 

Ma  chanson,  car  je  vous  donne  garantie 

Que  vous  trouverez  ici  bel  accueil. 


(i)  A  cause  de  l'honneur  que  sa  passion  poétique  procure  à  ses 
parents  et  à  son  mari,  son  ami  étant  d'un  très  haut  rang 
(Cf.  v.  28-30). 


516  LES   TROUBADOURS   CAVTALIEXS 


IV  —  CAXSO 


Per  joi  que  d'amor  m'avegna 
No-m  calgr'  ogan  esbaudir, 
Qu'eu  no  cre  qu'en  grat  me  tegna 
4     Cel  qu'anc  no  vole  obezir 
Mos  bos  motz  ni  mas  cansos; 
Ni  anc  no  fon  la  sazos 
Qu'ie-m  pogues  de  lui  sofrir; 
Ans  tem  que-m  n'er  a  morir, 
Pos  vei  c'ab  tal  autra  régna 
10     Don  per  mi  no-s  vol  partir. 


II 


Partir  m'en  er,  mas  no-m  degna, 
Que  morta  m'an  li  cossir; 
E  pois  no-ill  platz  que-m  retegna, 
14     Vueilla-m  d'aitant  obezir 
C'ab  sos  avinens  respos 


LA  dame  de  casteldoze  517 

IV  —  CHANSON   (Anonyme)    (i) 

//  me  faudra  mourir,  s'il  ne  me  fait  pas  l'aumône  d'une 
réponse  et  d'un  regard,  à  défaut  d'un  baiser. 


Par  une  joie  qui  de  l'amour  me  vienne 

Il  ne  me  faudra  pas  aujourd'hui  me  réjouir, 

Car  je  ne  crois  pas  qu'il  me  prenne  en  gré 

Celui  qui  jamais  ne  voulut  exaucer 

Mes  bonnes  paroles  ni  mes  chansons  ; 

Et  jamais  non  plus  n'est  venu  le  moment 

Où  je  pusse  me  passer  de  lui; 

Je  crois  plutôt  qu'il  me  conviendra  d'en  mourir, 

Puisque  je  vois  qu'il  demeure  avec  telle  autre 

Dont  pour  moi  il  ne  veut  se  séparer. 

II 

Il  faudra  m' en  séparer,  puisqu'il  ne  me  juge  pas  digne 
Car  les  chagrins  m'ont  faite  comme  morte;  [de  lui, 

Et  puisqu'il  ne  lui  plaît  pas  de  me  retenir, 
Qu'il  veuille  du  moins  m'écouter  en  ceci 
Qu'avec  ses  aimables  réponses 


(i)  Cette  chanson  peut  être  attribuée,  avec  beaucoup   de  vrai- 
semblance, à  Castelloza.  V.  Notes  complémentaires. 


518  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Me  tegna  lo  cor  joios. 
E  ja  a  sidons  no  tir 
(  S'ie-1  fas  d'aitan  enardir, 
Qu'ieu  nol  prec  per  mi  que-s  tegna 
20     De  leis  amar  ni  servir. 


III 

Leis  scrva;  mas  mi'n  revegna 
Que  no-m  lais  del  tôt  morir, 
Quar  paor  ai  que  nrestagna 

24     S'amors,  don  me  fai  languir. 
Hai  !  amies  valens  e  bos, 
Car  es  lo  meiller  c'anc  fos, 
No  vuillatz  c'aillors  me  vir  — 
Mas  no-m  volez  far  ni  dir  — 
Con   ieu  ja  jorn*   me  captegna 

30     De  vos  amar  ni  grazir. 

IV 

Grazisc  vos,  con  que  m'en  pregna, 
Tôt  lo  maltrag  e-1  consir; 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE 


Il  me  tienne  le  cœur  joyeux. 

Et  qu'à  sa  dame  il  ne  déplaise  aucunement 

Si  je  le  fais  s'enhardir  jusque-là, 

Car  je  ne   le  prie  pas   que  pour  moi   il   s'abstienne 

De  l'aimer  ni  de  la  servir. 


III 


Qu'il   la  serve,   elle  ;   mais   qu'il   me    ranime  %n    cette 

[angoisse 
De  manière  qu'il  ne  me  laisse  pas  tout  à  fait  mourir, 
Car  j'ai  peur  de  m'éteindre  victime 
De  son  amour,  par  qui  il  me  rend  languissante. 
Ah  !  ami  vaillant  et  bon, 

Puisque  vous  êtes  le  meilleur  ami  qui  fut  jamais, 
Ne  veuillez  pas  qu'ailleurs  je  me  tourne  — 
Puisque  vous  ne  voulez  pour  moi  rien  faire  ni  dire  — 
En  sorte  qu'un  jour  bientôt  je  m'abstienne 
De  vous  aimer  et  prendre  en  gré. 


IV 


J'agrée  pour  vous,  quoi  qu'il  m'en  arrive, 
Toute  la  peine  et  le  souci; 


520  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

E  ja  cavaliers  no-s  fegna 
34     De  mi,  c'un  sol  non  dezir  : 
Bels  amies,  si  fas  fort  vos*, 
On  tenc  los  oills  ambedos; 
E  plas  me  can  vos  remir, 
Cane  tan  bel  non  sai  cauzir. 
Dieus  prec  c'ab  mos  bratz  vos  cegna, 
40     C'autre  no-m  pot  enriquir. 

V 

Rica  soi,  ab  que-us  sovegna 
Com  pogues  en  loc  venir 
On  eu  vos  bais  e-us  estregna; 

44     Qu'ab  aitan  pot  revenir 
Mos  cors,  quez  es  envejos 
De  vos  moût  e  cobeitos. 
Amies,  no-m  laissatz  morir  : 
Pueis  de  vos  no-m  pose  gandir, 
Un  bel  semblan  que-m  revegna 

50     Faiz,  que  m'aucira-1  consir. 


LA   DAME    DE    CASTELDOZE  521 

Et  que  nul  chevalier  ne  s'occupe 

De  moi,  car  je  n'en  désire  pas  un  seul  : 

Bel  ami,  par  contre  je  vous  désire  fort  (i), 

Vous  sur  qui  je  tiens  attachés  les  deux  yeux; 

Et  il  me  plaît  de  vous  contempler, 

Car  jamais  je  ne  saurais  en  distinguer  un  aussi  beau. 

Je  prie  Dieu  qu'un  jour  je  vous  ceigne  avec  mes  bras, 

Car  nul  autre  ne  peut  m? enrichir  (i). 


V 


Je  suis  riche,  pourvu  qu'il  vous  souvienne 
D'imaginer  comment  je  pourrais  venir  en  un  lieu 
Où  je  vous  baise  et  vous  étreigne, 
Car  avec  cela  peut  se  ranimer 
Mon  corps,  qui  est  grandement 
Désireux  et  avide  de  vous. 
Ami,  ne  me  laissez  pas  mourir  : 
Puisque  je  ne  puis  me  soustraire  à  vous, 
Faites-moi  un  bel  accueil  qui  me  ranime, 
Faites-le-moi,  car  le  chagrin  me  tuera. 


(i)  Littéralement  :  si  fais-je  fort  vous. 


Anonyme 


Chant  des  Pèlerins  de  Saint-Jacques  de  Compostelle 


DES   PÈLERINS    DE   ST-JACQUES 


CAXSO  DELS  PELEGRIXS  DE  SAN  JAC 


Sem  pelegrins  de  vila  aicela 
Que   Orlhac   proch   Jordan   s'apela 
Avem  laissatz  nostres  parens, 
4     Nostra  molhers  e  nostras  gens, 


II 


Per  anar  en  may  clientela 
Veyre  san  Jac  de  Campestela. 
Que  Crist  que  fa  de  drech  avers 
Molt  enriquezisca  mos  vers  ! 


III 

De  nostra  rueta  e  ostal 

Proch  lo  mostier  de  san  Guiral, 


CHAXT  DES  PELERINS  DE  SAINT  JACQUES 

(i). 


Nous  sommes  des  pèlerins  de  la  ville  —  qu'on 
nomme  Aurillac  près  Jordanne  (2)  :  —  nous  avons 
laissé  nos  parents.  —  nos  épouses  et  tous  nos  gens, 


II 


Pour  aller  en  plus  grande  troupe  —  voir  saint 
Jacques  de  Compostelle.  —  Le  Christ  qui  de  droit  fait 
envers  —  veuille  enrichir  beaucoup  mes  vers! 


III 

De   notre   ruelle   et   maison  —  près   du   moutier   de 


(1)  Cette  traduction  a  été  faite  en  collaboration  avec  M.  l'abbé 
Four,  qui  a  eu  notamment  l'heureuse  idée  de  conserver  le  plus 
possible  le  rythme  de  l'original.  J:ai  revu  le  texte  et  rédigé  les 
notes.   (R.  L.) 

(2)  Petite  rivière  qui  passe  à  Aurillac. 


~)26  LES  TKOUBADOURS   CANTALIBNS 

Sem   estatz   totz   en   la   paroquia 
12      Per  far  serqua  de  nostra  cloquia*. 

IV 

Li-avem  pregat  dona  Vergis 
De  nos  gitar*  en  paradis 
E  donar  gracia  de*  peatge 
16     Per  fayre  be  lo  san  viatge. 


V 


Ouan  fuerem  proch*.  en  Bordaiga, 
Calguet  aventurar*  sobre  aiga  : 
((   Deus,  pecayre*  !   que  devendrem 
20     Se  san  Guiral  no  nos  defen  ?  » 


VI 


Ouan  fuerem  lay  en  Beyanha, 
Proch   las   encontradas   d'Espanha, 
Calguet  cambiar  bona  peconha* 
24     Per  escutz  e  moneta  ronha*. 


ANONYME  527 

saint    Géraud,   —   nous    fûmes    tous    à    la   paroisse   — 
afin  d'y  prendre  nos  coquilles   (i). 


IV 


Nous  y  priâmes  dame  la  Vierge  —  de  nous  mettre  en 
son  paradis  —  et  nous  exempter  du  péage  (2)  —  pour 
bien  faire  le  saint  voyage. 


V 


Quand  nous  fûmes  ici  près,  à  Bordeaux,  —  il  fallut 
nous  risquer  sur  l'eau  :  —  <(  Dieu!  malheureux!  que 
deviendrons-nous  —  si  saint  Géraud  ne  nous  pro- 
tège?)) 


VI 


Quand  nous  fûmes  là-bas,  à  Bayonne,  —  tout  près 
des  pays  espagnols,  —  il  fallut  changer  bel  argent  — 
pour  écus  et  monnaie  grossière. 


(1)  Le    chapelet    de    coquilles    qui    était    l'un    des    insignes    du 
pèlerin. 

(2)  Payé  par  les  voyageurs  ordinaires,  mais   dont  les  pèlerins- 
espèrent  être  exemptés   (selon  l'usage). 


)28  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

VII 

Quan  fuerem  en  Yitoria, 
Vederem  la  verdor  floria*  : 
De  joy  presem*  lavendre,  tym 
28      En  un  deves.  e  ramorin*. 

VIII 

Ouan  fuerem  sobre-ls*  pontetz, 
Oual  tremol  al  passar  qu'om  fetz*! 
Creziam  morir:  A  patz  !  a  patz  ! 
32      Salva  los  pelegrins,  san  Jacz  !  )) 

IX 

En  Burgos,  una  cofrairia 
Mirific  avent*  nos  porgia  : 
En  la  soa  gleys',  a  pro  tremor*, 
Us  crist  suzava  sa  suzor. 


Per  mieg  la  vila  de  Lion, 


ANONYME  529 

VII 

Quand  nous  fûmes  à  Vittoria,  —  nous  vîmes  la  ver- 
dure en  fleurs  :  —  joyeux,  nous  cueillîmes  lavande,  — 
thym  en  un  pré,  et  romarin. 

VIII 

Quand  nous  fûmes  sur  les  ponceaux,  —  comme  ils 
tremblèrent,  au  passage  qu'on  fit!  (i)  —  Nous  croyions 
mourir  :  ((  Paix!  ah  paix!  —  Sauve  les  pèlerins,  saint 
Jacques  !  )) 

IX 

A  Burgos,  une  confrérie  —  merveille  étrange  nous 
montra  :  —  dans  son  église,  à  grands  frissons,  —  un 
crucifix  suait  sa  sueur. 

X 

En   pleine   ville   de    Léon,   —   nous    chantâmes    une 


(i)  Il  s'agit  sans  doute  du  passage  de  l'Ebre,  entre  Vitoria  et 
Burgos. 


)30  LES   TIÎOUBADOUltS   CASTALIEXS 

Li  criderem  una  canson, 
E  las  donas  pcr  abundansa 
40     Venian  auzir  los  filhs  de  Fransa. 


XI 

Aribatz   als   mons   Esturiet, 
Los  pelegrins  agron  molt  freit, 
E'n  Salvador  azorem  totz 
44     Jorn  e  nuech  clavel  de  la  crotz. 

XII 

Ouan  fuerem  en  Rivedier, 
Sirvens  volgro  mètre  en  carcer* 
Vielhs   e  joines;  mas  Alvernhat  : 
48     Sem  pcr  Guiral  c  pcr  l'Abat! 

XIII 

Davan  lo  jutge  lor  dizem 
Que  per  pregar  Deus  nos  venem, 
E  no  per  far  dam  ni  damnatge. 
52      Lo  jutge  dis  :  ((  Patz,  bo  viatge  !  )) 


ANONYME  531 

chanson,   —   et   les    dames    en   abondance   —   venaient 
ouïr  les  fils  de  France. 


XI 


Arrivés  aux  monts  Asturiens,  —  les  pèlerins  eurent 
grand  froid;  —  à  Salvador,  nous  adorâmes  —  jour  et 
nuit  un  clou  de  la  croix. 


XII 


Quand  nous  fûmes  à  Rivédièr  (i),  —  des  sergents 
voulurent  mettre  en  prison  —  jeunes  et  vieux;  mais 
les  Auvergnats  firent  :  —  nous  sommes  pour  Géraud  et 
pour  l'Abbé! 

XIII 

Devant  le  juge  nous  leur  dîmes  —  que  pour  prier 
Dieu  nous  venions,  —  non  pour  faire  mal  ni  dommage. 
—  ((  Le  juge  dit  :  ((  Paix!  bon  voyage!  » 


(i)  Est-ce  Ribeira,  près  Saint-Jacques    (Santiago)  ? 


>32 


LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 


XIV 

Sem   en   Galicia.    O   san  Jacz, 
Guarda  pelegrins  de  peccatz 
E  dona  lei  formatge  e  blada* 
56     Per  poder  far  molt  pogezada*. 

XV 

Preguem  per  mossenhor  l'Abat 
Que  nos  a  totz  recunfortat 
En  la  mayso  sobre  montanha 
60     De  pa,  de  vin  e  de  manganha*. 


Amen. 


NOSYME  53- 

XIV 


Nous  sommes  en  Galice.  O  saint  Jacques,  —  garde  les 
pèlerins  de  péché  —  et  donne-leur  fromage  et  blé  — 
pour  qu'ils  en  fassent  force  deniers  (i). 


XV 


Prions  pour  monseigneur  l'Abbé  —  qui  nous  a  tous 
réconfortés  —  dans  sa  maison  sur  la  montagne  (2)  — 
de  pain,  de  vin  et  provisions. 

Amen. 


(1)  Littéralement:  «  monnaie  en  pougeoises  »,  c'est-à-dire  en 
deniers  du  Puy. 

(2)  A  Saint- Jacques  évidemment  ;  il  s'agit  de  la  réception    mén-gée 
là-bas  par  l'abbé  d'Aurillac. 

10 


Pierre  de  Cère  de  Cols 

(Peire  de  Cols  d'Aorlac) 
XIIP.  S 


OKXJ  VRE^ 


Une  Chanson 


CANSO 


Si  quo-1  solelhs,  nobles  per  gran  clardat, 

On  plus  es  autz,  gieta  mais  de  calor, 

E'is  plus  bas  luecx  destrenh  mais  per  s'ardor 

4     Oue'ls  autz,  que  son  pels  vens  plus  atemprat, 
Tôt  enaissi  amors  ab  nobla  cura, 
Auta  per  pretz,  destrenh  me  plus  fortmen, 
Oue-m  troba  bas  et  a  tôt  son  talen, 
No  fai  un  rie,  en  cuy  amors  pejura, 

9  Quar  orguelhs  hi  cosseu. 


II 


Be-ui  troba  bas  et  a  sa  voluntat 
Selha  qu'ieu  am  ses  tôt'  autra  amor, 


CHANSON  (i) 

Prisonnier  humble  et  docile,  une  flamme  délicieuse  me 
brûle;  un  regard  me  blesse  et  me  guérit. 


Tout  comme  le  soleil,  magnifique  par  sa  vaste  clarté, 
A  mesure  qu'il  est  plus  haut,  verse  plus  de  chaleur, 
Et  dans  les  lieux  plus  bas  tourmente  davantage  par  son 

[ardeur 
Que  sur  les  hauts  lieux,  qui  par  les  vents  sont  plus 

[attiédis, 
Tout  de  même,  l'Amour  épris  d'un  noble  soin  (2), 
Rehaussé  par  le  mérite,   me  maîtrise  plus   fortement, 
Parce  qu'il  me  trouve  humble  et  docile  à  tout  son  désir, 
Qu'il  ne  fait  d'un  puissant,  en  qui  l'Amour  se  gâte 
Parce  qu'il  y  tolère  l'orgueil. 

II 

Elle  me  trouve  bien  humble  et  docile  à  sa  volonté 
Celle  que  j'aime  à  l'exclusion  de  tout  autre  amour, 


(1)  Attribuée  aussi  à  Rigaut  de  Barbezieux.  V.  Notes  compl. 

(2)  L'amour  d'une  noble  dame. 


538  LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS 

Ou'enaissi-m  ten  en  fre  et  en  paor 
13      Cum  lo  girfalcx,  quant  a  son  crit  levât, 
Fai  la  grua,  que  tan  la  desnatura 
Ab  sol  son  crit,  ses  autre  batemen, 
La  fai  cazer  e  ses  tornas  la  pren  : 
Tôt  enaissi  ma  dompna  nobla  e  pura 
18  Me  li*  e-m  lassa  e-m  pren. 


III 


Be-ni  lia  c-m  pren  ma  dompna  e-m  fier  e-m  bat 

E-m  fa  morir  sospiran  ses  dolor 

E  m'art  lo  cor  ab  un  fuec  de  doussor, 
22      Que  nVa  mes  ins  entr'el  cor  e-1  costat,     * 

Si  quo-1  flamentz,  que  ses  tota  meizura 

Art  lo  leo  ab  son  espiramen; 

Mas  ylh  val  tant,  quon  plus  l'asen*  soven, 

Plus  me  reviu  ab  una  pauca  cura 
27  D'un  dous  esgart  plazen. 


IV 


Ben  es  plasens  ;  quon  plus  vey,  plus  m'agrat 
Del    sieu    gent   cors   e   plus   vas   lieys   ador; 


PIERRE  DE  CÈRE  DE  COLS  539 

Car  elle  me  tient  pris  au  frein  et  par  la  peur  exactement 

Comme  le  gerfaut,  quand  il  a  jeté  son  cri, 

Fait  de  la  grue;  car  il  la  met  tellement  hors  d'elle 

Rien  qu'avec  son  cri,  sans  autre  attaque, 

■Qu'il  la  fait  choir  et  sans  résistance  la  prend  : 

Tout  pareillement  ma  aame  noble  et  pure 

M'enchaîne  et  m'enserre  et  me  prend. 

III 

Elle  m'enchaîne  bien  et  elle  me  prend,  ma  dame,  elle 

[me  frappe.et  me  bat 
Et  me  fait  mourir  en  soupirant,  sans  douleur, 
Et  me  brûle  le  cœur  avec  un  feu  de  délice 
Qu'elle  a  glissé  en  moi  entre  le  cœur  et  le  flanc: 
Ainsi  que  le  flamant,  qui  sans  aucune  pitié 
Brûle  le  lion  de  son  souffle   (i)  ; 

Mais  elle,  elle  vaut  tant,  que,  plus  souvent  je  la  raisonne, 
Plus  elle  me  ranime  avec  le  court  remède 
D'un  doux  regard  plaisant. 

IV 

Bien  plaisante  elle  est;  plus  je  la  vois,  plus  je  suis  épris 
De  son  gentil  corps  et  plus  va  vers  elle  mon  adoration  ; 


(ï)   Fable  évidemment  due  à  une  interprétation  particulière  du 
nom  de  l'oiseau  (l'oiseau  de  flamme,  le  flamboyant,  le  brûlant). 


T)Î0  LES  TROUBADOURS   CANTALTEKS 

Donc  fora  dregz  que  reguardes  s'onor, 
31      E  que'n  agues,  si-1  plagues,  pietat, 

Oue-1  fuecx  que  m'art  es  d'un  aital  natura 
Que  mais  lo  vuelh,  on  plus  lo  sen  arden, 
Tôt  enaissi  quo-s  banha  doussamen 
Salamandra  en  fuec  et  en  ardura 
36  E'n  tra  son  noyrimen. 


Noyritz  fut  yeu,  en  petita  edat*, 
Que  la  servis  et  disses  sa  valor, 
E  suy  plus  ricx  de  nulh  emperador 

40     Quant  elha  m'a  de  sos  huelhs  regardât; 
Pero  gardan  me  nafra  e-m  melhura. 
Mas  mon  cor  truep  vas  amor  plus  sofren 
Que-1  filhs  del  duc  per  Langua  la  plazen, 
Quan  la  laisset  sobra  la  vestidura 

45  A  la  fon  en  dormen. 


PIERRE  DE  CÈRE  DE  COLS  541 

Donc  il  serait  juste  qu'elle  regardât  l'honneur  qui  lui  en 

[revient, 
Et  que  par  là  elle  eût,  s'il  lui  plaisait,  de  la  pitié; 
Car  le  feu  qui  me  brûle  est  de  telle  nature 
Que  je  le  désire  plus,  plus  je  le  sens  brûlant, 
Tout-à-fait  comme  la  salamandre  délicieusement 
Se  plonge  dans  le  feu   et  le  brasier 
Et  en  tire  son  aliment. 


V 


Je  fus  nourri,  moi,  dès  mon  premier  âge, 
A  la  servir  et  à  dire  sa  valeur, 
Et  je  suis  plus  riche  que  nul  empereur 
Quand  elle  m'a  donné  un  regard  de  ses  yeux. 
Pourtant  par  ce   regard  elle  me  blesse   et  me  guérit. 
Mais  je  trouve  mon  cœur  plus  patient  envers  l'amour 
Que  ne  fut  le  fils  du  duc  envers  Langua  la  gracieuse, 
Quand  il  la  laissa,  sur  le  manteau, 

A  la  fontaine,  tout  endormie,    (i) 


(i)  Entendez  que  le  jeune  Seigneur  rencontra  son  amie  endor- 
mie au  bord  d'une  fontaine,  mais  aussi  respectueux  que  violem- 
ment épris,  il  ne  troubla  pas  son  sommeil.  Le  roman  auquel  il  est 
fait  allusion  ici  est  perdu. 


Faydit  du  Bellestat 

(Faidit  de  Belestat) 
xnr  s. 


QE^UVRE» 


Une  Chanson 


CANSO 


Tôt  atressi  con  la  clartatz  del  dia 
Apodera  totas  altras  clartatz, 
Apodera,  domna,  vostra  beltatz  — 
E  la  valors  e-1  pretz  e-ill  cortezia  — 

5     Al  mieu  senblan,  totas  celas  del  mon; 
Per  que  mos  cors  plus  de  vos  no-s  cambïa, 
Bêla  domna,  de  servir  e  d'onrar  : 
Aissi  com  cel  que  passa  un  estreit  pon 

9     Oui  non  s'auza  nulla  part  desviar. 


II 


Qui  dreit  camin  seg,  de  re  non  desvia, 
Per  qu'eu  m'en  sui  del  tôt  aseguratz. 
E  s'ab  amor  deu  valer  lialtatz, 
Eu  sui  ben  cel  qui  mieill  trobar  devria 


CHANSON   (i) 

Ma  scrupuleuse  loyauté  me  rassure  sur  une  décision 
dont  vous  aurez  toute  la  responsabilité;  et  dans  ma 
longue  attente,  je  ne  désespère  pas. 

I 

Tout  ainsi  que  la  clarté  du  jour 
Surpasse  toutes  les  autres  clartés, 
De  même  votre  beauté,  dame,  surpasse  — 
Comme   aussi   votre   valeur,   votre    réputation   et  votre 

[courtoisie  — 
A  mon  avis,  toutes  celles  du  monde; 
C'est  pourquoi  mon  cœur  ne  se  détourne  plus  de  vous, 
Belle  dame,  en  ce  qui  est  de  vous  servir  et  honorer, 
Pareil  à  celui  qui  passe  un  pont  étroit 
Et  ne  se  risque  à  dévier  d'aucun  côté. 

II 

Celui  qui  sait  le  droit  chemin  ne  s'égare  en  rien  : 
Aussi  me  suis-je,  grâce  à  cela,  complètement  rassuré. 
Et  si,  avec  l'amour,  doit  profiter  aussi  la  loyauté, 
Je  suis  celui  qui  devrait  obtenir  le  mieux 


(i)  Sur  l'authenticité  de  cette  pièce,  v.  Notes  complémentaires. 


.~)i6  LLS   TROUBADOUKS    CANTALIEXS 

14     Merce    del    plus   leial   amie  del   mon. 
Qu'en  mi  non  es  enjanz  ni  tricharia 
Ni'  n  trobaretz  jamais  gran,  aiso-m  par. 
Donc  si-m  destruî  vostr'  amors  ni-m  confon, 

18     Jamais   no-m   voil   de  servir  esforsar. 


III 


Pois  anc  vos  vi,  domna,  vos  ai  servia, 
Mas  una  res  er,  se  vos  m'enganatz  : 
Mieus  er  lo  danz  e  vostre  lo  peccatz, 
E  pois  auretz  del  dan  una  partia. 

23      Ben  me-1  dison  tuit  li  savi  del  mon, 
Que  cel  a-1   dan   cui  es  la  seignoria  :   . 
Per  que-m  devetz,   domna,   del   dan  gardar, 
Que  vostre  sui,  e  per  vostre-m  resp'on*, 

27     Per  far  de  me  ço  qu'om  del  sieu  deu  far. 


IV 


Domn'  es  de  mi,  que-us  non  aus  dir  amia, 


FAYDIT   DU   BELLESTAT  547 

La  pitié  due  au  plus  loyal  ami  du  monde  : 
Car  il  n'y  a  en  moi  ni  fausseté  ni  tricherie. 
Et  vous  n'y  en  trouverez  jamais  un  grain,  à  ce  qu'il  me 

[paraît 
Or  donc  si  l'amour  que  j'ai  pour  vous  me  détruit  et 

[me  ruine, 
Je  ne  veux  plus  m'appliquer  à  servir  une  dame. 

III 

Depuis  le  jour  où  je  vous  vis,  dame,  je  vous  ai  servie, 
Mais  il  arrivera  une  chose,  si  vous  me  trompez  : 
Mien  sera  le  dommage,  et  vôtre  sera  la  faute  ; 
Du     reste    vous     éprouverez     ensuite    une    partie     du 

[dommage   (i). 
Ils  me  le  disent  bien,  tous  les  sages  du  monde, 
Que    celui-là   ressent   le   dommage,    auquel   appartient 

[la   suzeraineté  : 
Aussi  devez-vous,  dame,  me  préserver  du  dommage, 
Car  je  suis  vôtre,  et  comme  vôtre  je  m'offre  en  gage. 
Afin  que  vous   fassiez   de  moi   ce   qu'on   doit  faire  de 

[sa  chose. 
IV 

Vous  êtes  ma  dame,  car  je  n'ose  vous  dire  mon  amie, 


(i)  En  perdant  un  ami  tel  que  moi. 


548  LES   TROUBADOURS    CAXTALIEXS 

Car  no-m   [val*]    ges  deves  vos  l'amistatz. 
Per  qu'eu  n'en  sui  vergoignos  e  iratz 
Car  d'amor  es  tan  pauca  ma  cauzia* 

32      De  vos,  que  mais  désir  que  ren  dcl  mon. 
C'aissi  m'a  tôt  amors  en  sa  bailia 
Qu'en  mi  non  pot  nul'  ocaison  trobar, 
Ni  el  meu  cor  nuls  enjanz  non  s'escon 

$6     De  que  ja-m  puosca  amors  ocaisonar. 


V 


Mas  eu  consir  se  merces  me  valria 
O   gens  servi  rs  o   pretz  o   amistatz. 
Que  ben  soven  trespassa  voluntatz, 
E  pot  esser  que  merce  l'en  prenria 

41      De  mi,  que  Tarn  mais  d'altra  ren  del  mon; 
Ni  non  es  dretz,  si  tôt  hom  se  fadia, 
Corn  se  deia  per  tan  desesperar, 
Que-1  sieu*  dousor  ai  respieg  que  m'abon 

45     Amors  e  jois,  se  tôt  me  fa  tardar. 


FAYDIT    DU   BELLESTAT  Ô49 

Puisque  l'amitié   ne  me  prête   nulle   assistance   auprès 
Aussi  suis-je  tout  honteux  et  chagrin  [de  vous, 

De  voir  que  si  petite  est  la  part  d'amour  laissée  à  mon 

[choix  (i) 
En  vous,  que  je  désire  plus  que  nulle  chose  au  monde. 
Car  l'amour  me  tient  si  bien  tout  entier  en  sa  dépendance 
Qu'en  moi  il  ne  peut  trouver  nul  grief, 
Et  en  mon  cœur  ne  se  dissimule  nul  artifice 
Dont    l'amour    puisse    à    quelque    moment    me    faire 

[reproche. 

V 

Pour  moi,  j'examine  si  la  Pitié  pourrait  m'aider 
Ou  le  Bon  Service,  ou  le  Mérite,  ou  l'Amitié. 
Car  bien  souvent  une  volonté  passe  (change) 
Et  il  peut  arriver  qu'il  Lui  prendrait  pitié 
De  moi,  qui  l'aime  plus  qu'autre  personne  au  monde. 
Et  il  n'est  pas  permis,  bien  que  l'homme  attende  en 
Qu'il  se  doive  pour  cela  désespérer,  [vain, 

Car  dans  Sa  douceur,  je  trouve  l'espoir  qu'en  abondance 

[me  viennent 
L'Amour  et  la  Joie,  malgré  le  délai  qu'Elle  m'impose. 


(i)  Soit  parce  que  les  autres,  plus  favorisés,  ont  tout  pris;  soit 
parce  que  la  dame  est  très  peu  accessible  à  l'amour. 


Cavaire 

(vers   1225 -1250>, 


OBUVRBS 


Deux  ïensons 


I  —  TEXSO    (CAVAIRE  E   BONAFOS) 


I.   Cavaire 

Bonafos,  yeu  vos  envit 

E  fatz  vos  un  partimen  : 

Qu'aiatz  domn'  ab  cors  complit, 

Bella  e  bona  e  avinen, 

O  a  tôt  vostre  talen 

X.  borzes,  d'aisselhs  qu'estan 

A  Orlac  al  vostre  dan. 

Ara  parra,  'N*   Bonafos, 

S'etz  plus  mais  que  amoros. 


II.   Bonafos 

Cavaire,  leu  ai  chauzit 
E  respondrai  vos  breumen  : 
Mais  am,  estan  deschauzit, 
Quan  los*  tenc  si  mantenen 


I  —  TËNSON   (i) 

Echange  d'invectives  entre  Cavaire  et  Bonafos  —  qur 
préfère  à  une  dame  sa  vengeance  contre  les  bour- 
geois d'Aurillac. 

I.  Cavaire 

Bonafos,  je  vous  invite 

Et   vous  fais   une   proposition    double  : 

C'est  de  posséder  une  dame  au  corps  achevé, 

Belle  et  bonne  et  aimable, 

Ou  bien  de  tenir  à  votre  entière  discrétion 

Dix  bourgeois,  de  ceux  qui  habitent 

A  Aurillac  pour  votre  malheur. 

Présentement  il  paraîtra,  sire  Bonafos, 

Si  vous  êtes  plus  méchant  qu'amoureux. 

II.  Bonafos 

Cavaire,  j'ai  vite  choisi 

Et  je  vous  répondrai  tout  court  : 

J?aime  mieux,  étant  honni  (2), 

Les  tenir,  eux,  ainsi,  immédiatement 


(1)  J'ai  fait  quelques  emprunts,  pour  cette  pièce,  à  une  tra- 
duction publiée  par  M.  l'abbé  Four  (V.  Notes  comp'l.)  et  lui 
exprime  mes  très  vifs  remerciements.  (R.  L.) 

(2)  Pour  avoir  préféré  la  vengeance  à  l'amour. 


>3I 


LES   TROUBADOURS    CAXTALIEXS 


14     Que  la  belha  en  cuy  m'enten  ; 
E  die  vos,  quossi  que  s'an*  : 
S'ieu'n  tenc.  x.  a  mon  talan 
Huelhs  n'auray  e-ls  companhos* 

18     E  semblaran  del  pe  vos. 


III.   Cavaire 

En  rossinier  deschauzit, 
Cobe*,  paubre,  maldizen, 
Pretz  avetz  mes  en  oblit, 
E  la  dona  avinen, 

23     Per  dire  deschauzimen 
Del  onrat  poble  prezan 
D'Aorlac*  que-us  volon  tan 
Que,  si'n  fosson  poderos, 

27     Vos  agratz  nom  Malafos*. 


IV.   Bonafos 


Ben  aia  selh  que-us  ferit, 


5o:j 


Que  non  pas  la  belle  en  qui  j'ai  ma  pensée; 
Et  je  vous  dis,  quoi  qu'il  doive  en  résulter  : 
Si  j'en  tiens  dix  à  ma  discrétion 
Je  leur  arracherai  les  yeux  et  autres  organes  (i) 
Et  par  le  pied  ils  vous  ressembleront  (2). 

III.  Cavaire 

Maître  chevaucheur  de  roussins,  vil, 

Cupide,  pauvre  et  mal  embouché, 

Vous   avez   laissé   de   côté  ce   qui    a   du    prix, 

Et  la  dame  gracieuse, 

Pour  dire  des  grossièretés 

Sur  le  peuple  honoré  et  respectable 

D'Aurillac  qui  vous  aime  tant 

Que,  s'il  en  avait  le  pouvoir, 

Vous  auriez  nom  Malafos   (Maudit  soit-il)  ! 

IV.  Bonafos 
Béni  soit  celui  qui  vous  frappa 


(1)  Littéralement  :    j'en    aurai    (les   yeux   et   autres    organes 
testiculos). 

(2)  Je  le  rendrai  boiteux  comme  vous. 


Ô56  LES  TROUBADOURS   CASTALIEXS 

Cavaire,  del  ferramen*, 
Que  tan  gen  vos  meschauzit* 
Qu'anc  pueys  non  avetz,  corren, 

32      Mercey  fatz  e  chauzimen; 

Que  romieus  —  so'n  van  comtan, 

Anavatz  estrangolar, 

E  selh  que  vay  ab  lairos 

36     Tanh  l'en  aitals  guazardos. 


V.    Cavaire 

Vielh  rossin,  airatz  truan, 
Coma  lop  vos  van  cridan 
Ylh  d'Aorlac,  e  membre  vos 
40     Totjorn  vostras  tracios! 

VI.     Bonafos 

Per  aquo  n'anatz*  clopchan, 
Cavaire,  —  no'n  sabetz  tan  ! 
E-us  n'es  plus  breus  lo  talos 
44     Quar  dizetz  motz  adiros. 


CATAIRE  557 

Cavaire,  de  son  fer   (i), 

Car  il  vous  a  si  joliment  déprécié   (2) 

Que  jamais  depuis,  courant  le  monde, 

Vous  n'avez  fait  chose  méritoire  ni  convenable; 

Les  pèlerins  même  —  c'est  ce  qu'on  va  racontant  — 

En  vos  courses  vous  les  étrangliez, 

Et  celui  qui  va  avec  les  voleurs, 

C'est  récompense  pareille  à  la  vôtre  qui  lui  convient. 

V.   Cavaire 

Vieux  roussin,  truand  détesté, 
Comme  après  un  loup  ils  vont  criant  après  vous 
Ceux  d'Aurillac,  et  qu'il  vous  souvienne 
Toujours  de  vos  trahisons. 

VI.     Bonafos 

Voici  pourquoi  vous  vous  en  allez  clochant, 
Cavaire,  —  vous  ne  savez  même  pas  cela!  — 
Et  pourquoi  votre  talon  est  plus  court  : 
Parce  que  vous  dites  des  paroles  haineuses. 


(1)  Cavaire  eut  le  talon  tranché  ou  «  raccourci  »  (vers  43) 
par  un  «  instrument  ou  outil  en  fer  »  :  s'agit-il  d'un  accident,  ou. 
fut-il   réellement   ainsi  châtié   des   méfaits  que   F.   lui   impute? 

(2)  Ou  «  avili  ». 


•"38  LKS  TKOUBADOURS  CA-NTALIEN8 

II  —  TEXSO    (FOLCO   E   CAVAIRE) 

I.  Folco 

Cavaire,  pos  bos  joglars  est, 
Digatz  lo  pe  per  que  perdest  : 

3     Aviatz  crebat  lo  revest* 
O  mort  romeu  en  lo  cami  * 
Que  tôt  vos  fan  detras  boci*, 

6      Mas  eu  per  me  be  vos  n'afi*. 

II.    Cavaire 

Cavaliers,  pois  joglars  lo  vest, 
De  cavalaria-s  devest, 
9      C'us  joglaretz  del  marques  d'Est, 
Fôlco,  vos  a  vestit  ab  si  ; 
Per  que-m   demandatz  qui-m   feri, 
12      Que  noca-us  deman  qui-us  vesti? 

(n.-b.>: 


y.B.  —  La  suite  manque. 

(i)  Littéralement:  forcé  l'entrée  de  la  sacristie.  Pour  l'accu- 
sation énoncée  au  vers  suivant,  cf.  la  tenson  avec  Bonafos, 
vers  33-34.  Folco  avec  Bonafos  accusent  Cavaire  de  sacrilège 
(vol  ou  même  assassinat)  et  affirment  qu'il  en  a  été  châtié  par 
la  mutilation  de  son  pied. 

(2)  Littéralement  :  je  vous  assure  bien  de  cela  (c'est-à-dire 
qu'ils  le  font). 

(3)  Cavaire  à  son  tour  accuse  Folco  (chevalier-poète  connu  par 


CAVAIRE  550 

II  —  TENSON 

Entre  Folco  et  Cavaire   (fragment) 

Question  impertinente  à  Cavaire  sur  son  infirmité. 

I.   Folco 

Cavaire,  puisque  vous  êtes  un  bon  jongleur, 
Dites-moi  pourquoi  vous  avez  perdu  votre  pied  : 
Aviez-vous  pillé  avec  effraction  le  trésor  d'une  église 
Ou  tué  un  pèlerin  dans  le  grand  chemin?  (i) 

Car  tous  vous  tirent  la  langue  de  mépris,  par  derrière 

[(à  votre  insu), 
Mais  moi  par  ma  foi  je  vous  assure  vraiment  que  c'est 

[ainsi  (2). 
II.    Cavaire 

Un  chevalier  qu'un  jongleur  vêt   (3) 

Se  dévêt  de  chevalerie, 

Car  un  petit  jongleur  du  marquis  d'Esté   (4) 

Folco,  vous  a  vêtu  avec  sa  défroque  ; 

Pourquoi  me  demandez-vous  qui  m'a  frappé    (5) 

Puisque  je  ne' vous  demande  nullement  qui  vous  a  vêtu? 


ce  seul  passage)  d'être  habillé  par  un  jongleur  —  comme  l'étaient 
les  poètes-musiciens  à  gages  —  et  ainsi  de  déroger. 

(4)  La  maison  d'Esté   régnait  à   Ferrare  et   fut  une  des  plus- 
accueillantes  de  l'Italie  pour  les  troubadours. 

(5)  Qui    m'a    rendu   boiteux. 


Astorg  d'Aurillac 

Baron   de  Conros 

<AUSTORC    D'AORLHAC) 

f  avant  1260 


QE^XJVRK^ 


Un  Sirventés,  attribué  jusqu'ici  à  Astorg  VII  d'Aurillac 
et  aujourd'hui  à  Astorg  VI. 


SIRVENTES 


[Ai!]   Dieus  !  per  qu*as  fâcha  tan  gran  maleza 
De  nostre  rey  frances,  lare  e   cortes, 
0[uan]   as  sufert  qu'aital  ant'aia  preza? 
4      Qu'elh   [ponhava  cum]   servir  te  pogues, 
Oue-1  cor  e-1  saber  hi  metia, 
En  tu  servir  la  nueg  e-1  dia, 
E,  cum  pogues,  far  e  dir  tom  plazer  : 
8      Mal  guizardo  l'en  as  fag  eschazer. 


II 


Ai!  bella  gens,  avinens  e  corteza, 


SIRVENTES 

Pourquoi  Dieu   nous  abandonne -t-ilf 

(Après  Mansourah,   1250) 


I 


Ah!   Dieu,  pourquoi  as-tu  causé  un  si  grand  malheur 
A  notre  roi  français,  généreux  et  courtois, 
Quand  tu  as  souffert  qu'il  ait  reçu  pareille  honte  (1)? 
Car   il   s'efforçait    de    trouver    comment    il    pourrait    te 

[servir, 

Car  il  y  mettait  son  cœur  et  son  savoir, 

A  te  servir  la  nuit  et  le  jour, 
Et,  autant  que  possible,  à  faire  et  dire  ton  bon  plaisir  : 
Bien  mauvaise  récompense  tu  lui  en  as  fait  échoir! 

II 

Ah!  belle  troupe,   gracieuse   et   courtoise, 


(1)  C'est  la  honte,  pour  Saint  Louis,  d'avoir  été  vaincu  et  fait 
prisonnier  à  Mansourah. 


r»6-4  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Que  oltra  mar  passetz  tam  bel  arnes, 
May  no-us  veyrem  tornar  sai,  de  que-m  peza, 
12      Don  per  lo  mon  s'en  es  grans  dois  empres. 
Mal  dicha  si'  Alexandria  ! 
E  mal  dicha  tota  clercia  ! 
E  maldig  Turc,  que-us  an  fach  remaner! 
16     Mal  o  fetz  dieus,  quar  lor  en  det  poder. 


III 


Crestiantat  vey  del  tôt  a  mal  meza  ; 
Tan  gran  perda  no  cug  qu'ancmais  fezes  :  — 
Per  qu'es  razos  qu'hom  hueymais  Dieus  descreza,. 
20     E  qu'azorem  Bafomet,  lai  on  es, 
Tervagan  e  sa  companhia, 
Pus  Dieus  vol  e  Sancta  Maria 
Que  nos  siam  vencut  a  non-dever, 
24     E-ls  mescrezens  fai  honratz   remaner. 


astorg  d'aurillac  565 


Vous  qui  fîtes  passer  outre-mer  un  si  bel  équipage, 
Jamais  nous  ne  vous  verrons  revenir  par  ici,  et  j'en  suis 
Et  par  le  monde  grand  deuil  s'en  est  répandu,   [navré, 

Maudite  soit  Alexandrie    (i)  ! 

Et  maudit  tout  le  clergé  ! 
Et  maudits  soient  les  Turcs   qui   vous   ont  fait   rester 

[là-bas, 
Dieu  a  mal  fait,  de  leur  avoir  donné  ce  pouvoir. 

III 

Je  vois  la  chrétienté  complètement  mise  à  mal; 
Je  ne  crois  pas  qu'elle  ait  jamais  subi  si  grande  perte  : 
Aussi  est-il  légitime  qu'on  cesse  désormais  de  croire  en 

[Dieu, 
Et  que  nous  adorions   Bafomet    (Mahomet)    —  là   où 

[Dieu  se  trouve.  — 
Tervagan   (2)    et  sa  compagnie, 
Puisque  Dieu  veut,  ainsi  que  Sainte  Marie, 
Que  nous  soyons  vaincus  contre  tout  droit, 
Et    qu'il    permet    aux    mécréants    de    rester    couverts 

[d'honneur. 


(1)  Cette  ville  si  connue  représente  ici  l'Egypte  tout  entière. 

(2)  Le  vulgaire  croyait  que  les  Sarrazins  adoraient  quatre 
idoles  :  Mahom  (Mahomet,  Bafomet),  Tervagan,  Jupiter  et  Apolin 
(Apollon). 


ÔVQ  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


IV 


L'emperaires  volgr'  agues  la  crotz  presa 
E  qu'a  son  filh  l'emperis  remazes, 
E  que-s  tengues  ab  lui  la  gens  franceza 
28      Contra  fais  clercx,  en  cui   renha  no-fes; 
Qu'an  mort  pretz  e  cavalairia, 
E  morta  tota  cortezia, 
E  prezo-s  pauc  qui  a  son  desplazer, 
2,2      Sol  qu'ilh  puesco  sojornar  e  jazer. 


Ai  !  valens  reys,   [s'avias  la]  largueza 
D'Alex[andre,    que   tôt]    lo    mon   conques, 
[Vengarias]   la  gran  anta  qu'   [as  preza; 
36     Ai!  mem]bre  te  de  Karle,  [del  marques 

Guillem],    de    Girart    cum   v[encia. 

Ai!  francs  reys],  s'o  be-t  sovenia, 


(r)  "  L'empereur  »  est  Frédéric  IL  II  avait  maintes  fois  promis 
depuis  son  expédition  de  122S-9,  de  retourner  en  Terre-Sainte.  11 
eût,  en  ce  cas,  naturellement  laissé  le  pouvoir  à  «  son  fils  »  Con- 
rad (  J.). 


ASTORG   d'aURILLAC  56" 


IV 


Je  voudrais  que  l'empereur  eût  pris  la  croix 

Et  que  l'empire  demeurât  à  son  fils   (i), 

Et  qu'à  ce  dernier  se  joignît  la  nation  française 

Contre  les  faux  clercs,  en  qui  règne  déloyauté   (2)  ; 

Car  ils  ont  tué  valeur  et  chevalerie, 

Ils  ont  tué  toute  courtoisie, 
Et  ils  se  soucient  peu  de  savoir  qui  éprouve  du  déplaisir, 
Pourvu   qu'ils   puissent  se   reposer  et  dormir. 


V 


Ah!  vaillant  roi   (3),  si  tu  avais  la  largesse 
D'Alexandre,  qui  conquit  le  monde  entier, 
Tu  vengerais  la  grande  honte  que  tu  as  subie. 
Ah  !  qu'il  te  souvienne  de  'Charles,  du  marquis 

Guillaume     (au     Court-Nez),     de     Girart     (de 
[Roussillon  et  de  sa  façon   de  vaincre, 

Ah  !  noble  roi,  s'il  t'en  souvenait  bien, 


(2)  Le  pape  Innocent  IV,  insensible  aux  malheurs  de  la  Terre- 
Sainte  et  du  roi  de  France,  faisait  prêcher  une  véritable  croisade 
contre  Frédéric  II,  YAntechrist,  dont  Austqrc  est  un  fervent  par- 
tisan. 

(3)  Saint  Louis. 


568 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


[Leu  fo]ran  Turc  fello  [en  ton  poder, 
40     Quar]  bon  secors  fai  Dieus  a  ferm  voler. 


VI 


Sanh  Peire  tenc  la  drecha  via, 
Mas  l'apostolis  la-lh  desvia, 
De  fais  clergues  que  ten  en  som  poder, 
44     Que,  per  deniers,  fan  manh   [rey  decazer*]. 


astorg  d'aurillac  569 


Les  Turcs  félons  seraient  vite  en  ton  pouvoir^ 
Car  Dieu  fait  bon  secours  à  ferme  vouloir. 


VI 


Saint  Pierre  suivit  la  droite  voie, 

Mais  le  Pape  la  lui  rend  tortueuse 
A  l'aide  de  faux  clercs  qu'il  tient  en  son  pouvoir 
Et    qui,     pour     de     l'argent,     font     [déchoir]     maint 

[roi]    (I). 


(i)  Allusion  probable  à  la  déposition  de    Frédéric  II  par 
le  Concile  de  Lyon  en  1243.  [F]. 


Astorg   de   Segret 

1273 


O^XJVRE}» 


Un  Sirventés 


SIRVENTES 


[No]*  sai  qui-m  so,  tan  suy  [des]conoyssens, 
Ni   [say]    don  venh,  ni  say   [on]   dey  anar, 
Ni  re   [no]   say  que-m  dey  di[re]   ni  far, 

4     Ni  re  no  say  on  fo  mos  nayssemens, 
Ni    re    no   say,    tan    fort   suy   esbaytz, 
Si  Dieus  nos  a  o  Diables  marritz, 
Que  Chestias  e  la  ley  vey  perida, 

8     E  Sarrazi  an  trobada  guandida. 


II 


Yeu  vey  gueritz  los  paguas  mescrezens, 


SIRVENTES 

Contre  la  Paix  de  Tunis,  en  12J0,  conclue  par  Philippe- 
le-Hardi,  roi  de  France,  et  son  oncle  Charles  d'An- 
jou. A  Edouard  Ier,  roi  d'Angleterre,  pour  l'engager 
à  défendre  ses  possessions  françaises  (i). 

I 

Je  ne  sais  qui  je  suis,  tant  je  suis  hors  de  connaissance, 
Ni  ne  sais  d'où  je  viens,  ni  ne  sais  où  je  dois  aller, 
Ni  ne  sais  rien  de  ce  que  je  dois  dire  et  faire, 
Ni  ne  sais  où  fut  le  lieu  de  ma  naissance, 
Ni  ne  sais,   tant  fortement  je  suis   ébahi, 
Si  c'est  Dieu  ou  le  diable  qui  nous  a  affligés, 
Car  je  vois  détruits  les  chrétiens  et  la  religion, 
Et  les  Sarrazins  ont  trouvé  un  refuge. 

II 
Je  vois  en  sûreté  les  païens  mécréants, 


(i)  Austorc  de  Segret,  dans  ce  sirventés,  écrit  en  1273,  exprime 
son  mécontentement  de  ila  paix,  trop  favorable  aux  Sarrazins,  et 
cherche  à  en  déconsidérer  l'auteur  principal  Charles  d'Anjou.  Il 
encourage  Edouard  Ier  à  venger  son  oncle  Henri  de  Castille, 
lâchement  torturé  et  emprisonné  par  Charles.  Il  espère  voir  écla- 
ter bientôt  la  guerre  entre  Edouard  et  Philippe-le-Hardi  qui 
prétend  s'approprier  l'Agenais  et  le  Quercy.  Il  adresse  enfin  son 
sirventés  au  vicomte  Arnaud-Othon  de  Lomagne.  (Interprétation 
de   M.  Fabre  modifiée  par  M.  Jeanroy.  V.  Notes  compl.) 


57i  LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS 

E-ls  Sarrazis  e-ls  Turcx  d'outra  la  mar, 
E-ls   Arabitz,   que  no'n   cal   un   gardar 

12      Del   rey   Felip,   don  es  grans  marrimens, 

Ni   d'en   Karle,   qu'elh   lur   es  caps*   e   guitz. 
No  sai  don  es  vengutz  tais  esperitz, 
Que  tanta  gens  n'es  morta  e  perida, 

16     E-l   reys   Loix  n'a  perduda   la  vida. 


III* 


Ane  mais   no  vim   del   rey  que  fos  perdens  : 
Ans  l'avem  vist  ab  armas  guazanhar 
Tôt  quant  anc   vole  aver  ni   conquistar. 

20      Mas  eras  l'es  vengutz  abaissamens, 

Et  es  ben  dreitz,  quar  es  a  Dieu  falhitz  : 
Oui  falh  a  Dieu  en   remanh  escarnitz, 
Ou'anc  mais  no  £0,  mas  per  Karl',  escarnida 

24      Crestiantatz  ni  près  tan  gran  falhida*. 


(1)  Philippe-le-Hardi. 

(2)  Charles  d'Anjou,  comte  de  Provence,  roi  de  Sicile  et  de 
Naples,  inspirateur"  de  la  paix  de  Tunis  :  elle  stipulait  que  les 
Sarrasins  lui  paieraient  tribut;  en  revanche  il  s"engageait  à  les 
protéger. 


ASTORG    DE    SEGRET  575 


Les  Sarrazins  et  les  Turcs  d'outre-mer, 
Et  les  Arabes,  car  il  ne  faut  point  que  l'un  d'eux  craigne 

[rien 
Ni  du  roi  Philippe  (i),  ce  qui  est  grande  tristesse, 
Ni  de  Charles   (2),  car  il  est  pour  eux  un  chef  et  un 
Je  ne  sais  d'où  est  venu  un  tel  esprit,  [guide. 

Puisqu'une    si   grande    armée   par    eux    a    été    tuée    et 

[détruite, 
Et  que  le  roi  Louis  (3)  par  eux  a  perdu  la  vie. 


III 


Jamais  nous  ne  vîmes  que  le  roi  (4)  subît  une  perte  : 
Au  contraire  nous  l'avons  vu  gagner  par  les  armes 
Tout  ce  qu'il  voulut  jusqu'ici  posséder  ou  conquérir. 
Mais  maintenant  il  lui  est  survenu  abaissement, 
Et  c'est  bien  juste,  car  il  a  failli  envers  Dieu  : 
Et  qui  manque  envers  Dieu  en  demeure  bafoué. 
Aussi  jamais,  excepté  par  Charles,  ne  fut  outragée 
La  chrétienté  et  jamais  elle  ne  reçut  si  grand  dommage. 


(3)  Saint   Louis. 

(4)  Charles  d'Anjou.   L'   «  abaissement   »   dont  parle  le  poète 
trois  vers  plus  loin,  c'est  son  échec  devant  Tunis.   [J] 


576  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


IV 


Ar  aura  ops  proez'  et  ardimens 

A  N'  Audoart,  si  vol  Haenric*  venjar, 

Qu'era  de  sen  e  de  saber  ses  par, 

28      E  tôt  lo  mielhs  era  de  sos  parens. 
E,  si  reman  aras  d'aisso  aunitz, 
No-1  laissaran  ni  cima  ni  razitz 
Frances   de  sai,   ni  forsa  ben  garnida, 

$2      Si  sa  valors  es  de  pretz  desgarnida. 


V^ 


Guerra  mort[als  mi  plagra  e]  sanglens, 
Qu[e  negus  homs  no]  pogues  escapar 
[Que  combatens]  no  conogues  [son  par]. 
2)6      [Yeu,  ses  te]    mor  et  ab  desca[uzimens], 


(1)  Edouard  Ier,  roi  d'Angleterre  depuis  1272. 

(2)  Henri  de  Castille,  dont  la  nièce  Eléonore  (fille  d'Al- 
phonse X),  avait  épousé  Edouard,  était  ainsi  l'oncle  de  celui-ci. 
Pris  par  Charles  d'Anjou  à  Tagliacozzo  (1268)  avec  Conradm, 
il    fut   exposé   à  la    risée  populaire   dans   une  cage   de    fer,   puis 


ASTORG    DE    SEGRET  577" 


IV 


Maintenant  il  fera  besoin  de  prouesse  et  d'audace 
A  sire  Edouard  (i),  s'il  veut  venger  Henri  (2), 
Qui  était  sans  pareil  pour  l'intelligence  et  le  savoir, 
Et  tout  à  fait  le  meilleur  de  ses  parents. 
Or,  s'il  demeure  présentement  honni  pour  cela, 
Les  Français  ne  lui  laisseront  ni  cime  ni  racine 
Par  ici  (3),  ni  forteresse  bien  munie, 
Si  sa  valeur  est  démunie  d'estime. 


V 


Une  guerre  mortelle  et  sanglante  [me  plairait], 
Telle  que  [nul  homme  ne]   pût  éviter 
[Que  dans  la  mêlée]  il  ne  connût  [son  égal]. 
[Pour  moi,]   je  voudrais  voir,   [sans]   crainte  et  parmi 

[les  outrages, 


enfermé  dans  une  forteresse  de  Pouille  d'où  il  ne  sortit  qu'en 
1284.  Les  troubadours  Paulet  de  Marseille  et  Folquet  de  Lunel 
déplorèrent  aussi  sa  captivité.  Mais  Edouard  ne  s'intéressa  pas 
à  son  sort. 

(3)  Dans  la  France  méridionale,  où  Edouard  Ier  possédait  déjà 
la  Guyenne  et  la  Gascogne  :  Jeanne  de  Poitiers  venait  de  lui  léguer 
l'Agenais  et  le  Quercy,  mais  pendant  la  croisade  d'Edouard  en 
Orient  (1271-72),  Philippe-le-Hardi  avait  mis  la  main  sur  ces  ter- 
ritoires. 


578  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

[Vol]gra  vezer  e  ca[ssar  los  faiditz] 
E  derrocar  fortz  castelhs  ben  bastitz, 
E  qu'om  crides  soven  :   ((  A  la  guerida*  !  )) 
40     A  N'Audoart  qu'a  la  patz  envazida. 


VI 


Mosenhor  N'Oth,  qu'es  de  donar  razitz, 
De  Lomanha,  e  de  pretz  caps  e  guitz, 
Fatz   assaber  que  Karles   nos   desguida, 
44     E-l  reys  frances,  don  la  gleiza  es  aunida. 

VII 

Mos  sirventes,  Cotellet*,  sia  ditz 
Mosenhor  N'Oth  qu'es  lauzatz  e  grazitz. 
Per  los  plus  pros  a  sa  valor  grazida, 
48     E  donar  t'a  rossin  a  la  partida. 


(1)  Les  restitutions  ci-dessus  [entre  crochets]  sont  données  à 
titre  purement  hypothétique. 

(2)  Arnaud-Othon  II,  vicomte  de  Lomagne  (ancien  pays  :  chef- 
lieu  Lectoure,  Gers),  et  d'Auvillars  (Tarn-et-G.)  de  1235  à  1274. 
Jeanne  de  Poitiers  léguait  l'Agenais  et  le  Quercy  à  sa  fille  Phi- 


ASTORG    DE    SEGRET  57!J 


Et  [chasser  les  proscrits]    (i) 

Et  démolir  les  forts  châteaux  bien  bâtis, 

Et   qu'on    criât   souvent:    A   vous   garder!    (Sauve   qui 

Devant  Edouard  qui  a  rompu  la  paix.  [peut!) 


VI 


A  monseigneur  X'Oth  de  Lomagne  (2),  qui  est  source 
Et  chef  et  guide  de  tout  prix,  [de  largesse 

Je   fais  savoir  que   Charles   nous  guide   à   rebours, 
Ainsi  que  le  roi  français,  —  et  l'Eglise  en  est  honnie. 

VII 

Que  mon  sirventés,  Cotellet  (3),  soit  dit 
A  monseigneur  N'Oth  qui  est  loué  et  chéri. 
Par  les  plus  preux  il  a  fait  aimer  sa  valeur, 
Et  il  te  donnera  un  cheval  à  ton  départ. 


lippa  —  avec  retour  à  la  couronne  d'Angleterre   (cf.  la  note  du 
■v.  31).   Oth  «  avait  donc  le  plus  grand  intérêt  à  ce  que  le  roi 
d'Angleterre  s'opposât  aux  prétentions   françaises  et  le  sirventés 
d'Austorc  a  dû  être  écrit  à  sa  requête.  »   [J] 
(3)  Jongleur  inconnu. 


BIBLIOGRAPHIE (1) 

DE 

L'ÉDITION  ■  TR01MD0ÏRS  CMTM1 


§  I.  GÉNÉRALITÉS  SUR  LES  TROUBADOURS 


A.  —  BIOGRAPHIES    ANCIENNES 


Biographies  en  langue  d'Oc  écrites  au  XIIIe  siècle 


.L,e  point  de  départ  de  tous  les  ouvrages  sur  les  trouba- 
dours et  la  source  d'une  partie  de  nos  connaissances  sur 
eux  se  trouvent  dans  les  Biographies  des  troubadours 
contenues  dans  différents  chansonniers  manuscrits.  Elles 
émanent  certainement  de  plusieurs  auteurs;  mais  un  assez 
grand  nombre  sont  dues  vraisemblablement  à  Hugues  de 
Saint-Cire.  Ces  récits  ont  toujours  besoin  d'être  contrôlés; 


(1)  Je  tiens  à  remercier  personnellement  M.  Rohmer,  attaché  à  la 
Bibliothèque  Nationale  de  l'aide  empressée  qu'il  a  bien  voulu  me 
fournir  dans  les  collations  et  copies  relatives  tant  à  l'édition  elle-mê- 
me qu'à  la  présente  bibliographie.  —  (R   L.) 


—  582  - 

mais  «  vrais  ou  faux  —  et  le  plus  souvent  ils  sont  vrais,  — 
ils  sont  un  tableau  fidèle  de  la  haute  société  d'alors.  » 
(Chab.).  Leurs  indications  sont  souvent  tirées  des  chan- 
sons elles-mêmes  plus  ou  moins  bien  comprises.  Voici  la 
liste  des  éditions  collectives  publiées  jusqu'ici  de  ces  bio- 
graphies (d'après  Chabaneau). 


Editions  collectives  de  ces  biographies 

1.  Rochegude.  Parnasse  occitanien,  1819. 

2.  Raynouard.  Choix  des  Poésies  des  Troubadours, 
V,  1820.  C'est  le  receuil  le  plus  complet  avant  Chabaneau. 

3-4.  Mass.  Die  Biographieen  der  Troubadours  (Les  Bio- 
graphies des  Troubadours),  lre  éd.  1853  (reproduction  du 
texte  du  ms.  B);  2e  éd.  1878  (plus  complète). 

3-4.  Mahn.  Die  Biographien  der  Troubadours  (Les  Bio- 
Troubadours),  3  vol.,  1846-1882.  Transcription  pure  et 
simple,  en  tête  des  œuvres  de  chaque  poète,  du  texte  de 
Raynouard. 

6.  [Marquis  de  Loubens]  Les  Vies  des  Troubadours 
écrites  en  roman  par  des  auteurs  du  treizième  siècle,  et  tra- 
duites en  français  par  un  indigène.  Toulouse,  Magradoux, 
1866,  in-8°  (reproduction  du  texte  de  Raynouard). 

7.  Camille  Chabaneau.  Les  Biographies  des  Troubadours 
en  langue  provençale,  publiées  intégralement  pour  la  pre- 
mière fois  avec  une  introduction  et  des  notes,  accompa- 
gnées de  textes  latins,  provençaux,  italiens  et  espagnols 
concernant  ces  poètes  et  suivies  d'un  Appendice  contenant 
la  liste  alphabétique  des  auteurs  provençaux,  avec  l'indi- 
cation de  leurs  oeuvres  publiées  ou  inédites  et  le  répertoire 
méthodique  des  ouvrages  anonymes  de  la  littérature  pro- 
vençale depuis  les  origines  jusqu'à  la  fin  du  quinzième 
siècle.  Toulouse,  Edouard  Privât,  1885.  (Tirage  à  part  du 
tome  X  de  YHistoire  du  Languedoc,  204  p.  in-4°).  Cette 
édition  rend  inutiles  toutes  les  précédentes.  Elle  contient 
une  foule  de  renseignements  précieux  non  seulement  sur 


-  583  - 

la  poésie  lyrique,  mais  sur  l'ensemble  de  la  Littérature 
provençale.  Malheureusement,  il  est  difficile  de  se  la  pro- 
curer et  elle  est  peu  maniable. 

Traductions  (partielles) 

1.  Française   dans  l'édition  donnée  d'après  Raynouard, 
sous  le  n°  6  ci-dessus. 

2.  Italienne   (plusieurs  biogr.)    dans   Crescimbeni,   ouvr. 
cité  plus  loin  B,  1  (2°). 

3.  Italienne  (un  grand  nombre  de  biographies)  dans  Gal- 
vani,  Xovellino  provenzale,  Bologna,  1870. 


B.   —  HISTOIRE  LITTÉRAIRE  m 

L'histoire  de  la  littérature  de  langue 'd'oc,  languedocienne 
ou  occitane  (les  spécialistes  ont  pris  l'habitude  de  la  dési- 
gner par  l'appellation  trop  restreinte  et  très  ambiguë  de 
provençale),  n'a  pas  encore  été  écrite  dans  son  ensemble, 
avec  les  développement  nécessaires.  Les  ouvrages  ci-après 
sont  relatifs  surtout  à  la  poésie  lyrique.  Je  souligne  ceux 
qui  présentent  le  caractère  de  manuels  ou  essais  d'ensemble 
indispensables.  On  remarquera  qu'il  n'y  a  qu'un  de  ces 
essais  dû  à  un  Français  (M.  Anglade)  : 

1.  Jehan  de  Nostredame,  procureur  au  Parlement  d'Aix, 
frères  du  prophète  Michel  Nostradamus.  Les  Vies  des  plus 
célèbres  et  anciens  poètes  provençaux,  Lyon,  1575.  Ce  n'est 
qu'  «  un  tissu  de  fables  »  signalé  à  titre  de  curiosité.  Cha- 
baneau  préparait  depuis  longtemps  une  réédition  de  cet 
ouvrage;  M.  Anglade  va  la  publier  bientôt. 

[Traductions  italiennes  :  1°  Jean  Giudici.  Le  vite  delli 
più  celebri,  etc.,  Lyon,  1575.  —  2°  Crescimbeni,  dans  Com- 


(1)  Intéressant  résumé  élémentaire  dans  le  chap.  I  de  l'Histoire 
de  ta  Littérature  Française  de  M.  Eugène  Lintilhac,  2-  édition,  An- 
dré, Pciris  1894  (avec  une  bibliographie  sommaire). 


—  584  - 

mentarii  intorno  alla  storia  délia  volgar  poesia,  1"  èdit. 
1710,  vol.  2,  Ve  partie.  Il  a  fait  plusieurs  additions  et  inséré 
quelques  échantillons  de  poésie  provençale  dont  le  texte 
aussi  bien  que  la  traduction  (due  à  Salvini)  laissent  à 
désirer.]  ' ; 

2.  Barbieri.  Dell'  origine  délia  poesia  rimata  (Des  ori- 
gines de  la  poésie  rimée,  ouvrage  de  Jean-Marie  Barbieri, 
Modénais,  publié  maintenant  pour  la  première  fois  par  le 
chevalier  Tiraboschi,  Modène,  1780).  Barbieri  mourut  ici 
1574,  ne  laissant  qu'une  partie  des  matériaux  nécessaires  à 
l'œuvre  qu'il  méditait  sur  l'histoire  de  la  poésie.  Il  ne  put 
remplir  un  plan  trop  vaste,  mais  la  partie  de  l'œuvre 
publiée  ci-dessus  est  «  d'une  importance  exceptionnelle 
pour  les  études  provençales.  »  (Chab.).  Par  l'étendue  des 
informations  et  la  sûreté  de  la  méthode,  elle  semble  due 
à  un  provençaliste  moderne  (Restori). 

3.  Millot  (Abbé).  Histoire  littéraire  des  troubadours, 
3  vol.,  Paris,  1774.  L'auteur  avait  à  sa  disposition  15  vol. 
de  poésies  provençales  transcrites  de  divers  manuscrits, 
8  vol.  contenant  une  traduction  partielle,  un  index,  un 
glossaire,  diverses  tables  et  de  nombreuses  notes,  le  tout 
(manuscrit)  assemblé  par  l'érudit  La  Curne  de  Sainte- 
Palaye.  Mais  Millot  ne  savait  pas  un  mot  de  provençal! 
Aussi  son  ouvrage  a-t-il  une  bien  faible  valeur. 

«  Je  n'ai  fait,  dit-il  lui-même,  que  mettre  en  œuvre  avec 
plaisir  les  matériaux  qu'il  (La  Curne)  a  rassemblés  avec 
tant  de  peine.  J'ai  suivi  ses  traductions,  en  donnant  au 
style  une  tournure  plus  libre  et  plus  variée  (!).  Ses  remar- 
ques et  celles  de  ses  premiers  coopérateurs  m'ont  épargné 
l'ennui  des  recherches  »   (Préface,  p.  X). 

4.  Diez.  Die  Poésie  der  Troubadours  (La  Poésie  des 
Troubadours),  lre  édit.  Zwickau,  1826;  2e  édit.  augmentée 
par  Karl  Bartsch,  Leipzig,  1883.  Essai  remarquable  sur  la 
poésie  «  provençale  ».  —  Son  origine,  son  développement 
et  son  déclin.  —  La  poésie  lyrique  (formes  et  genres,  con- 
tenu et  caractéristiques).  —  La  poésie  narrative  et  didac- 
tique; —  rapport  avec  les  littératures  étrangères;  —  aperçu 
sur  la  langue  provençale).  Traduction  française  du  Baron 


—  oSo  — 

Ferdinand  de  Roisin.  Paris,  Jules  Labitte;  Lille,  Va- 
nackere,  1845.  Cette  traduction,  peu  soignée  et  médiocre- 
ment écrite,  est  augmentée  d'un  appendice  sur  les  princi- 
paux troubadours  (p.  317-400)  qui  n'est  pas  une  traduc- 
tion, mais  un  résumé  analytique  de  l'ouvrage  suivant. 

5.  Diez.  Leben  und  Werke  der  Troubadours  (Vies  et 
oeuvres  des  Troubadours),  lre  êdit.  1829;  2e  édition  aug- 
mentée par  Karl  Bartsch,  Leipzig,  Johann  Ambrosius 
Barth,  1882  (506  pages  in-8°).  C'est  une  collection  d'études, 
plus  ou  moins  développées,  mais  toutes  remarquables,  sur 
46  troubadours.  A  la  notice  biographique  (où  Diez  utilise 
en  les  contrôlant  et  souvent  en  les  complétant  les  rensei- 
gnements du  biographe  du  treizième  siècle)  est  jointe  une 
étude  mi-partie  littéraire,  mi-partie  historique  avec  de 
nombreuses  analyses,  citations  et  de  belles  traductions  en 
prose  ou  en  vers.  Cet  ouvrage  reste  fondamental.  Toutefois, 
pour  un  certain  nombre  de  troubadours,  il  est  complété  et 
dépassé  par  des  monographies  plus  récentes. 

6.  Histoire  littéraire  de  la  France,  ouvrage  commencé 
par  des  religieux  bénédictins  ide  la  congrégation  de  Saint- 
Maur  et  continué  par  des  membres  de  l'Institut.  In-4°.  Rien 
ne  prouve  mieux  la  faiblesse  des  études  «  provençales  » 
en  France  au  début  du  xixe  sièdle  que  les  notices  sur  les 
troubadours  contenues  dans  ce  savant  ouvrage,  et  dont 
beaucoup  sont  peu  dignes  de  lui.  Celles  des  tomes  13  (1814), 
14  (1817),  15  (1820)  sont  de  Ginguené,  celles  des  tomes  17 
(1832),  18  (1835),  19  (1838),  20  (1842)  d'Emeric  David. 

7.  Fauriel.  Histoire  de  la  poésie  provençale,  Paris,  1846, 
3  vol.  in-8°  (cours  professé  à  la  Faculté  des  Lettres  de 
Paris,  1831-1832).  Ce  n'est  pas  une  histoire  suivie,  mais 
plutôt  une  série  d'essais  sur  diverses  questions  dont  cer- 
taines sont  rattachées  arbitrairement  au  sujet.  Livre  élo- 
quent, et  en  plus  d'un  endroit  excellent.  Il  est  plein  d'idées, 
mais  souvent  elles  sont  contestables.  Beaucoup  de  chapitres 
ont  besoin  id'être  remis  au  point;  les  meilleurs  sont  consa- 
crés à  la  poésie  lyrique  des  troubadours  (grand  nombre  de 
pièces  traduites). 

8.  Bartsch  (Karl).  Grundriss  zur  Geschichte  der  proven- 


—  586  — 

zalischen  Literatur  (Manuel  pour  l'Histoire  de  la  Littéra- 
ture provençale),  Elberfeld,  R.-L.  Friadrichs,  1872.  Inau- 
gure la  série  des  manuels  précis  et  exacts.  Divisé  en  trois 
périodes  (xe  et  xie  siècles  —  xne  et  xine  —  xive  et  xve),  passe 
en  revue  pour  chaque  période  tous  les  igenres  'littéraires 
représentés  et  fournit  les  renseignements  indispensables 
sur  chaque  œuvre,  en  95  pages.  Donne  une  liste  complète 
(à  cette  date)  des  manuscrits  contenant  les  chansons  des 
troubadours  (p.  27-31),  une  liste  alphabétique  des  noms 
d'auteurs  (460)  et  de  toutes  leurs  chansons  connues  avec 
l'indication  des  mss.  où  elles  sont  conservées,  et  des 
ouvrages  où  il  s'en  trouve  d'éditées,  plus  une  liste  de 
251  pièces  anonymes  (p.  99-203).  Bartsch  est,  après  Diez, 
un  Ide  ceux  qui  ont  le  plus  fait  pour  le  progrès  des  études 
provençales. 

9.  Restori.  Letteratura  provenzale  (fait  partie  de  la  col- 
lection ides  Manuels  Hoepli,  Uerico  Hœpli,  éditeur,  Milano, 
1891,  1  fr.  50)  remarquable  petit  manuel  (214  pages),  tout 
à  fait  au  courant,  et  de  forme  très  littéraire;  le  dixième 
et  dernier  chapitre  contient  un  aperçu  sur  la  littérature 
d'oc  depuis  le  XVe  siècle  jusqu'aux  félibres.  Traduction 
française  par  A.  Martel,  revue  et  considérablement  aug- 
mentée par  l'auteur  [avec  addition  de  plusieurs  cha- 
pitres sur  la  littérature  provençale  moderne,  par  A.  Roque- 
Ferrier]  Montpellier,  Hamelin,  Ve  partie,  1894;  la  2e  partie 
n'a  pas  paru,  ce  qui  prive  le  lecteur  tout  au  moins  de 
l'excellent  chap.  X  de  l'original  (fin  du  xv*  siècle  à  nos 
jours)  et  de  la  Table. 

10.  Stimming.  Provenzalische  Litteratur  (histoire  de  la 
littérature  provençale  résumée  en  69  pages  dans  le  tome  II, 
2e  partie  du  Manuel  de  Phillologie  romane  (Grundriss  der 
romanischen  Philologie),  encyclopédie  des  sept  langues 
romanes,  publié  par  Grôber  à  Strasbourg  (Karl  Trùbner, 
éditeur),  1897. 

11.  Joseph  Anglade.  Les  Troubadours,  leurs  vies,  leurs 
œuvres,  leur  influence,  Armand  Colin,  Paris,  1908  (3.50). 
Ce  n'est  pas  un  manuel,  mais  un  exposé  des  idées  géné- 
rales  concernant  chacun    de  ces  points   de  vue   avec   un 


-    587  - 

choix  'de  faits  et  d'exemples  caractéristiques.  La  troisième 
partie  (influence  sur  les  littératures  étrangères)  est  parti- 
culièrement utile.  Il  y  a  en  appendice  de  nombreuses  et 
excellentes  notes  bibliographiques  (1).  M.  Anglade  ne  s'oc- 
cupe que  du  lyrisme. 

ÉTUDES  PARTICULIÈRES  IMPORTANTES 

1.  Baret.  Les  Troubadours  et  leur  influence  sur  la  litté- 
rature du  Midi  de  l'Europe.  Ce  livre,  agréablement  écrit, 
effleure  seulement  le  sujet,  mais  il  est  d'une  lecture  encore 
profitable.  lre  édit.  1857,  2e  édit.  1867,  Didier,  Paris. 

2.  Cavedoni.  Délie  accoglienze  e  degli  onori  ch'  ebbero 
i  trovatori  provenzali  alla  corte  dei  marchesi  d'Esté  nel 
secolo  XIII,  memoria  dell'  abate  Celestino  Cavedoni  (Memo- 
rie  délia  R.  Academia  di  scienze,  lettere  e  arti  di  Modena, 
t.  II,  p.  268-312). 

3.  Gidel.  Les  Troubadours  et  Pétrarque,  1857,  in-8° 
(nombreux  rapprochements). 

4.  Mila  y  Fontanals.  De  los  trovadores  en  Espana, 
1"  édit.,  Barcelone,  1861;  2e  édit.,  Barcelone,  1889.  4  par- 
tics  :  I.De  la  langue  et  de  la  poésie  provençales;  IL  Trou- 
badours provençaux,  en  Espagne;  III.  Troubadours  espa- 
gnols en  langue  provençale;  IV.  Influence  provençale  en 
Espagne.  Ouvrage  capital;  nombreuses  pièces  citées  et  tra- 
duites. 

5.  P.  Meyer.  Influence  des  troubadours  sur  la  poésie  des 
peuples  romans,  Romania,  V,  266. 

6.  Tourtoulon  (de).  Jaime  I"  le  Conquérant,  roi  d'Ara- 
gon (protecteur  ides  troubadours),  2  vol.  Montpellier,  1863- 
1867. 


(1)  Je  dois  beaucoup  à  cette  bibliographie  de  M.  Anglade  (ainsi  qu'à 
celle  de  Eestori).  Qu'il  veuille  bien  recevoir  ici  tous  mes  remercie- 
ments. 


7.  Pannier.  Die  Minnesânger  (Les  «  chantres  de  l'amour  » 
allemands),  Gôrlitz,  1881  (étudie  l'influence  des  trouba- 
dours en  Allemagne). 

8.  A.  Thomas.  Francesco  da  Barberino  et  la  littérature 
provençale  en  Italie  au  moyen  âge  (livre  excellent  sur 
l'influence  de  la  poésie  d'oc),  Paris,  1883. 

9.  A.  Jeanroy.  Les  origines  de  la  poésie  lyrique  en  France, 
Paris,  lre  édit.,  1889;  2  édit.,  1904.  (Excellent;  lire  :  La 
poésie  française  (d'oc  et  d'oïl)  en  Italie,  p.  233-273;  la 
poésie  française  (d'oc  et  d'oïl)  en  Portugal,  p.  308-338.) 

10.  A.  Patzold.  Die  individuellen  Eigcithûmlichkeiten 
einigen  hervorragenden  Trobadors  im  Minneliede  (Les  par- 
ticularités distinctives  de  quelques  éminents  troubadours 
dans  la  chanson  d'amour),  Marbourg.  1897.  «  Excel! 2T,i  par 
les  innombrables  citations  qu'il  renferme.  » 

11.  A.  Jeaxroy.  La  poésie  provençale  du  moyen  âge 
(Revue  des  Deux-Mondes,  1899).  (De  l'intérêt  de  la  poésie 
méridionale.  Les  causes  de  l'éclosion  poétique  :  la  Société, 
les  Mœurs,  la  Décadence.  La  poésie  politique  chez  les 
troubadours).  Articles  très  brillants,  très  condensés,  et  très 
érudits;  les  idées  générales  y  sont  appuyées  d'une  foule 
d'exemples  et  de  faits  précis.  C'est  un  tableau  de  la  poésie 
provençale  qui  mérite  de  devenir  classique. 

12.  A.  Luderjtz.  Die  Liebestheorien  der  Provenzalen 
bei  den  Minnesingern  der  Stauferzeit  (Les  théories  sur 
l'amour  des  Provençaux  chez  les  Minnesânger  de  la  période 
des*  Hohenstaufen)  dans  la  Revue  :  Literarhistorische 
Forschungen,  Berlin,  1904. 

13.  Gaston*  Paris.  Esquisse  historique  de  la  littérature 
française  au  moyen  âge,  Paris,  1907,  p.  89-156  et  suiv. 

14.  J.-B.  Beck.  Die  Melodien  der  Troubadours,  Stras- 
bourg, K.-J.  Trubner,  1908  (exposé  très  nouveau  et  capital 
de  l'art  musical  des  troubadours). 

15.  Id.  La  musique  des  Troubadours;  Paris,  H.  Laurens, 
1910  (excellent  manuel  de  vulgarisation). 

16.  Id.  Recueil  complet  des  chansons  notées  des  Trou- 
badours (paraîtra  fin  1911  chez  H.  Laurens). 


—  589  — 

§  III.  OUVRAGES  OU  ÉTUDES  CONSULTÉS 
SUR  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

(1).  Barbieri.  Dell'  origine  délia  poesia  rimata,  écrit  avant 
1597,  publié  par  Tiraboschi,  Modène,  1790  (ci-dessus,  §  Ib, 
n°  2).  Moine  de  Montaudon,  p.  131  :  Pos  Peire  d'Alvernhe 
(pièce  I).  (Donne  le  texte  des  six  premiers  vers  avec  la 
traduction  italienne.) 

(2).  Crescïmbexi.  Commentarii  intorno  alla  storia  délia 
volgar  poesia  (lre  édit.  1710,  vol.  2,  ple  1;  cf.  ci-dessus 
§  I  b,  n°  1  [Traduct.]).  Giunta  al  Nostradama  conten.  varie 
notizie  istoriche  : 

1.  Castellosa,  p.  191.  —  2.  Guilhem  Moyses,  p.  204.  — 
3.  Le  Moine  de  Montaudon,  p.  208  (notice  d'une  page). 

(3).  Bastero.  La  Crusca  provenzdle  «  ou  les  mots, 
phrases,  formes  et  tournures  que  la  très  noble  et  célèbre 
langue  toscane  a  empruntées  au  provençal  »,  etc.  (titre  et 
ouvrage  en  italien),  Borne,  1724,  vol.  I  in-folio  (a  seul  paru), 
Contient  une  «  Table  (alphabétique)  des  poètes  provençaux 
de  l'âge  d'or,  c'est-à-dire  du  xie  siècle  environ  jusqu'au 
XVe  siècle  cités  dans  l'ouvrage  et  de  la  nature  de  leurs 
œuvres  citées  ».  Il  y  est  fait  mention  de  Castelloza,  p.  81 
(6  lignes);  du  Moine  de  Montaudon,  p.  89  (6  lignes),  et  de 
Peire  Bogier,  p.  91  (3  lignes). 

(4).  Millot.  Histoire  littéraire  des  Troubadours,  1774 
(ci-dessus,  §  Ib,  n°  3).  Contient  140  Notices  sur  des  Trou- 
badours importants,  plus  un  Appendice  sur  des  Trouba- 
dours inconnus  ou  peu  importants.  Notice  IX,  t.  I,  p.  103- 
109  :  Peire  Bogier  (sans  intérêt;  trois  brèves  citations). 
Not.  LXXXV,  t.  II,  430-431  :  Austau  (sic)  d'Orlhac  (analyse 
de  sa  pièce,  avec  une  erreur  sur  le  numéro  de  la  croisade). 
Not.  XC,  t.  II,  464-467  :  Donna  Castelloza  (traduction  de  la 
pièce  I).  Not.  CXXI,  t.  III,  156-175  :  le  Moine  de  Montaudon 
(analyse  de  sa  biographie;  résumé  du  plazer  et  cPun  enueg; 
traduction  des  pièces  II,  IV,  I).  Tome  III,  p.  191  :  Austau 
de  Segret  (3  lignes  erronées  sur  son  sirventés);  p.  400   : 


-  590  — 

Faidit  de  Belestar  (le  nom  seul);  p.  425  :  Pierre  de  Cols 
d'Arles  (sic),  avec  cette  mention  :  «  Chanson  des  plus 
communes.  » 

(5).  Raynouard.  1.  Biographies  dans  le  tome  V  du  Choix 
(1816-1821)  indiqué  ci-dessus,  §  I  a,  n°  2.  Biographies  de  : 
Castellosa,  p.  111-112;  —  le  Moine  de  Montaudon,  p.  263- 
264;  —  Peire  Rogier   p.  330-332. 

2.  Mentions  brèves  sur  les  troubadours  suivants  :  Aus- 
torc  d'Orlac,  p.  54;  —  Austorc  Segret,  p.  55;  —  Cavaire, 
p.  112;  —  Eble  de  Saignes,  p.  138;  —  Faidit  de  Belistar, 
p.  146;  —  Peire  de  Cols,  p.  309. 

On  trouve  dans  ce  tome  V  à  Li  fin  de  chaque  article  (les 
troubadours  s'y  suivent  par  ordre  alphabétique)  un  renvoi 
à  l'article  correspondant  dans  Nostredame,  Crescimbeni, 
Bastero,  Millot,  Papon. 

(6).  Diez.  Leben  u.  Werke  der  T.  (Vies  et  Œuvres  des 
Troubadours,  cf.  ci-dessus,  §  I  b,  n°  5).  Notice  sur  le  Moine 
de  Montaudon  (1180-1200)  :  2e  édit.,  p.  270-278  (lre  édit., 
p.  333-343.  [270  paraphrase  de  la  biographie  ancienne;  271 
fixation  de  l'époque  où  il  vivait,  vers  1200;  appréciation  de 
ses  poésies  amoureuses;  fréquence  des  comparaisons; 
272  traduction  des  trois  premières  strophes  de  XIII;  de  la 
5e  strophe  de  XV;  273  poésies  satiriques;  date  du  sirven- 
tés  (I)  contre  les  poètes  (entre  1190  et  1200);  traduction  ides 
strophes  1  et  17;  274  analyse  d'un  enueg  (IX)  et  du  pla- 
zer  (X);  de  la  tenson  (IV^)  entre  les  vout  (Diez  interprète 
«  les  moines  »  !)  et  les  femmes  sur  le  fard  (d'après  Millot); 
275  >de  celle  sur  de  même  sujet  (III)  entre  le  moine  et  Dieu 
d'après  Rayn.);  276  traduction  complète  du  sirventés  (II) 
entre  Dieu  et  le  moine;  277  et  de  la  tenson  (IVi)  entre  saint 
Julien  et  Dieu  (sauf  la  10e  strophe,  d'après  Rayn.).] 

(7).  Histoire  littéraire,  1832-42  (ci-dessus  §  Ib,  n°  6). 
Notice  des  tomes  XVII-XX  (Emeric-David). 

1.  «  Austorc  d'Orlac  »,  t.  19,  p.  605.  Déclare  l'histoire 
d'Austorc  (sic)  d'Orlac  entièrement  inconnue;  cite  de  sa 
pièce  (qu'il  rapporte  à  tort  à  la  croisade  de  1270)  16  vers 
qu'il  traduit  (Texte  d'après  Raynouard). 


-  591  - 

2.  «  Austor  Segret  »,  t.  19,  p.  606.  Neuf  lignes  sans  inté- 
rêt sur  son  sirventés. 

3.  «  La  dame  Castelloze  »,  p.  18,  p.  580-583.  Traduit  la 
biographie  ancienne;  explique  comment  Castelloze  était 
bien  enseignée;  cite  et  traduit  trois  strophes  de  la  1"  pièce; 
une  de  la  seconde;  les  vers  du  début  et  'de  la  fin  de  la  3e. 
(Texte  id'après  Raynouard.) 

4.  «  Cavaire  »,  t.  19,  p.  597.  «  Connu  par  sa  réponse  à 
B.  Folcon  »    [c'est  toute  la  mention]. 

5.  «  EMes  de  Sanchas  »,  t.  17,  p.  568.  Ne  connaît 
d'  «  Ebles  de  Sanche  »  que  le  couplet  satirique  de  Peire 
d'Auvergne,  dont  il  cite  deux  vers. 

6.  «  Faidit  de  Belistar  »,  t.  20,  p.  592.  Cite  et  traduit 
les  4  premiers  vers  de  la  pièce  Tôt  atressi. 

7.  «  'Le  Moine  de  Montaudon  »,  t.  17,  p.  565.  Biographie 
résumée  d'après  la  Biographie  ancienne  (lue  dans  Rayn., 
t.  V);  parle  de  l'abbé  d'  «  Orlac  »  {sic);  erreurs  sur  «  la 
seigneurie  du  Pui-iSainte-Marie,  et  une  place  de  porteur 
d'épervier  du  roi  »  que  le  moine  aurait  obtenues  d'Al- 
phonse II  (!);  566  mention  de  ses  pièces  sur  l'amour;  du 
plazer,  de  deux  enueg.  Mention  plus  développée  de  son  sir- 
ventés contre  les  poètes;  567  citation  et  traduction  des  cou- 
plets 1,  3  de  la  pièce  (Dialogue  avec  Dieu). 

8.  «  Pierre  de  Cols  d'Aorlac  »,  t.  19,  p.  612.  Note  que 
dans  une  pièce  «  de  19  vers  »  (citée  d'après  Rayn.,  t.  V),  il 
emploie  trois  comparaisons  dont  il  cite  deux  (compare  sa 
dame  au  gerfaut,  et  lui-même  à  la  salamandre). 

9.  «  Peire  Rogier  »,  t.  15,  p.  459-460.  Ginguené  résume 
da.  biographie  d'après  la  biogr.  ancienne,  note  le  surnom 
«  peu  harmonieux  »  d'Ermengarde,  «  Tort  n'avetz  »  (sans 
le  traduire);  mentionne  le  sirventés  adressé  à  Raimbaut 
d'Orange;  cite  les  autres  protecteurs  du  poète  usqu'à  sa 
mort.  Tome  17,  p.  419  (simplle  rappel  de  la  notice  du 
tome  15). 

(8).  F.  Mandet.  1°  Dans  Hist.  Littéraire  du  Velay,  Le  Puy, 
1842,  p.  428,  et  Histoire  du  Velay,  t.  III,  Récits  du  moyen 
âge,  p.  306,  il  mentionne  «  Austau  Dorlhac  parmi  les  trou- 
badours vellaves  »,  ce  qui  est  inexact;  il  donne  dans  une 


—  592  - 

note  (BB,  p.  365)  le  texte  de  son  sirventés  d'après  Bay- 
nouard.  —  2°  La  reconstitution  d'une  cour  d'amour  au  Puy 
en  1265,  t.  III,  p.  297-329,  est  un  agréable  jeu  d'imagination 
où  la  vérité  tient  peu  de  place  :  le  moine  de  Montaudon 
est  représenté  concourant  idans  une  tenson  contre  Albert 
de  Sisteron;  mais  on  n'a  pas  de  preuve  que  dans  cette 
tenson  (Monge,  cauzetz  segon  vostra  sciensa,  Bartsch, 
Grundr.,  16-17)  l'interlocuteur  soit  le  moine  de  Montaudon, 
plus  que  tout  autre  «  moine  »  (cf.  Chabaneau,  Appendice, 
p.  160,  article  Monge). 

(9).  Cavedoni.  Délie  accoglienze  e  delli  onori,  etc..  1844 
(ci-dessus,  §  II,  n°  2).  Sur  la  tenson  entre  Folco  et  Cavaire, 
p.  300.  Hypothèses  sur  l'identification  du  marquis  d'Esté, 
de  son  joglaretz  (v.  9)  et  de  Folco  (v.  10). 

(10).  Fauriel.  Histoire  de  la  poésie  provençale,  1846 
(ci-dessus,  §  Ib,  n°  7)  :  Sur  le  moine  de  Montaudon,  t.  2, 
190-197;  190  Biographies  résumées  d'après  la  biographie 
ancienne;  191  Sur  la  cour  du  Puy;  193  La  tenson  entre  les 
voûtes  (sic)  des  maisons  et  les  dames  par  devant  Dieu; 
194  Citations  de  cette  pièce  (IVb);  195  Mention  de  la  sui- 
vante sur  le  fard  (IVc);  196  Citations  de  la  pièce  «  L'autre 
jour  par  bonne  aventure  »  (III),  où  le  moine  défend  les 
dames.  —  Sur  Peire  Bogier,  tome  2,  p.  42  (20  lignes  sans 
intérêt). 

(11).  Bouillet.  Nobiliaire  d'Auvergne,  7  vol.  in-8°,  Cler- 
mont-Ferrand,  1846-1853.  Identifie  ou  localise  exactement 
plusieurs  troubadours.  —  Astorg  VI,  d'Aurillac  (seigneur 
de  Tinières,  de  Conros,  de  la  Bastide,  etc.,  teste  en  1259), 
t.  I,  p.  105  (6  lignes).  C'est  lui  qui  est  l'auteur  de  «  la 
pièce  de  vers  contre  la  croisade  de  Saint  Louis  »  et  non 
pas  Astorg  VII,  comme  le  croit  Bouillet,  p.  107,  puisqu'il 
est  démontré  aujourd'hui  que  la  pièce  se  rapporte  à  la 
croisade  de  1248  et  non  à  celle  de  1270.  —  Astorg  de 
Segret,  t.  VI,  p.  212,  «  troubadour,  vivait  vers  le  milieu  du 
xnie  siècle  ».  (La  famille  tirait  son  nom  d'un  château 
depuis  longtemps  ruiné,  situé  sur  la  crête  de  la  côte  qui 
domine  au  midi  le  bourg  de  Saint-Vincent,  canton  de 
Salers).  —  Mention  d'un  «  Ebles  de  Saignes  :  était  sous  la 


-  593  - 

tutelle  de  Bernard  de  la  Tour  en  1328,  vivait  encore  en 
1351  »  ;  article  sur  les  comptours  de  Saignes,  t.  VI,  p.  10.  Il 
ne  peut  être  question  d'identifier  cet  Ebles  avec  le  trouba- 
dour, lequel  était  contemporain  de  Peire  d'Auvergne 
(deuxième  moitié  du  xne  siècle)  qui  l'a  mentionné  dans  un 
couplet  satirique.  —  Faidit  de  Belestat,  t.  I,  p.  194  (mention 
exacte).  —  Peire  de  Col,  t.  II,  p.  235  («  ce  lieu  dépendait 
de  la  commune  de  Vic-en-Carladez  ».  Mention  de  «  Pierre 
ae  Cols,  chevalier  vivant  en  1390  »).  —  Pierre  Rogiers, 
«  fameux  troubadour  du  xne  siècle  »,  t.  V,  p.  419,  8  lignes. 
«  On  ne  peut  contester  qu'il  appartienne  à  la  famille  de 
Roger  ou  Rogiers  (De  Rogerio  et  De  Rogerii),  seigneurs  de 
Rogiers,  auourd'hui  Rouziers,  de  Leynhac,  de  Rilhac  et 
autres  lieux  en  Carladez  »  (p.  418).  —  Pierre  de  Vie, 
t.  VIII,  p.  97,  «  surnommé  le  moine  de  Montaudon,  est 
très  connu  dans  l'histoire  des  troubadours  du  treizième 
siècle  ».  Rien  d'autre  sur  lui,  à  l'article  «  Vie  (de)  :  sei- 
gneurs de  Vie,  en  Carladez,  coseigneurs  de  Brousses  et  de 
Teyssières  au  même  pays  ». 

(1).  Deribier  du  Chatelet.  Dictionnaire  statistique  et 
historique  du  département  du  Cantal,  5  vol.  in-4°,  de  1852 
à  1857.  —  Austorc  d'Aorlac.  t.  II,  p.  256  (4  1.).  —  Austorc 
de  Segret,  t.  II,  p.  285  (6  1.).  —  Faidit  de  Belestat,  t.  II, 
p.  257  (3  1.).  —  Castellosa  (la  dame),  t.  II,  p.  261  (7  1.).  — 
Moine  de  Montaudon,  ibid.,  p.  278  (8  î.). 

(13).  Mila  y  Fontaxals.  De  los  trovadores  en  Espana, 
1861.  Notice  sur  le  moine  de  Montaudon,  p.  109-112.  Il 
donne  en  note,  sous  le  texte  de  cette  notice,  la  biographie 
provençale  et  la  nouvelle  n°  61  des  Cento  novelle  antiche 
(cf.  ici,  p.       ). 

(14).  Paul  Meyer.  Les  derniers  troubadours  de  la  Pro- 
vence, 1871  :  sur  le  sirventés  de  Montaudon  (I),  qui  est 
une  des  sources  où  Jehan  de  Nostredame  a  puisé  (Montau- 
don devient  chez  Nostredame  «  le  moine  de  Montmajour, 
lo  flagel  dels  trobadors  »),  petite  dissertation  dont  la  con- 
clusion est  donnée  plus  loin,  p. 

(15).  Philippsox.  Edition  du  moine  de  Montaudon,  1873 


—  59  i  — 

(analyse  plus  loin,  p.  )  :  notice  biographique  (inspirée 
de  la  biographie  en  langue  d'oc),  p.  1-8. 

(16).  Sabatier.  Le  moine  de  Montaudon,  1879.  Notice  et 
traduction,  opuscule  analysé  plus  loin,  p. 

(17).  Appel.  Edition  de  Peire  Rogier,  1882  (analysé  plus 
loin,  p.  )  :  biographie  ancienne,  p.  34-36;  notice  bio- 
graphique, p.  1-12. 

(18).  A.  Thomas.  Francesco  da  Barberino,  etc.,  1883  (ci- 
dessus,  §  II,  n°  7).  Sur  le  moine  de  Montaudon,  p.  101-111  : 
passages  du  moine  de  Montaudon  non  conservés  dans  ses 
Œuvres,  et  cités  par  Barberino  (1264-1348).  Voir  ces  pas- 
sages, reproduits  ici  d'après  M.  A.  Thomas,  à  YAppendice 
aux  Poésies  du  Moine  de  Montaudon,  p. 

(19).  Chabaxeau.  Biographies  en  langue  provençale  (ci- 
dessus,  §  Ia,  n°  7)  :  1.  Castellosa,  sa  Biographie,  p.  62; 
mentionnée  dans  celle  de  Pons  de  Mérindol,  p.  96.  —  2.  Le 
moine  de  Montaudon,  sa  Biographie,  p.  61.  —  3.  Peire 
Bogier,  sa  Biographie,  p.  61.  —  Les  autres  cantaliens  sont 
seulement  mentionnés  dans  l'Appendice.  Ce  sont  tous  ceux 
qui  figurent  dans  YHistoire  Littéraire  (n°  7  ci-dessus),  plus 
«  Guilhem  Borzatz  ou  de  Borzach,  d'Aorlac  (Aurillac),  vers 
1350  (?)  »,  pour  lequel  l'Appendice,  p.  148,  renvoie  au 
n°  suivant  (20). 

(20).  Chabaxeau.  Origine  et  établissement  de  l'Académie 
des  Jeux  floraux,  1885,  in-4°,  Toulouse,  Privât  (extr.  de 
l'Hist.  générale  de  Languedoc,  t.  X,  p.  177-208).  Sur  Gui- 
lhem Borzatz  ou  de  Borzach,  d'Aorlac,  p. 

(21).  Klein.  Edition  du  Moine  de  Montaudon,  1885  (ana- 
lysée plus  loin,  p.  )  :  édition  de  la  biographie  en  langue 
d'oc  (p.  1-8)  et  notice  biographique  (8-16). 

(22).  Schultz.  Die  provenzalischen  Dichterinnen  (Les 
Poétesses  Provençales),  1888,  ouvrage  analysé  p.  :  édi- 
tion de  la  biographie  en  langue  d'oc  de  Castellose  (p.  12). 

(23).  Louis  Pascal.  Bibliographie  du  Yelag  et  de  la  Haute- 
Loire,  Le  Puy-en-Yelay,  Bégis  Marchessou.  Tome  1"  (1903) 
(Ouvrage  très  fautif  dans  le  détail).  Inscrit  parmi  les  trou- 
badours du  Velay,  p.  401,  Austorg  d'Aorlac  et  Peire  de  Cols 
d'Aorlac  sans  raison  sérieuse.  Il  est  complètement  faux  que 


—  595    - 

le  ms.  856  de  la  Bibl.  Natle  «  renferme  des  renseignements 
sur  la  vie  de  nos  troubadours  »  et  qu'il  «  dise  »  Austorc 
«  originaire  du  Puy  (loc.  cit.  p.  401,  note  1). 

(24).  A.  Jeanroy.  Le  troubadour  Austorc  d'Aurillac  et 
son  sirventés  sur  la  septième  croisade  (Mélanges,  Chaba- 
neau,  Erlangen,  Junge,  1907),  p.  81-87.  Etude  historique  et 
édition;  cf.  plus  loin,  p. 

(25).  C.  Fabre.  Austorc  d'Orlac,  troubadour  «  du  Velay  » 
(inexact,  v.  p.  )  au  xme  siècle,  étude  sur  sa  vie  et  son 
œuvre,  Le  Puy,  in-8°,  1906  (analyse  plus  loin,  p.  ).  A  la 
suite  de  ces  13  pages,  M.  Fabre  publie  un  sirventés  du 
Chevalier  du  Temple,  qu'il  croit  pouvoir  être  A.  d'Orlac, 
mais  .M.  Bertoni  a  identifié  depuis  ce  chevalier  :  il  s'appe- 
lait Ricaut  Bonorael. 

(26).  Id.  Le  sirventés  d'Austorc  de  Segret,  dans  Annales 
du  Midi  (oct.  1900  et  janvier  1911,  Toulouse,  Privât.  Etude 
de  29  pages,  analysée  plus  loin,  p. 

(27).  A.  Jeanroy.  Sur  le  sirventés  historique  d'Austorc 
de  Segret,  dans  Annales  du  Midi  (avril  1911,  3  pages)  : 
complément  rectificatif  de  l'étude  de  M.  Fabre,  utilisé  plus 
loin,  p.  '■ 

§  iv. 

LES  23  MANUSCRITS01  CONTENANT  LES 
OEUVRES  des  TROUBADOURS  CANTALIENS 

A   PARIS,   NEUF    :    BIBLIOTHEQUE  NATIONALE 

1  (B).  Français,  1592,  xme  siècle,  123  feuillets  parchemin 
in-4°.  Edité  par  de  Lollis  à  la  suite  de  A  (p.  671-720). 


(1)  Les  «  provençalistes  »  ont  pris  l'habitude  de  désigner,  pour 
abréger,  chacun  de  ces  mss,  par  une  lettre  de  l'alphabet,  toujours  la 
même.  Ce  système  de  signes  ou  siglec  a  été  fixé  par  Bartsch,  gun- 
driss,  1872.  Je  l'ai  suivi  dans  la  présente  édition  :  les  indications  gé- 
nérales sur  les  mss  sont  traduites  de  Bartsch,  loc.  cit.  pp.  27-30  et 
complétées. 

La  table  du  contenu  est  dressée  d'après  les  éditions  d'Appel  et  de 
Klein  indiquées  p.  d'après  mes  notes.  Les  points  d'interrogation  (?) 
qui  y  figurent  tiennent  la  place  d'un  folio  du  mss,  qui  n'a  pu  être 
vérifié. 


—  596  — 

Contenu  :  Montaudon  :  fos  22  (XI  et  XV);  70  (vie);  72 
(XIII).  —  Peire  Rogier;  2  pièces  :  f°s  15  Guiraut  'de  Bornelh 
(Peire  Rogier  III);  107  (vie);  108  (I). 

2  (C).  Français  856,  xive  siècle,  396  feuillets  parchemin, 
avec  deux  tables  :  une  par  auteurs,  fol.  1-17;  une  alphabé- 
tique, fol.  18-31.  Table  par  auteurs  et  chansons,  dans 
l'ordre  du  ms.,  imprimée  dans  le  catalogue  des  mss.  fran- 
çais, I,  p.  129-143. 

Contenu  :  Eble  de  5.  avec  Guill.  Gasmar  :  391.  —  Mon- 
taudon; 18  pièces  en  19  copies  :  fos  188  (V)  183c  (I);  184a 
(XVI);  184c  (XIII);  185  (XII);  185a  (XV);  185d  (XI);  186 
(dout.  II);  186b  Caaenet  (Mont.  XIV);  186d  (IV);  186d  (X); 
187a  (II);  187b  (III);  187d  (IX);  188  (VII);  188a 
(VIII);  189a  (VI).  —  Peire  Rogier;  8  pièces  :  193  (IV);  194 
Guiraut  de  Bornelh  (P.  Rogier  III);  194  (V,  VI);  195  (I,  II, 
VII);  196  (VIII);  211a  Guillem  de  Berguedan  (dout.  I);  218 
Gui  d'Uissel  (Mont.  XVI);  Cavaire  avec  Bonafos  :  344d; 
Austor  d'Aorlac  :  362.  Austorc  'de  Segret  :  369.  Peire  de 
Cols  d'Aorlac  :  366. 

3  (E).  Fr.  1749,  232  feuillets  parchemin  in-4°,  xrv8  siècle; 
les  poètes  y  sont  disposés  par  ordre  alphabétique  (sauf  les 
6  premiers);  contient  un  recueil  de  biographies  (23)  et  de 
tensons.  Table  dans  Catalogue  des  mss.  fr.,  I,  304-309. 

Contenu  :  Eble  de  S.  avec  Guill.  Gasmar  :  215.  —  Mon- 
taudon; 7  pièces  :  136  Guillem  Magret  (Mont,  douteuse  I); 
156  (VI);  157b  (II);  158  (IV,  VIII,  X);  198d  (vie);  396  (XI).  — 
Peire  Rogier;  4  pièces  :  173  (I);  174  (v,  VII);  177  (VIII). 

4  (I).  Fr.  854,  xme  siècle,  199  feuillets  parchemin  in-4°, 
avec  miniatures.  En  tête  une  table  des  noms  d'auteurs. 
Tables  des  auteurs  et  chansons  dans  le  Catalogue  des 
mss.  fr.,  I,  119-129  (I  Chansons;  II  Tensons;  III  Sirventés). 

Contenu  :  Castelloza  :  125  (I);  55  (II  et  III).  —  Eble  de  S. 
avec  Guill.  Gasmar  :  158.  —  Faidit  de  B.  :  ?  —  Peire  Rogier; 
8  pièces  :  f°  12  (vie);  12  (I);  13  (II,  III,  IV,  V,  VI);  14  (VII); 
155  (VIII).  —  Montaudon;  13  pièces  :  135a  (vie);  135  (XVI); 
135b  (XI);  135c  (XIII);  135d  (I);  136  (XIV,  XV,  XVII);  137a 
(II,  IV);  137b  (IVb-c);  140  Berenguier  de  Pal.  (douteuse  I); 
188  Gausbert  de  Poicibot  (douteuse  II),  195  (X). 


-  597  — 

5  (K).  Fr.  12473,  189  feuillets  parchemin  in-f°,  copié  sur 
le  même  modèle  que  I.  Table  des  auteurs  :  fol.  1.  Table 
des  pièces  (auteurs  et  titres)  :  I  Chansons,  fol.  3;  II  Ten- 
sons,  fol.  7b;  III  birventés,  fol.  8. 

Contenu  :  Castelloza  :  fol.  110,  v°,  id.,  111  r°  (I,  II,  El). 
—  Eble  de  S.  avec  Guill.  Gasmar  :  144  r°.  —  Richart  de 
Berbezill  (Faidit  de  B.)  :  73  r°.  —  Peire  Rogier;  8  pièces  : 
2  (vie);  2  (I,  II);  3  (III,  IV,  V,  VI,  VII);  141  (VIII).  —  Mon- 
taudon;  12  pièces  :  ?  (X);  122  v°  (XV);  121  r°  (XVI);  122  r° 
(XVII);  126  v°  Berenguier  de  Pal.  (Mont,  douteuse  I); 
?  Gausbert  de  Poicibot  (Mont,  douteuse  II);  120d  (vie); 
121  (XIV);  121a  (XI);  121b  (XIII);  121c  (I);  122d  (II,  IV). 

6  (M).  Fr.  12474,  268  feuillets  parchemin  in-4°,  xive  siè- 
cle, avec  miniatures  et  notes  marginales  en  italien.  Une 
table  des  auteurs,  fol.  7  v°. 

Contenu  :  Montaudon  :  145c  (XI);  146a  (I).  —  Peire 
Rogier;  pièces   :  194  (II,  IV);  195  (VI);  196  (I,  V,  VII). 

7  (R).  Fr.  22543,  écrit  vers  1300,  147  feuillets  parchemin, 
gr.  in-f°.  Table  complète  dans  P.  Meyer,  Les  derniers  trou- 
badours de  la  Provence.  Vies  des  troubadours  dans  les 
4  premiers  feuillets;  contient  aussi  des  poésies  didactiques 
et  narritives,  des  lettres  et  de  la  prose. 

Contenu  :  Peire  Rogier;  7  pièces  :  fol.  3  (vie),  6  (VI. 
VIII);  21  Peire  Luzer  (Peire  Rogier  III);  26  (I,  IV);  27 
(II,  VII).  —  Montaudon;  13  pièces  :  2d  (vie);  19c  (dout.  II); 
19d  (XIII,  XVI);  20  a  (II,  IV);  39  (XIV);  39d  (dout.  I); 
40  (XV)  ;  40a  b  c  (X,  XI,  I)  ;  54b  (III)  ;  91  Gui  d'Uuissel  (Mont. 
XVII). 

8  (T).  Fr.  15211,  xive  siècle,  280  feuillets  parchemin  in-8°; 
contient  le  roman  en  prose  française  de  Merlin,  un  recueil 
des  poésies  de  Peire  Cardenal,  une  collection  plus  récente 
(due  à  une  main  italienne  Ta)  de  Chansons,  Tensons  et 
Coblas.  Table  (par  Chabaneau)  dans  Annales  du  Midi, 
t.  XII  (1900),  p.  194. 

Contenu  :  Montaudon;  4  pièces  :  132a  (XIII);  133a  (XVI); 
133b  (XV);  134b  (XI,  lre  str.).  —  Peire  Rogier;  4  pièces  : 
189  (VIII);  209  (VI);  210  (IV);  211  (VII). 

9  (f).  Ms.  12472,  ancien  ms.  Giraud,  xive  siècle,  79  feuil- 


-  598  - 

lets  in-f°,  papier;  connu  et  utilisé  par  Nostradamus.  Notice 
et  Table  dans  P.  Meyer  :  Les  derniers  troubadours  de  la 
Provence  (entendez  :  du  pays  d'oc),  d'après  le  chanson- 
nier Giraud,  1871. 

Contenu  :  Richart  de  Berbezill  (Peire  de  Cols)  :  ?  — 
Montaudon;  pièces  :  fol.  53  (XI);53  v°  Aimeric  de  Bele- 
noi  (Mont.  dout.  I);  74  (XIII,  XV);  75  (III,  XIV). 

EN  ITALIE,  DOUZE  : 

MILAN,  BIBLIOTHEQUE  AMBROSIENNE  (1) 

10  (G).  R  71  sup.  de  l'Ambrosienne,  xiv*  siècle,  141  feuil- 
lets parchemin  in-4°.  Table  dans  Archiv.  (1),  t.  32,  p.  389- 
399.  Extraits  dans  Je  tome  35,  p.  100-110.  Va  être  publié 
in-extenso  par  M.  Bertoni. 

Contenu  :  Raimbaut  d'Aurenga  (Peire  Rogier  VIII)  : 
fol.  89.  —  Montaudon  :  89c  (XIII)  ;  90a  (XL  —  Eble  de  S. 
avec  Guill.  Gasmar  :  97b. 

MODENE,  BIBLIOTHEQUE  D'ESTE  (ESTENSE)  (2) 

11  (D).  Ms.  d'Esté,  à  Modène,  260  feuillets  parchemin 
in-f°  (appendice  en  papier  :  ms.  d)  divisés  en  2  parties  : 
l'une  plus  ancienne  de  1254,  D  (poésies  provençales  n05  1- 
526  de  Mussafia)  et  Da  (id.  nos  527-779;  plus  un  tesaur  de 
Peire  de  Corbiac,  et  un  recueil  de  poésies  françaises); 
l'autre  plus  récente  :  Db  (Poésies  de  P.  Cardenal;  n"  780- 
822)  et  De  (Florilège  provençal  de  Maître  Ferrari,  de  Fer- 
rare,  n08  I-CCXXI).  Notice  et  Table  dans  Mussafia,  Del 
codice  Estense  di  rime  provenzali,  Vienna,  1867,  in-8°. 

Contenu.  D  :  Eble  de  S.  avec  Guill.  Gasmar  :  ?  —  PeLre 
Rogier;  8  pièces  (11  copies).  D  3  (I,  II,  VI);  136  (VII,  VIII); 
153  (III,  IV);  154  (V);  De  :  3a  d  et  255a  b  (IV,  V,  VIII).  — 


(1)  Archio  fur  das  Studium  der  neueren  Sprachen    und  literatu- 
ren,  édité  par'L.  Herrig,  Elberfeld,  1843,  sqq. 


-  599  — 

Montaudon;  9  pièces  :  D  153  (XIII);  154  (XVI);  155  (XI); 
156  (XV);  199  (IX);  Da  577  (II);  578  (IV);  579  (IVbc);  580 
(I);  622  Berenguier  de  Palazol  (Mont.  dout.  I). 

12  (d).  Ms.  en  papier  (appendice  à  D)  de  Modène,  84 
feuillets,  xvie  siècle;  les  poètes  y  sont  disposés  par  ordre 
alphabétique.  Notice  et  Table  dans  Mussafla,  loc.  cit. 

Contenu  :  Castelloza  :  140  r°,  141  r°,  142  r°  (I,  II,  III).  — 
Montaudon;  pièces  100  (IVb);  IOI2  (I);  102  (XIV);  103 
(XVII);  1042  (II);  105  (IV).  —  Richart  de  Berbezill  (Faidit 
de  B.)  :  ? 

FLORENCE,  BIBLIOTHEQUE  LAURENTIENNE  (3) 

13  (P).  Ms.  de  la  Laurentienne  (Plut.  XLI,  ms.  n°  42), 
écrit  en  1310,  92  feuillets  parchemin  petit  in-fol.  Un 
recueil  (incomplet)  de  poésies;  un  recueil  de  biographies; 
un  recueil  de  coblas  esparsas;  notions  grammaticales. 
Imprimé  complètement  dans  Archiv.,  t.  49  et  50. 

Contenu  :  Gui  d'Uissel  :  19  v°  (Montaudon  XVII).  — 
Montaudon  :  fol.  35b  (XI);  36b  (XIII);  52a  (vie).  —  Cavaire 
avec  Folco  :  55  r°. 

14  <V).  Ms.  de  Laurentienne  (Plut.  XLI,  ms.  n°  43), 
xiv*  siècle,  143  feuillets  parchemin  in-4°.  Imprimé  complè- 
tement dans  Archiv.,  t.  35. 

Contenu  :  Montaudon  :  fol.  72a  (XIV);  121a  (XIII);  122a 
(XI).  —  Peire  Rogier  :  138  (VIII). 

12  (c).  Ms.  de  la  Laurentienne  (Plut.  Xc,  inf.  26),  90  feuil- 
lets parchemin  in-4°,  xv*  siècle.  Publié  par  Pelaez,  Studj 
di  filologia  romanza,  fascic.  20. 

Contenu  :  Peire  Bremon  (Peire  Rogier  I),  fol.  82;  Peire 
Rogier,  84  (VI,  IX). 

FLORENCE,  BIBLIOTHEQUE  RIGCARDI  (1) 

16  (R).  Ms.  de  la  Riccardienne  à  Florence,  xive  siè^e, 
111  feuillets  parchemin,  in-4°.  Publié  par  M.  Bertoni, 
Dresde  et  Halle  a.  S.  (Max  Niemeyer),  190». 

Contenu  :  Montaudon;  fol.  107c  (strophe  2  de  XIV). 


—  600  — 
ROME,  BIBLIOTHEQUE  DU  PRINCE  CHIGI  (1) 

17  (F).  Ms.  L.  IV.  106  de  la  «  Chigiana  »,  102  feuillets 
parchemin  in-4°,  xrv*  siècle;  un  florilège;  un  recueil  de 
poésies  de  B.  de  Born  avec  sa  Biographie.  Publié  par 
Stengel,  der  Bhimenlese  der  Chigiana,  Marburg,  1877. 

Contenu  :  Montaudon  :  fol.  33  v°  (XV,  str.  5). 

ROME,  BIBLIOTHEQUE  DU  VATICAN  (4) 

18  (A).  Ms.  du  Vatican  5232,  xnie  siècle,  217  feuillets  par- 
chemin, avec  miniatures  d'un  peintre  italien.  Table  dans 
Archiv.,  34,  141,  161.  Publié  par  de  Lollis  et  Pakscher  dans 
les  Studj  di  filologia  romanza,  vol.  III,  Roma  (Loescher), 
1801. 

Contenu    :    Castelloza;    3    pièces    :    fol.  (I);  (II); 

(III).  —  Peire  Rogier;  6  pièces  :  fol.  23  Guiraut  de 
Bornelh  (Peire  Rogier  II);  aussi  fol.  23  Guiraut  de  Bor- 
nelh  (Peire  Rogier  III);  107  (vie);  107  (VI);  108  (I,  VII); 
207  (VIII).  —  Montaudon;  8  pièces  :  112b  (vie);  Gausbert 
de  Poicibot  (Mont.  dout.  II)  :  ?  113  (XIII);  113a  (XV); 
113b  (XI);  114c  (XVI);  114  v°  (XVII);  187a  (III);  214d  (I). 
Eble  de  Saignas  et  Guillem  Gasmar  ? 

19  (H).  Ms.  du  Vatican  3207,  xive  siècle,  61  feuillets  par- 
chemin, in-4°.  Table  dans  Archiv.,  t.  34,  p.  385-392. 

Contenu  :  Faidit  de  B.  :  4b.  —  Cavaire  avec  Folco  :  51b. 
—  Montaudon;  2  pièces  :  fol.  56a  (X  bis)  et  fol.  28  v°.  — 
Gui  d'Uissel  (Montaudon  XVII). 

20  (L).  Ms.  du  Vatican  3206,  xive  siècle,  148  feuillets  par- 
chemin in-8°.  Table  dans  Archiv.,  t.  34,  p.  419-424. 

Contenu  :  Albert  de  Sestaro  (Faidit  de  B.)  :  lia;  2e  copie 
(L2)  anonyme  (Faidit  de  B.)  ?  —  Montaudon  :  fol.  33a  (I); 
36  v°  (XI);  120  v°  anonyme  (Mont.  XVII).  —  Eble  de  S. 
avec  Guill.  Gasmar  :  69b. 

21  (O).  Ms.  du  Vatican  3208,  xive  siècle,  96  feuillets  par- 
chemin in-fol.  Table  dans  Archiv.,  t.  34,  p.  368-372. 

Contenu  :  Montaudon  :  fol.  27  (XI).  —  Aronyme  :  43 
(Peire  Rogier  VI). 


—  601   - 
EX  ANGLETERRE,  DEUX  : 

OXPORD,  BIBLIOTHEQUE  DE  L'UNIVERSITE  (1) 

22  (S).  Ms.  Douce  269,  xiv*  siècle,  250  pages  parchemin. 
Notice  et  Table  dans  P.  Mever,  3e  rapport  sur  une  mission 
littéraire,  1868,  p.  160-162 'et  251-266. 

Contenu  :  Montaudon  :  fol.  221  (XI);  223  (XIV).  — 
Jaufre  Rudel  :  180  (Peire  Rogier  VI). 

CHELTENHAM  (1). 

23  (N).  Ms.  de  Sir  Thomas  Philipp  (autrefois  à  Tou- 
louse), XIVe  siècle,  parchemin  in-4°.  Table  par  Stengel  dans 
Rivista  di  filologia  romanza  (Imola,  1872-1875),  tome  ÏI, 
p.  49  sq.  et  145  sq. 

Contenu.  Castelloza  :227c,  228a,  228c,  229a  (I,  II,  III,  IV). 
—  Faidit  de  B.  :  72d.  —  Montaudon;  2  pièces  :  fol.  65 
(XIII);  284c  (II).  —  Peire  Rogier;  2  pièces  :  176  Guiraut 
de  Bornelh  (Peire  Rogier  II);  177  Guiraut  de  Bornelh 
(Peire  Rogier  III). 

Complément  des  mss.  : 
Recueils   anciens   de   citations 

a  On  désigne  par  ce  sigle  les  nombreuses  strophes 
citées  par  Matfre  Ermengaud,  de  Béziers,  dans  le  «  tractât 
perilhos  »  de  son  Breviari  d'Amor  écrit  en  1288  en  27.000 
octosyllabes  et  conservé  dans  15  mss.  Elles  sont  imprimées 
pour  la  plupart  dans  Mahn,  Gedichte,  I,  181-217  et  en  tota- 
lité dans  l'édition  du  Breviari  d'Amor  par  Azaïs,  Béziers 
Benezeoh  et  Paris,  Vieweg,  1862-81,  2  vol.  (Pas  de  table). 

Montaudon  I  (str.  15)  (Mahn,  1.  c.  185)  ?;  XVI  ?  — 
Richart  de  Berbezill  (Peire  de  Cols  d'Aorlac),  vers  32-36  : 
Azaïs,  29338-42. 

Peire  Rogier  VI  (str.  3  et  7)    :  Mahn,  Ged.  I,  p.  202  et 


-  602  - 

p  215;  Azaïs,  v.  29825  sq.  et  31619  sq.  —  VIII  (str.  3  et  4)  : 
Azaïs,  v.  32617  sq.  et  32634  sq. 

ê  On  désigne  par  ce  sigle  les  citations  faites  par  Raimon 
Vidal  dans  ses  deux  Nouvelles  :  I  En  aquel  temps  c'om 
era  jais  (Le  Jugement  d'Amour  :  éditée  par  Mahn,  Ged., 
341;  le  début  est  dans  Bartsch-Koschw.  Chrestomathie,  6, 
239-250);  II  Abril  issi'  e  mays  intrava  (Sur  la  décadence  de 
la  poésie  :  éditée  par  Bartsch,  Denkmâler  der  prov.  Litte- 
ratur,  144-192;  extrait  (attribué  à  tort  à  Peire  Vidal)  dans 
Rayn.  V,  342-348,  et  d'après  lui  dans  Mahn,  Werke  I, 
250-254). 

Peire  Rogier  VII  (str.  6)  :  Denkm.,  p.  175-176. 

§  V.  ÉDITIONS 
DES  TROUBADOURS  GANTAL1ENS 

I.  —  Publication  du  texte  des  mss. 

(sans    changement) 

I.  Austorc  d'Orlac,  sirventés  :  ms.  C  (Mahn,  Gedichte,  9). 

II.  Cavaire  :  Tenson  avec  Bonafos,  ms.  C  (copie  de 
Bartsch  réimprimée  dans  Klein,  Les  Poésies  du  Moine  de 
Montaudon,  p.  108  note).  —  Tenson  avec  Folco  :  ms.  H 
(Archiv.,  t.  34,  p.  306). 

III.  Eble  de  Saignes  (tenson  avec  Guillem  Gasmar)  : 
ms.  G  (Archiv.,  t.  32,  p.  416). 

IV.  Faidit  de  Belestat  :  ms.  N  (Mahn,  Ged.,  286). 

V.  Le  Moine   de  Montaudon  : 

IV  :  ms.  Da  (Mussafia,  Del  codice  Estense  di  rime 
provenzali  dans  Comptes  rendus  des  séances  de  l'Aca- 
démie des  sciences  de  Vienne,  t.  55  (1867),  p.  1136. 
IVb  :  ms.  I  (2e  partie  :  str.  1  ià  18,  Mahn,  Ged.,  393). 

V  :  ms.  G  (Mahn,  Ged.,  408);  (Jahrbuch  XII,  12  : 

lre   strophe). 

VI  :  ms.  C  (Mahn,  Ged.,  349),  ms.  E  (ibid.,  411). 


—  603  - 

VII  :  ms.  C  (Mahn,  Ged.,  392). 
VIII  :  ms.  C  (Mahn,  Ged.,  391). 
XI  :  ms.  I    (Mahn,  Ged.,  390). 
XI  :  mss.  B,   E,  ,S   (Mahn,   Ged.,   16,   396,   397.   U 
Archiv.,  t.  35,  p.  447). 

XII  :  ms.  G  (Mahn,  Ged.,  398). 
XIII:  mss.  N  (Mahn,  Ged.,  967);   U  (Archiv.,  t.  35, 
p.  446). 

XIV:  mss.  I,  R,   S  (Mahn,   Ged.,   309,   404,  405);   U 
Archiv.,  t.  35,  p.  412). 

XV  :  mss.  B,  I,  R  (Mahn,  Ged.,  15,  394,  395). 
XVI  :  mss.  <.,  I    (Mahn,  Ged.,  409,    410). 
XVII  :  mss.  C,  I,  R  (Mahn,  Ged.,  189,  402,  403). 
Douteuses  I  :  mss.  C,  I,  R  (Mahn,  Ged.,  156,  400,  399). 
II  :  mss.  C,  I  (Mahn,  Ged.,  406,  407). 
VI.  Peire  Rogier  : 

.     I  :  ms.  B  (Mahn,  Ged.,  1401). 
II  :  ms.  A  (Archiv.,  t.  51,  p.  20). 

III  :  mss.  A  (Archiv.,  t.   51,   p.  20);   B,  N   (Mahn, 
Ged.,  1371,  881). 

IV  :  mss.  C,  M  (Mahn,  Ged.,  1055,  1056). 
VIII  :  ms.  U  (Archiv.,  t.  35,  p.  459). 

II  Editions  partielles 

(Pièces  isolées  de  un  ou  plusieurs  troubadours) 

I.  [De  Rochegude]  .Le  Parnasse  occitanien  ou  choix  de 
Poésies  originales  des  Troubadours,  Toulouse,  1819. 

1.  Castelloza  (édit.  complète),  I,  p.  245;  II,  p.  247; 
III,  p.  248;  IV  (douteuse),  p.  387. 

2.  Montaudon,  II,  p.  294;  IV,  p.  296. 

3.  Peire  Rogier,  VIII,  p.  25. 

II.  Raynouard.  Choix  des  poésies  originales  des  Trou- 
badours, 6  vol.  Paris,  1816-1821,  complété  par  le  tome  I  du 
Lexique  Roman  (nouveau  choix  de  poésies,  p.  1-580), 
Paris,  1838. 

1.  Austorc  d'Orlac,  sirventés,  t.  V,  p.  54  (incomplet). 


-    604  — 

2.  Austorc  de  Segret,  sirventés,  t.  V,  p.  55  (incom- 
plet; vers  9-27,  45,  46,  48). 

3.  Castellosa,  I  (t.  III,  p.  370);  II  (t.  III,  p.  368). 

4.  Cavaire,  Tenson  avec  Folco,  t.  V,  p.  112. 

5.  Bble  de  Saignes,  Tenson,  t.  V,  p  (seulement 
str.  I  et  IV). 

6.  Faidit  de  Belestat,  chanson,  t. 

7.  Le  Moine  de  Montaudon,  I  (t.  IV,  p.  368);  II  (t.  IV. 
p.  40);  III  (t.  IV,  p.  42);  IV  (t.  TV,  p.  273);  IX  (t.  V, 
p.  264);  X  (t.  III,  p.  451);  XIII  (t.  III,  p.  449). 

8.  Peire  de  Cols  d'Aorlac,  chanson,  t.  V,  309  (v.  1-6. 
10-18,  32-36). 

9.  Peire  Rogier,  I  (t.  m,  p.  27);  II  (t.  ni,  p.  29); 

III  (t.  III,  p.  32);  V  (t.  III,  p.  34);  VI  (t.  V,  p.  331, 
seulement  3  strophes  :  1,  6,  7;  lexique  roman,  t.  I, 
p.  327  :  en  entier);  VII  (t.  III,  p.  36);  VIII  (t.  IV,  p.  1). 

III.  C.  A.-F.  Mahn.  Die  ÏS'erke  der  Troubadours,  4  vol. 
Berlin.  1846-1853. 

1.  Castellosa,  r\T  (anonvme.  douteuse  :  t.  III,  p.  3 7 S > . 

2.  Montaudon,  I  (t.  II.  p.  60);  II  (II,  64);  III  (II,  62); 

IV  (II.  65);  Vin  (II,  67  d'après  le  mas.  E);  IX  (H,  66  : 
vers  1-37,  46-64,  73-81);  X  (II,  59  d'après  le  ms.  C). 

3.  Peire  Rogier,  I  (t.  I,  p.  119);  II  (I,  120  d'après 
Ravn.);  III  (I,  117  M.);  V  (I,  122,  id.);  VI  (I,  123); 
VII  (I,  118  d'ap.  Rayn.);  VIII  (I,  124). 

rV.  A.  Keller.  Lieder  Guillems  von  Berguedan,  Milan. 
1849  :  Montaudon  douteuse  I,  texte  d'après  C  (n°  1  de 
l'édition). 

V.  K.  Bartsch.  Provenzalisches  Lesebuch,  Elberfeld, 
1855. 

1.  Montaudon   :  LX,  p.  82. 

2.  Peire  Rogier  :  VI,  p.  63  (d'après  le  ms.  IMR). 
VI  Le  même.  Chrestomathie  provençale,  V"  édit.  Elber- 
feld,  R.-L.   Friderichs,   1868,   in-8°;   6e   édition   revue  par 
Kosclrsvitz,  Marburg,  N.  G.  Elwert,  1903,  citée  ici. 

1.  Montaudon,  II,  col.  143  (d'après  les  mss.  CDE 
I  R,  Philippson.  Klein,  Appel);  IX,  col.  146  (d'après  les 
mss.  C  D  I  R,  Philippson,  Klein,  Appel). 


—  eoo  — 

2.  P.  Rogier  :  VI,  col.  87  (d'après  ACDIKMO 
RTc  et  Appel). 

VIL  P.  Meyer.  Les  derniers  troubadours  de  la  Provence, 
d'après  le  chansonnier  Giraud  (f),  Paris,  1871. 

Montaudon,  I  (str.  2-4,  6-8,  10,  13,  15,  17),  p.  136. 

VIII.  C.  Appel.  Provenzalische  Inedita  aus  Pariser  Hand- 
schriften,  Dresde,   1890. 

1.  N'Austorc  de  Segret,  sirventés,  p.  14  (d'après  le 
ms.  C). 

2.  Peire  de  Cols  d'Aorlac,  sirventés,  p.  229  (id.). 

IX.  C.    Appel.    Provenzalische  "Chrestomathie,    Leipzig, 
lre  édition  (citée  ici),  1895;  2   édit.,  1901;  3e  édit.,  1907). 

1.  Eble  de  Saignes  (tenson  avec  Guillem  Gasmar), 
p.  135  (d'après  les  mss.  AGDEGIL). 

2.  Montaudon,  II,  p.  132  (d'après  les  mss.  CDEIR, 
Philippson,  Klein)  ;  X,  p.  85  (d'après  C  F,  Philippson, 
Klein). 

X.  Crescini.  Manualetto  provenzale.  2e  édition,  Verona, 
Padova,  1905. 

Montaudon,  II,  p.  257  (d'après  Klein,  Appel,  Bartsch- 
Koschw.). 

XI.  C.  Fabre.  Austorc  d'Orlae.  Le  Puy,  1906. 
Sirventés,  texte  et  traduction,  p.  6-8. 

XII.  A.   Jeanroy.    Austorc    d'Aurillac    (Mélanges    Chaba- 
neau),  Erlangen,  1907. 

Sirventés,  texte  et  traduction,  p.  82-84. 

XIII.  C.  Fabre.  Austorc  de  Segret  (le  sirventés  d'),  dans 
Annales  du  Midi,  octobre  1910. 

Texte  et  traduction,  p.  469-475. 

XTV.  Chabaneau,    dans    Revue    des    langues    Romanes, 
tome  XX  (1881). 

Peire  Rogier  :  IX,  p.  139. 

XV.  Witthoeft.  Sirventés  joglaresc,  Marburg,  1891. 
Montaudon  :  dout.  II,  p.  53. 


-  606  - 
III  Editions  complètes  d'un  troubadour 

I.  E.  Philippsox.  Der  Mônch  von  Montaudon,  Halle, 
1873. 

IL  C.  Appel.  Dos  Leben  und  die  Lieber  des  Trobadors 
Peire  Rogier,  Berlin,   1882. 

III.  0.  Klein.  Die  Dichtungen  des  Mônchs  von  Montau- 
don,  Marburg,   1885. 

IV.  0.  Schultz.  Die  Provenzalischen  Dichterinnen,  Bio- 
graphieen  und  Texte,  Leipzig,  1888  (Castelloza,  p.  12; 
p.  23-24). 

§  6.  DICTIONNAIRES  ET  GRAMMAIRES 
UTILISÉS 


1.  Ràyxouard.  Lexique  roman  ou  dictionnaire  de  la 
langue  des  Troubadours  comparée  avec  les  autres  langues 
de  l'Europe  latine  ;  établi  par  familles  de  mots  en  5  vol.; 
le  6e  est  un  vocabulaire  purement  alphabétique,  Paris,  Sil- 
vestre,  1838-1844,  in-8°. 

2.  Levy.  Provenzalisches  Supplementwôrterbuch  :  Be- 
richtigungen  und  Ergànzungen  zu  Raynouards  Lexique 
roman  (Dictionnaire  provençal  complémentaire  :  Rectifi- 
cations et  compléments  au  Lexique  R.  de  Rayn.),  Leipzig, 
Reisland,  1894-1911  (A-Q),  6  vol.  in-8°;  la  publication  con- 
tinue. 

3.  Id.  Petit  Dictionnaire  provençal-français,  Heidelberg, 
Cari  Winter,  1909  387  p.  in-12  (Prix  :  9*fr.).  Répertoire 
sommaire  et  indispensable  de  la  langue  d'oc  classique. 

4.  L.  Piat.  Dictionnaire  Français-Occitanien  donnant 
l'équivalent  des  mots  français  dans  tous  les  dialectes  de 
la  langue  d'oc  moderne.  2  vol.  in-8°.  Montpellier,  Hamelin, 
1893.  (Composé  d'après  Mistral,  le  Trésor  du  Félibrige.) 

5.  R.  Laborde.  Lexique  Limousin,  d'après  les  œuvres  de 
Joseph  Roux,  Brive,  au  siège  de  l'Ecole  Limousine,  1895. 


—  607  - 

(Utile  à  consulter,  le  dialecte  limousin  actuel  étant  resté 
très  voisin  de  la  langue  littéraire  des  troubadours.) 

6-7-8.  Aorégés  de  grammaire  contenus  dans  les  Chresto- 
mathies  provençales  de  K.  Bartsch  (supprimé  à  tort  dans 
la  6e  édition,  1903);  C.  Appel  (1895);  Crescini  (Manua- 
letto  2,  1905).  [Il  n'y  a  guère  plus  lieu  de  se  servir  du 
Résumé  de  la  grammaire  Romane,  inséré  dans  le  premier 
volume  du  Lexique  de  Raynouard,  p.  XLIII-LXXXVIIL] 


iivi>x^x: 


AFRIQUE.  —  T.  I,  p.  50,  51,  57,  192. 

AGENAIS.  —  T.  I,  p.  266;  —  T.  II,  p.  573  n.,  577  n.,  578  n. 

AIGUES-MORTES.  —  T.  I,  p.  56,  57. 

ALBIGEOIS.  —  T.  I,  p.  271;  —  T.  II,  p.  247  n. 

Ajalbert.  —  T.  I,  p.  68,  69. 

Amoros  (Bernard).  —  T.  I,  p.  50,  51,  146,  186,  208  n. 

Anduze  (Alazais  d').  —  T.  I,  p.  223. 

Angoulême  (Comte  d').  —  T.  I,  p.  271;  —  T.  II,  p.  348  n. 

Anjou  (Charles   d').  —  T.  I,   p.   203;  —  T.  II,  p.   573  n., 

574,  575,  576  n.,  578,  579. 
APCHON.  —  T.  I,  p.  187,  374,  375,  376. 
AQUITAINE.  —  T.  I,  p.  187,  211,  271,  297. 

—  (Ecole  d').  —  T.  I,  p.  210,  379. 
Odon  (Duc  d').  —  T.  I,  p.  262. 

Aragon  (le  roi  d').  —  T.  I,  p.  42,  43,  350;  —  T.  II,  p.  363  n. 

—  (Alphonse  II  d').  —  T.  I,  p.  185,  279,  280,  281,  282, 

283,  288,  289,  361,  362,  368;  —  T.  II,  p.  260  n. 

—  (Jacques,  roi  d').  —  T.  I,  p.  225.  | 

—  (Pierre  III  d').  —  T.  I,  p.  185. 
ARGENTAT.  —  T.  I,  p.  100,  101,  127. 
Armagnac  (Jacques  d').  —  T.  II,  p.  10. 


Arnaud  Daniel.  —  T.  I,  p.  245  n;  —  T.  II,  p.  250,  251, 
252,  253. 

ARPAJOX.  —  T.  II,  p.  188. 

ARVERXES  (Les).  —  T.  I,  p.  80,  81. 

Astorg  de  Segret.  —  Voir  Segret  (astorg  de). 

AURILLAC.  —  T.  I,  p.  16,  17,  30,  31,  32,  33,  36,  37,  48, 
49,  50,  51.  52,  53,  58,  59,  60,  61,  66,  67,  90,  91,  114, 
115,  119,  122,  123,  143,  147,  153,  154,  157,  158,  162, 
165,  166,  203  n.,  208  n.,  239,  240,  258,  314,  316,  327  n., 
380,  395,  404;  —  T.  II,  p.  58,  63,  84,  93,  97,  106,  109, 
110  n.,  116,  119,  121,  123  n.,  128,  132,  136  n.,  141, 
146  n..  148,  167,  181,  187  n.,  201,  205,  213  n.,  217,  218, 
227,  524,  525. 

—  (Astorg   d'),   baron   de   Conros.  —  T.   I,   p.   54,   55, 

151,  185,  187,  192,  240,  316;  —  T.  II,  p.  25, 
560,  561,  562,  563,  564,  565,  566,  567,  568,  569. 

—  Barrière  d'Arpajon,  de  Tulle.  —  T.  I,  p.  396. 

—  Faubourg  des  Tanneurs.  —  T.  I,  p.  48,  49. 

—  Faubourg  Saint-Etienne.  —  T.  II,  p.  201. 

—  Foires.  —  T.  I,  p.  52,  53,  100,  101. 

—  Monastère   de  Saint-Géraud.  —  T.  I,  p.   36,  37,  40, 

41,  187,  203,  247,  256,  257,  258,  259,  260,  261, 
264,  266,  270,  276,  277,  279,  294,  295,  296,  298, 
314,  315,  317,  318;  —  T.  II,  p.  524,  525,  532,  533. 

—  Ecole  du  Monastère.  —  T.  I,  p.  258. 

—  Porte  d'Aurinques.  —  T.  I,  p.  48,  49,  100,  101. 
— ■     Rue    d'Aurinques.  —  T.   I,   p.   66,   67. 

—  Porte  du  Buis.  —  T.  I,  p.  316. 

—  Porte  Saint-Etienne.  —  T.  I,  p.  396. 
Auvergnats  (Les).  —  T.  I,  p.  15  n.,  98,  99,  108,  109,  112, 

113,  167,  205,  206,  207;  —  T.  II,  p.  346,  347,  348  n. 
AUVERGNE.  —  T.  I,  p.  20,  21,  34,  35,  36,  37,  56,  57,  68, 
69.  70,  71,  72.  73.  74,  75,  76,  77,  78,  79,  90,  91,  92,  93, 
96.  97.  98.  99,  108,  114,  115,  116,  117,  134,  145,  147, 


—  III  — 

150,  155,  156,  165,  167,  171,  179,  180,  206,  208  n.,  209, 
212,  213,  222,  240,  262,  265,  271,  272,  273,  332,  334, 
336,  337,  342,  367,  373,  395,  404;  —  T.  II,  p.  16,  61, 
74,  128,  131,  138,  153,  282,  283,  333  n. 

—  (Assalide  d').  —  T.  I,  p.  219. 

—  (Daupliiné  d').  —  T.  I,  p.  214,  273  n,  283. 

—  (Ecole  d').  —  T.  I,  p.  66,  67,  82,  83,  210,  211,  216, 
222,  238,  317,  339. 

—  (Guillaume-Robert  Ier,   dauphin   d').  —  Y.  I,  p.  185, 

187,  209,  213,  214,  215,  216,  217,  218,  219,  220, 
221,  222,   229,  239,   263,   265,  283,  287,  343. 

—  (Guillaume  VII,  comte   d').  —  T,  I,  p.  272,  273  n. 

—  (Haute-)    (haut    pays).    —   T.    I,    p.    37    n.,    38,    39, 

52,    53,    62,    63,    100,    101,    114,    115,    160,    185, 

186,  208  n.,  210,  211,  237,  327,  331,  338,  342, 
374,  377  n.,  379,  380,  400,  404,  411;  —  T.  II,  p.  9, 
12,  20  n.,  42,  53,  89,  157,  162,  163. 

—  (Basse-).  —  T.  I,  p.  218,  342,  374. 

—  (Pierre  d').  —  T.  I,  p.  171,  216,  308,  323,  344,  366, 

379,  380,  381,  382,  383,  384,  386,  406;  —  T.  II, 
p.  244,  245. 

—  (Robert   d'),   évêque   de   Clermont.  —  T.   I,  p.   185, 

187,  214,  215,  406. 

AYRENS.  —  T.  I,  p.  60,  61,  64,  65. 

Baxcharel  (Auguste).  —  T.  I,  p.  60,  61;  —  T.  II,  p.  74,  78, 
106,  110,  135,  139,  141,  142,  143,  144,  145,  146,  147,  148, 
149,  150,  151,  152,  153,  154,  155,  156,  157,  158,  159, 
160,  161,  162,  163,  226,  236,  237  n. 

—  (Emile).  —  T.  II,  p.  209,  210,  236. 

Barberino  (Francesco  da).  —T.  I,  p.  302,  303,  304,  305  n.; 
—  T.  II,  p.  405  n. 

Barbezieux  (Richard  de).  —  T.  I,  p.  286,  353  n. 
Barras.  —  T.  I,  p.  45,  51. 


—    IV 


BAUX  (Château  des).  —  T.  I,  p.  282  n. 

—  (Hugues  de).  —  T.  I,  p.  259  n. 

—  (Maison  de).  —  T.  I,  p.  378. 

—  (Raymond  des).  —  T.  I,  p.  226. 
Beauvoir  (Guillaume   de).  —  T.  I,  p.  227  n. 
Beaumarchais  (Eustache  de).  —  T.  I,  p.  402,  403  n. 

BELLESTAT  (Faidit  du).  —  T.  I,  p.  50,  51,  146,  186.  212; 
—  T.  II,  p.  31,  54,  542,  543,  544,  545,  546,  547,  548,  549. 
BELLIAC.  —  T.  I,  p.   114,  115. 

Bérenguier  de  Palazol.  —  Voir  Palazol  (Bérenguier  de). 
Bertrand  de  Borx.  —  T.  I,  p.  273  n.,  309,  353  n. 
BÉZALU.  —  T.  I,  p.  54,  55,  212,  237  n. 

BÉZAUDUN  (Château  de).  —  T.  I,  p.  53  n.,  54,  55. 

—  (Raimond-Vidal  de).  —  T.  I,  p.  52,  53,  212. 
BÉZIERS.  —  T.  II,  p.  112. 

—  (Matheline  de).  —   T.  II,  p.  220. 

—  (Roger  II  Taillefer,  vicomte  de).  —  T.  II,  p.  254  n. 
BOISSET.  —  T.  I,  p.  58,  59;  —  T.  II,  p.  58,  59,  60,  61,  64  n. 
Boissières  (l'abbé  Louis).  —  T.  II,  p.  183,  185,  186,  187, 

188,  189,  190,  191,  192,  193,  194,  195,  196,  197,  198,  236. 
Boissy  (Louis  de).  —  T.  I,  p.  58,  59;  —  T.  II,  p.  36. 
Bonafos.  —  T.  I,  p.  48,  49,  156;  —  T.  II,  p.  552,  553,  554, 

555,  556,  557. 
Bonaparte.  —  T.  II,  p.  45,  46,  51. 
Bonnet  (Louis).  —  T.  I,  p.  15,  88,  89  n. 
Borzach  (Guillaume).  —  T.  I,  p.  58,  59,  146,  186,  208  n. 
Bouquier  (l'abbé).  —  T.  I,  p.  60,  61;  —  T.  II,  p.  69,  71,  72, 

73,  74,   75,  76,  77,  78,  135. 
Bourbon  (le  Sire  de).  —  T.  II,  p.  10. 
Bravât.  —  T.  I,  p.  25;  T.  II,  p.  53,  55,  57,  58,  59,  60,  61,  62, 

63,  64,  65,  66,  67,  73,  112,  135,  235. 
BRÉON  (Armand  de).  —  T.  I,  p.  407,  409,  411. 
BRIOUDE.  —  T.  I,  p.  46,  47,  203,  222,  228,  275,  328,  337, 

341,  342,  404  n.,  406  n. 


BRUXEIXC  (Hugues  de).  —  T.  I,  p.  186. 
Bruni  (Pierre).  —  T.  I,  p.  258,  264. 

CABRE  (col  de).  —  T.  I,  p.  72,  73. 
Cabreira  (Guiraut  de).  —  T.  II,  p.  11. 

CAILLAC.  —  T.  I,  p.  38,  39. 

CAHORS.  —  T.  I,  p.  261. 

CALVINET  (Baronnie  de).  —  T.  I,  p.  403;  —  T.  II,  p.  71, 

72,  73  n. 
GAXILLAC  (Marquis  de).  —  T.  I,  p.  210. 

—  (Vicomtes  de).  —  T.  I,  p.  187. 
GAXILLAC  (marquis  de).  —  T.  I,  p.   210. 

—  (vicomtes  de).  —  T.  I,  p.  187. 
CANTAL  (Plomb  du).  —  T.  I,  p.  14,  15,  72,  73. 
Caxtaliens  (Troubadours).  —  T.  I,  p.  68,  69,  139,  160,  162, 

192,  195,  208,  212,  228,  242,  243,  244,  246,  251,  299, 
302,  324,  352,  357,  360  n.,  385;  —  T.  II,  p.  54,  81,  241. 

CARCASSES.  —  T.  II,  p.  247,  280,  281. 

Carcassoxxe  (Vicomte  de).  —  T.  1,  p.  350. 

Cardénal  (Peire).  —  T.  I,  p.  221,  224,  345. 

CARLADEZ  (Le).  -~  T.  I,  p.  150,  250,  267,  333,  337,  362;  — 
T.  II,  p.  59  7i. 

CARLAT.  —  T.  I,  p.  42,  43.  187,  203  n.,  249  n.,  282,  283, 
321,  334,  340,  362,  368  n.,  376  n.,  402,  403;  —  T.  II, 
p.  10,  59  n.,  85  n.,  163  n. 

—  (Douce  de).  —  T.  I,  p.  43,  281  n.,  282  n.,  290,  293  n, 

362,   369  n. 

—  (Rocher  de).  —  T.  I,  p.  102,  103;  —  T.  II,  p.  10. 
CASTEL   D'OZE   (Le).  —  T.   I,   p.   46,   47,   399,   400,   401, 

402,  403. 
Casteldoze  (la  Dame  de).  —T.  I,  p.  46,  47,  48,  49,  151, 
186,  208  n.,  240,  403,  404,  405,  406,  407,  409,  411,  412; 
—  T.  II,  p.  494,  495,  496,  497,  498,  499,  500,  501,  502, 


503,  504,  505,  506,  507,  508,  509,  510,  511,  512.  513r 
514,  515,  516,  517,  518,  519,  520,  521. 
CASTILLE.  —  T.  I,  p.  216,  296. 

—  (Alphonse  IX  de).  —  T.  I,  p.  361,  362; 

—  (Henri  de).  —  T.  II,  p.  573  n.,  576,  577. 
CATALOGNE.  —  T.  I,  p.  54,  55,  271;  —  T.  II,  p.  280.  281, 

306  n. 
CAUSSADE.  —  T.  II,  p.  261. 
Cayaire.  —  T.  I,  p.  48,  49,  156,  240;  —  T.  II,  p.  550.  551, 

552,  553,  554,  555,  556,  557,  558,  559. 
CÈRE  (La).  —  T.  I,  p.  34,  35,  248,  250,  251. 
César.  —  T.  I,  p.  74,  75,  86,  87. 
CHALEXÇOX-ROCHEBAROX.  —  T.  I,  p.  228. 
CHALIXARGUES.  —  T.  II,  p.  81,  83. 
Chapsal  (Eloi).  —  T.  I,  p.  113.  114,  124  n. 
CHAPTEUIL  (Pons  de).  —  i.  I,  p.  222,  223,  275. 
CLAYIÈRES.  —  T.  I,  p.  64,  65,  135,  148,  160. 
Clément  IV.  —  T.  I,  p.  198  n.,  202.  203  n. 
CLERMOXT.  —  T.  I,  p.  219,  239,  240,  261,  263,  264.  271, 

338,  342,  343,  351,  364,  380,  383;  —  T.  H,  p.  82. 

—  (Robert,  évêque  de).  —  Voir  Auvergne  (Robert  d'). 
— ■     (Géraud  de  Saignes,  chanoine  de).  —  T.  I,  p.  377  n. 

Cols  (Pierre  de).  —  T.  I,  p.  50,  51,  186,  208  n;  —  T.  II, 
p.  534,  535,  536,  537,  538,  539,  540,  541. 

COMBORX.  —  T.  I,  p.  274. 

CORDOUE.  —  T.  I,  p.  291,  292,  293  n. 

Colrchinoux  (chanoine  Francis).  —  T.  I,  p.  60,  61,  62, 
63;  —  T.  II,  p.  53,  135,  158,  161,  185,  186,  199,  201, 
202,  203,  204,  205,  206,  207,  208,  209,  210,  211.  212, 
213,  214,  215,  216,  217,  218,  219,  220,  221,  222.  223, 
224,  225,  226,  227,  228,  229,  230,  231,  232,  233.  234. 
236,  237  n. 

CRAXDELLES.  —  T.  I,  p.  64,  65. 
Croisades.  —  T.  I,  p.  55,  84,  85. 


VII    — 

CROPIÈRES.  —  T.  I,  p.  38,  39. 

DAMIETTE.  —  T.  I,  p.  219. 

Dante.  —  T.  I,  p.  177,  182. 

Daude  de  Prades.  —  T.  I,  p.  203,  289  n. 

DAUPHINÉ.  —  T.  I,  p.  296;  —  T.  II,  p.  336. 

Delzons  (Général).  —  T.  I,  p.  114,  115,  129,  134,  147. 

DOUX  (Le).  —  T.  I,  p.  32,  33,  38,  39,  140,  145,  155. 

Ebles  de  Saignes.  —  Voir  Saignes  (Ebles  de). 

Edouard  Ier,  roi  d'Angleterre.  —  T.  II,  p.  573,  576,  577, 

578,  579. 
EGYPTE.  —  T.  I,  p.  54,  55,  240;  —  T.  II,  p.  45,  565  n. 
EXCIDEUIL.  —  T.  I,  p.  216  n. 

Farges.  —  T.  I,  p.  64,  65;  —  T.  II,  p.  124,  162,  237  n. 
Fau  (chanoine  Firmin).  —  T.  I,  p.  60,  61;  —  T.  II,  p.  165, 

167,  168,  169,  170,  171,  172,  173,  174,  175,  176,  177, 

178,  179,  180,  181. 
Faidit  du  Bellestat.  —  Voir  Bellestat  (Faidit  du). 
Folco.  —  T.  II,  p.  558,  559. 

Folquet  (Gui).  —  T.  I,  p.  202;  —  T.  II,  p.  256,  257. 
FOREZ  (Le).  —  T.  I,  p.  262. 
Four  (l'abbé  Raymond).  —  T.  I,  p.  60,  61,  360;  —  T.  II, 

p.  525  n. 
Frédéric    II   Barberousse.   —    T.    I,   p.    185;    —    T.    II, 

p.  566  n.,  567  n.,  569  n. 
Frédéric  de  Granval.  —  T.  I,  p.  60,  61. 
GAILLANE.  —  T.  I,  p.  50,  51,  52,  53. 
Garin-le-Brun.  —  T.  I,  p.  226,  386,  389,  392. 
Garric.  —  T.  I,  p.  62,  63. 
Gasc.  —  T.  II,  p.  398,  399. 
GASCOGNE.  —  T.  I,  p.  271. 
Gascons.  —  T.  II,  p.  284,  285. 
Gasmar  (Elie-Guilhem).  —  T.  I,  p.  384,  385,  393,  394;  — 

T.  II,  p.  486,  487,  488,  489,  490,  491. 


Gaucelm  Faydit.  —  T.  I,  p.  228  n.,  274  n.  —  T.  II,  p.  248, 

249,  250,  251. 
Gausbert  de  Puysibot.  —  Voir  Puysibot  (Gausbert   de). 
Gayaudan-le- Vieux.  —  T.  I,  p.  54,  55,  195;  —  T.  II,  p.  33. 
Gerbert,  pape  sous  le  nom  de  Silvestre  II.  —  T.  I,  p.  36, 

37,  114,  115,  129,  134,  147,  197,  206,  254,  258,  259,  290, 

292  n.,  298,  376  n.;  —  T.  II,  p.  119,  120,  121,  126,  131, 

137,  217,  218,  235. 
GÉVAUDAN.  —  T.  I,  p.  208  n.,  240,  271,  363,  366,  404,  407. 

—  (Vicomte  de).  —  T.  I,  p.  282  n;  —  T.  II,  p.  282,  283. 
Giraut  de  Bornelh.  —  T.  I,  p.  204,  209,  216,  309. 
Giraut  le  Roux.  —  T.  II,  p.  254,  255,  256,  257. 
GORZES  (Abbaye  de).  T.  I,  p.  291  n. 

GRAMMONT    (Saint-Michel    de).    —    T.    I,    p.    367,    368, 

369,  370. 
Grandval  (Frédéric   de).  —  T.   II,   p.   87,   89,  90,  91,  92, 

93,  94,  95,  96,  97,  98,  99,  100,  101,  102,  103,  104,  105, 

106,  135,  235. 
Grégoire  VII.  —  T.  I,  p.  254,  368. 
Grimoard-Gausmar.  —  T.  I,  p.  227. 

Guillaume  de  Poitiers.  —  Voir  Poitiers  (Guillaume  de). 
Guillaume-le-Troubadour.  —  T.  I,  p.  321. 
Guilhem-Azémar  de  Merueys.  —  T.  I,  p.  363,  366,  369. 
GUYENNE.  —  T.  I,  p.  266. 

—  (Eléonore  de).  —  T.  I,  p.  272. 

Hugues  de  Bruneinc.  —  Voir  Bruneinc  (Hugues  de). 

Hugues  de  Peirols.  —  Voir  Peirols  (Hugues  de). 

ILLESCAS.  —  T.  I,  p.  64,  65. 

Innocent  IV.  — •  T.  II,  p.  567  n. 

ISSOIRE.  —  T.  I,  p.  214,  239. 

Jasmin.  —  T.  II,  p.  93,  121,  122,  135. 

Jaufre  Rudel.  —  T.  I,  p.  189,  209. 

Jean-sans-Terre.  —  T.  I,  p.  272,  297;  —  T.  II,  p.  336,  337. 

Jérusalem  (Royaume  de).  —  T.  I,  p.  46,  47. 


JORDANNE  (La).  —  T.  I,  p.   34,   35,  240,,  316;  —  T.  II, 

p.  126,  215,  217,  235,  524,  525. 
Labouderie  (abbé  Jean).  —  T.  II,  p.  79,  81. 
LA  CHATAIGNERAIE.  —  T.  I,  p.  46,  47,  58,  59. 
LANGUEDOC.  —  T.  I,  p.  187,  199,  205. 

—  (Ecole  de).  —  T.  I,  p.  210,  379. 
LARA  (Aymeric  de).  —  T.  I.  p.  350,  357. 

—  (Pierre  de).  —  T.  I,  p.  357. 

Laroque  (Peire).  —  T.  II,  p.  258,  259,  260,  261. 

LAROQUERROU.  —  T.  II,  p.  167,  181. 

LA  ROQUE-MONTAL.  —  T.  I,  p.  249  n,  322. 

LAROQUEVIEILLE.  —  T.  I,  p.  84,  85,  378  n. 

La  Salle  (Jean,  comte  de).  —  T.  I,  p.  203  zi. 

La  Salle-Rochemaure  iDuc  de).  —  T.  I,  p.  120,  121,  123, 
124,  125,  126,  127,  128,  129,  130,  131,  133,  135,  136, 
137,  138,  139,  140,  141,  144,  146,  148,  149,  151,  153, 
154,  155,  156,  158,  159,  160,  162,  165,  166,  167;  — 
T.  II,  p.  135. 

LA  SALLE-VAL-LE-CHASTEL.  —  T.  I,  p.  228. 

La  Tour-d'Auvergne  (Rertrand  II,  sire  de).  —  T.  I,  p.  185, 
220,  221. 

—  (Michel  de).  —  T.  I,  p.  221,  224. 

—  Château  de  La  Tour-d' Auvergne.  —  T.  I,  p.  220. 
L.ATRAN  (Concile  de).  —  T.  I,  p.  259,  349  n. 
LAVAUR  (Raimon  de).  —  T.  I,  p.  258. 

LE  RLTS.  —  T.  I,  p.  44,  45. 

LEYNHAC.  —  T.  II,  p.  71,  72. 

LIMAGNE.  —  T.  I,  p.  44,  45,  211,  214,  239,  339. 

LIMOGES.  —  T.  I,  p.  261,  274. 

— ■     (Adhémar  V,  vicomte  de).  —  T.  I,  p.  274  n. 

—  (Marie  de).  —  T.  I,  p.  274. 

LIMOUSIN.  —  T.  I,  p.  187,  208,  211,  216  n.,  239,  271,  272, 
275,  335,  338,  339,  367,  368,  374;  —  T.  II,  p.  282,  283. 

—  (Ecole  du).  —  T.  I,  p.  240. 


LIORAN   (Le).  —  T.   I,  p.   16,   17,    72,   73,   100,   101,   127, 

239,  380. 
L'ISLE-JOURDAIN.  —  T.  II,  p.  456  n. 
Lizet  (Jean-François),  seigneur  de  Courdes.  —  T.  II,  p.  19, 

20,  21,  22,  23,  24,  25. 
LODÈVE.  —  T.  I,  p.  367,  368. 

—  (Vicomte).  —  T.  I,  p.  282  n. 

LOMAGNE  (Arnaud-Othon,  vicomte  de).  —  T.  I,  p.  573  /?.. 

578,  579. 
Louis  VII  le  Jeune.  —  T.  I,  p.  213,  272,  273  n.,  346.  347. 

348,  363. 
Louis  IX  (Saint  Louis).  —  T.  I,  p.  34,  35,  54,  55,  56.  57. 

145,  192,  198,  203,  214,  291  n.,  381  n.,  403  n.;  —  T.  IL 

p.  563  n.,  567  n. 
LYON.  —  T.  I,  p.  215,  262;  —  T.  II,  p.  569  n. 
MADIC.  —  T.  I,  p.  187. 
Magueloxxe.  —  T.  I,  p.  203. 
Maliyoir  (Christophe).  —  T.  II,  p.  12,  13. 
MAXbOURAH  (La).  —  T.  I,  p.  54,  55,  56,  57,   192  72.:  — 

T.  II,  p.  563. 
MAXZAT  (Pierre  et  Astorg  de).  —  T.  I,  p.  217,  218. 
MARDOGXE  (Château  de).  —  T.  I,  p.  187,  407,  409  n. 

—  (le  seigneur  de).  —  T.  I,  p.  46,  47. 
Maréchal  (Hugues).  —  T.  I,  p.  230,  231,  232. 
MAREUIL  (Arnaud  de).  —  T.  II.  p.  252,  253,  254,  255. 
Marianne  d'Auvergne  (La).  —  T.  I,  p.  25,  26,  31,  33. 
MARMAXHAC.  —  T.  I,  p.  319,  320,  321. 
MARSEILLE.  —  T.  I,  p.  219. 

—  (Vicomtes  de).  —  T.  I,  p.  378;  —  T.  II,  p.  259. 

—  (Vicomtesse   de).  —  T.   I,  p.   223. 
MARZES.  —  T.  I,  p.  203  n. 

MAURIAC.  —  T.  I,  p.  44,  45,   187,  208  n.,  218,  237,  239, 
380;  —  ï.  II,  p.  20  n.,  114  n.,  141,  167. 


—    XI    — 

MAURS.  —  T.   I,   p.   42,   43,   G6,   67,   334,   340;   —  T.   II, 

p.    64    72. 

MELGUEIL   (Vicomtes   de).  —  T.  I,   p.   216. 
MENDE.  —  T.  II,  p.  60. 
Méranie  (Alix  de).  —  T.  I,  p.  198  n. 
Mercœur  (Béraud  de).  —  T.  I,  p.  219. 

—  (Ozil  de).  —  T.  I,  p.  223. 

Meschin  (Guignes),  seigneur  de  Randon.  —  T.  II,  p.  264  n. 

MEUDON  (le  Curé  de  ).  —  T.  I,  p.  92,  93. 

MILHAU  (Vicomte  de).  —  T.  I,  p.  282  n.;  —  T.  II,  p.  45. 

MIRA  VAL  (Raimon  de).  —  T.  II,  p.  248,  249. 

MIREPOIX  (Pierre-Roger   de).  —  T.  I,  p.   330,   331. 

Mistral.  —  T.  I,  p.  68,  69. 

Moisset.  —  T.  I,  p.  315,  316,  318,  323  n. 

—  (Géraud).  —  T.  I,  p.   318,   319. 

—  (Guillaume).  —  T.  I,  p.  44,  45,  311,  318,  322,  323; 

T.  II,  p.  258,  259. 

—  (Hugues).  —  T.  I,  p.  318,  319,  320,  321  n. 

—  (Raymond).  —  T.  I,  p.  317,  318,  319. 

—  (Savary  II).  —  T.  I,  p.  318,  319,  321, 
MOISSETIE  (La).  —  T.  I,  p.  44,  45,  317,  321. 
MONTAUDON   (Prieuré    de).   —  T.   I,   p.   40,   41,   249   n., 

260,  262,  263,  264,  265,  267,  268,  269,  270,  271,  272, 
277,  279,  287,  294,  309,  367;  —  T.  II,  p.  242,  265  n. 

—  (le  Moine  de).  —  Voir  Vie  (Pierre  de). 
MONTBRUN  (Château  de).  —  T.  II,  p.  16,  22. 

—  (Guy,  II   de  Montclar,   baron   de).  —  T.   II,   p.   19, 

20,  21,  23,  24  n. 
MONTFERRAND   en  Gévaudan.  —  T.  I,  p.  203,  275,   374. 
MONTFERRAT  (le  Marquis  de).  —  T.  I,  p.  185,  210,  233, 

323  n. 
MONTFORT.  —  T.  I,  p.  197,  219. 

—  (Elise  de).  —  T.  II,  p.  276,  277,  278,  279. 


—    XII    — 

MONTPELLIER.  —  T.  I,  p.  219,  305,  346,  350. 

—  (Guillaume    de).  —  T.   II,  p.   257   n. 
MONTSALVY.  —  T.  I,  p.  47. 

MURAT.  —  T.  I,  p.  46,  47,  187,  239,  380,  407. 
NARBONNE.  —  T.  I,  p.  345,  348,  349,  351,  352,  359,  361, 
362,  363. 

—  (Aymeric  II,  vicomte  de).  —  T.  I,  p.  345. 

—  (Ermengarde,    vicomtesse    de).    —   T.    I,    p.    42,   43, 

330  n.,  346,  347,  348,  349,  350,  351,  352,  353, 
354,  355,  356,  357,  359,  360,  362,  364,  365,  370;  — 
T.  II,  p.  425  n.,  431  n.,  433  n.,  441  n.,  459  n. 

NEUSSARGUES.  —  T.  I,  p.  46,  47. 

Nicolas  IV.  —  T.  I,  p.  264,  266  n. 

NIEUDAN.  —  T.  II,  p.   167,  168,  170. 

MEYRONXE  (Turc  de).  —  T.  I,  p.  46,  47,  405,  406,  407. 

NIMES  (Vicomte  de).  —  T.  I,  p.  350;  —  T.  II,  p.  226. 

ORANGE  (Raimbaui,  comte  d').  —  T.  L  p.  356,  357,  358, 
359,  360,  361,  412;  —  T.  II,  p.  407,  462,  463,  465  n., 
467  n.,  469  n.,  471,  477. 

—  (Thibaut  d').  —  T.  I,  p.  185,  187. 

—  (Othon  II  d').  —  T.  I,  p.  185. 

—  (Othon   IV   d').   —   T.   I,   p.    266,   291   n.,    296,    297, 

298,  334  n.,  335,  336  n.,  337  n. 
PALAZOL  (Bérenguier  de).  —  T.  II,  p.  354,  355. 
PALESTINE.  —  T.  I,  p.  50,  51,  219,  240,  272,  406. 
PÉRIGORD.  —  T.  I,  p.  259,  271;  —  T.  II,  p.  282,  283. 
Perigueux.  —  T.  I,  p.  261. 
PEYROLS.  —  T.  I,  p.  53.  218,  237  n. 

—  (Hugues  de).  —  T.  L  p.  52,  53,  218,  219,  237  n. 
Philippe-Auguste.  —  T.  I,  p.  213,  271,  272,  278;  —  T.  II, 

p.  83  n.,  268  n.,  337  n. 
PIERREFEU.  —  T.  I,  p.  192. 
Pierre  L'Hermite.  —  T.  I,  p.  191. 
Plaxtagexet  (Henri).  —  T.   I,  p.  272. 


—    XIII    — 

PLEAUX.  —  T.   I,  p.   60,   61;  —  T.  II,  p.   141,   148,  167, 

203,  211. 
POITIERS  (Guillaume  de),  troubadour.  —  T.  I,  p.  353  n. 

—  (Guillaume  VI,  comte  de).  —  T.  I,  p.  181. 

—  (Guillaume  IX  de).  —  T.  I,  p.  185. 
POITOU.  —  T.  I,  p.  271;  —  T.  II,  p.  348,  349. 
POLIGNAC   (Vicomtesse   de),   femme   du  vicomte   Héracle 

III.  —  T.  I,  p.  229,  230,  231,  232. 
POLMINHAC.  —  T.  I,  p.  50,  51. 

PROVENCE.  —  T.  I,  p.  187,   199,   205,   223,  271,   296;  — 
T.  II,  p.  284,  285,  336,  337. 

—  (Comte  de).  —  T.  I,  p.  216,  282  n.,  412. 

—  (Ecole  de).  —  T.  I,  p.  210,  379. 
PUY  (Le).  —  T.  I,  p.  224. 

—  (Ecole  du).  —  T.  I,  p.  240. 

—  (Evêché  du).  —  T.  I,  p.  222,  226,  229. 

—  La  Cour  de  l'Epervier.  —  T.  I,  p.  187,  222  n.,  224, 

239,  285,  286,  287,  288,  383. 
PUY-RACHAT  (Notre-Dame  du).  —  T.  II,  p.  168,  170. 
PUYSIBOT  (Gausbert  de).  —  T.  II,  p.   398,   399. 
QUERCY.  —  T.   I,   p.  42,   43,  208  n.,   239,   240,   271,   327, 

338,    341,    342;    —    T.    II,    p.    89,    282,    283,    573    n., 

577  n.,  578  n. 
Raimon-Bérenger  III,  comte  de  Barcelone.  —  T.  I,  p.  43, 

281,  282  n.  369  n. 

—  Douce,  sa  femme.  —  Voir  Carlat  (Douce   de). 
Raimon-Bérenger  IV.  —  T.  I,  p.  280  n. 

Raimon  de  Lavaur.  —  Voir  Lavaur  (Raimon   de). 
Raimon    Jornan,    vicomte     de     Saint-Antonin.    —    T.     I, 

p.  274  n.  —  T.  II,  p.  246,  247. 
Richard-Cœur-de-Lion.    —   T.    I,    p.    185,    271,    272,    273, 

278,  280,  297;  —  T.  II,  p.  263,  266  n.,  268  n.,  269  n., 

282  n.,  283,  334  n.,  348  n. 
Richard  de  'Barbezieux.  —  V.  Barbezieux  (Richard  de). 


ROCHEFORT-MOXTAGXES.  —  T.  I,  p.  52,  53. 
RODEZ.  —  T.  I,  p.  50,  51,  261. 

—  (Comtes  de).  —  T.  I,  p.  52,  53,  185,  187,  239,  282, 

340,  402,  403. 

—  (Ecole  de).  —  T.  I,  p.  210. 
ROGIERS  (Château  de).  —  T.  I,  p.  340,  341. 

—  (Guillaume  de).  —  T.  I,  p.  328,  340,  341. 

—  (Pierre   de).  —  T.  I,   p.  42,  43,  171,  186,  203,   240, 

302  n.,  329,  330,  331,  332,  333,  336,  337,  338. 
339,  340,  341,  342,  343,  344,  345,  350  n.,  351,  352, 
353,  354,  355,  356,  357,  359,  360,  361,  362,  363, 
364,  365,  366,  367,  369,  370.  —  T.  II,  p.  31,  54, 
406,   407,  471,  477,  478,  479,  480,  481,  482,  483. 

ROQUEXATOU.  —  T.  I,  p.  319,  320,  321,  322,  404. 
ROUERGUE.  —  T.  I,  p.  239,  240,  271,  374. 

ROUSSILLOX.  —  T.  I,  p.   230ï 

—  (Girart  de).  —  T.  II,  p.  566,  567. 

ROUZIERS.   —  T.   I,   p.   42,   43,   327,   328,    333,   334,   338, 

339,  340  n.,  341  n. 
SAIGXES.  —  T.  I,  p.  44,  45,  60,  61,  375,  376,  377,  378.  — 

T.  II,  p.  165,  167. 

—  (Ebles  de).  —  T.  I,  p.  44,  45,   185,  208  n.,   222  n., 

227,  371,  373,  379,  380,  381,  382,  383,  384,  385, 
386,  389,  392,  393,  395;  —  T.  II,  p.  173,  484,  485, 
486,  487,  488,  489,  490,  491,  492,  493. 

Sail  d'Escola.  —  T.  II,  p.  254,  255. 

SAIXT-AXTOIXE  (Dauphiné).  —  T.  I,  p.  231. 

SAIXT-CIRC  (Hugues  de).  —  T.  I,  p.  173,  174,  240,  269  n., 

279,  288,  339,  341,  343,  361. 
SAIXT-DIDIER  (Gausseran  de).  —  T.  I,  p.  233. 

—  (Guilhem  de).  —  T.  I.  p.  228.  229,  230,  231,  232;  — 

T.  II,  p.  244,  245. 
SAIXT-FLOUR.   —   T.    I,    p.    50,    51,    146,    187,    239,    342, 


—  XV   — 

374  n.,  376  n.;  —  T.  II,  p.  39,  81,  83,  109,  115  n.,  167, 

169>  185,  187,  202,  203,  207  n.,  209. 
SAIXT-JACQUES  DE  COMPOSTELLE.  —  T.  I,  p.  261;  — 

T.  II,  p.  522.   523,  524,   525,  526,  527,   528,  529,  530, 

531,  532,  533. 
SAIXT-JEAX  D'ACRE.  —  T.  I,  p.  278;  —  T.  II,  p.  268  n., 

269. 
SAIXT-JULIEX.  —  T.  II,  p.  278,  279,  284  n. 
SAIXT-SIMOX.  —  T.  I,  p.  60,  61;  —  T.  II,  p.  110,  116  n., 

119,  120,  121,  124,  125,  128,  133,  134,  146  n.,  157. 
SALERS.  —  T.  I,  p.  50,  51,  58,  59,  66,  67,  100,  101,  127, 

146,  208  n.;  —  T.  II,  p.  20,  187. 
Sales  (de).  —  T.  II,  p.  59. 
SARAGOSSE.  —  T.  I,  p.  240,  291  n. 
Sarrazixs.  —  T.  I,  p.  50,  51,  54,  55,  278,  294,  346,  406;  — 

T.  II,  p.  168  n.,  268,  269,  565  n.,  572,  573,  574  n. 
SAVEZ  (Le).  —  T.  II,  p.  456,  457. 
Savoie  (Philippe  de).  —  T.  I,  p.  198  n. 
SCORAILLES  (Château  de).  —  T.  II,  p.  12,  13. 

—  (Charlotte   de).  —  T.  II,  p.  19. 

SECRET  (Astorg  de).  —  T.  I,  p.  50,  51,  146,  186,  208  n.; 

—  T.  II,  p.  54,  57,  571,  572,  573,  574,  575,  576,  577, 

578,  579. 
SÉXEZERGUES.  —  T.  I,  p.  46,  47. 
SICILE.  —  T.  I,  p.  203. 

— -     (Frédéric  II,  roi  de).  —  T.  I,  p.  185. 
THIERS  (Bernard  de).  —  T.  I,  p.  217. 

—  (Etienne  de).  —  T.  I,  p.  367. 
TOLÈDE.  —  T.  I,  p.  292. 
TOROXET  (Le).  —  T.  II,  p.  256  n. 

TOULOUSE.   —  T.   I,   p.   58,   59,   261,   271,.  363,   366;   — 
T.  II,  p.  256  n.,  259  n.,  280,  281. 

—  (Adélaïde  de).  —  T.  II,  p.  254,  255. 

—  (Comtes  de).  —  T.  I,  p.  225,  226,  257,  258,  271,  275, 


—     XVI    — 

296,  305,  323  n.,  346,  350,  363,  364,  365,  366,  367, 
374;  _  t.  II,  p.  256  n.,  314,  315,  363  n. 

—  Jeux  Floraux.  —  T.  II,  p.  203. 
TOURNEMIRE.  —  T.  I,  p.  53  n.,  54,  55. 
Tremoleta-le-Catalax.   —   T.    II,    p.    252,    253. 
TRIPOLI.  —  T.  I,  p.  189,  209,  409  n. 
TRIZAC.  —  T.  I,  p.  218  u.,  237. 

Troubadours  (Les).  —  T.  I,  p.  23,  33,  36,  37,  50,  51,  52, 
53,  54,  55,  80,  81,  82,  83,  88,  89,  112,  113,  171,  173, 
175,  177,  178,  179,  180,  181,  182,  183,  184,  186,  187, 
188,  191,  192,  193,  194,  195,  196,  199,  200,  201,  202, 
203,  204,  205,  208,  209,  210,  211,  212,  214,  216,  217, 
218,  221,  222.  233,  239,  240,  241,  242,  243,  245,  282  n., 
283,  287,  289,  297,  301,  302,  308,  309,  317,  338,  339, 
341,  342,  346,  349,  351,  352,  358.  364,  365,  370,  379, 
380,  404,  411;  —  T.  II,  p.  9,  10,  13,  19,  26,  28,  29,  31, 
33,  122,  162,  185,  186,  235,  236,  240. 

—  Caxtaliexs.  —   Voir    Caxtaliexs    (Troubadours). 

— ■  Femmes  :  Azalaïs  de  Porcairagues;  Réatrix,  com- 
tesse de  Die.  —  T.  I,  p.  412.  —  Voir  aussi  Cas- 
teldoze  (la  Dame  de). 

TUDÈLE  (Guillaume  de).  —  T.  I,  p.  200. 
TUNIS.  —  T.  I,  p.  240. 

—  (Paix  de).  —  T.  II,  p.  573,  574  n. 
TURENNE  (Marguerite  de).  —  T.  I,  p.  273  n. 

—  (Vicomte  de).  —  T.  I,  p.  185,  187,  210,  239,  336. 

—  (Vicomte    de).   —   T.    I,   p.    214,    240,    338,    339;   — 
T.  II,  p.  370,  371. 

Urbaix  V.  —  T.  I,  p.  227. 

URGEL  (Comte  d').  —  T.  II,  p.  306,  307. 

—  (Comtesse  d').  —  T.  II,  p.  474  n. 
USSEL.  —  T.  I,  p.  203  n.,  335. 

—  (Gui  d').  —  T.  I,  p.  202,  203  n.,  412. 
UZERCHES.  —  T.  I,  p.  274  n.  —  T.  II,  p.  249  u.,  250,  251. 


l'ZÈS  (Bermond  d').  —  T.  I,  p.  226. 

VAULMIERS  (Vallée  du).  —  T.  I,  p.  50,  51. 

VELAY.  —  T.   I,  p.   208  n.,   210,   211,   213,   214,  222,   223, 

224,  225,  226,  233,  239,  240,  284,  339,  376  n.,  407. 
VÉNÉTIE.  —  T.  I,  p.  240. 
N^ENTADOUR  (Vicomte  de).  —  T.  I,  p.  187,  210,  239,  240, 

274,  275,  276,  338. 

—  (Bernard,   vicomte   de).   —  T.   I,   p.    275,   309,   338, 

339,  353  n. 

—  (Ebles  II,  vicomte  de).  —  T.  I,  p.  274,  275  n. 

—  (Ebles  V,  vicomte  de).  —  T.  I,  p.  274. 

—  (Marie,  vicomtesse   de).  —  T.   I,   p.   412;   —  T.   II, 

p.  345  n.,  348,  349,  370,  371,   394,   395. 

Yercingétorix.  —  T.   I,   p.   80,   81,   86,   87. 

Vermexouze.  —  T.  I,  p.  13,  14,  15,  18,  22,  23,  24,  25,  31, 
32,  34,  35,  36,  37,  38,  39,  60,  01,  62,  63,  64,  65,  60, 
0  7,  68,  69,  70,  71,  80,  81,  82,  83,  84,  85,  88,  89,  92, 
93,  97,  100,  101,  106,  107,  108,  109,  112,  113,  114,  115, 
116,  117,  119,  120,  126,  129,  130,  131,  133,  134,  130, 
■  138,  139,  140,  141,  142,  143,  145,  146,  147,  148,  149, 
loi,  152,  153,  154,  156,  157,  158,  159,  160,  161,  162, 
163,  165,  166,  245,  246;  —  T.  II,  p.  27,  54,  73,  125, 
126,  131,  135,  155,  158,  160  n.,  161,  205,  206  n.,  209, 
211,  212,  213,  227,  231,  234,  236,  237  72.,  240. 

Versepuy  (Marius).  —  T.  II,  p.  27,  32. 

VEYRE.  —  T.  I,  p.  25,  60,  61;  —  T.  II.  p.  73,  107,  109, 
110,  111,  112,  113,  114,  115,  116,  117,  118,  119,  120, 
121,  122,  123,  124,  125.  126,  127,  128,  129,  130,  131, 
132,  133,  134,  135,  136,  137,  138,  157,  159,  160,  235. 

VIC-SUR-CÈRE.  —  T.  I,  p.  50,  51,  58,  59,  248,  249,  250, 
251,  269,  271,  318,  319,  321;  —  T.  II,  p.  36,  110,  149, 
156,   163   n.,   221,    222. 

VIC  (Pierre  'de),  dit  le  Prieur  ou  le  Moine  de  Montaudon. 


—  T.  I,  p.  38,  39.  40,  41,  42,  43,  44,  45,  58,  59,  92,  93, 
123,  126,  131,  140,  146,  150,  155,  156,  159,  162,  171, 
185,  203,  208  n.,  222  n.,  240,  246,  247,  253,  256,  259, 
261,  263,  264,  265,  269,  273  n.,  274,  275,  276,  278, 
280,  281,  282,  283,  287,  288,  289,  293,  294,  295,  296, 
297,  301,  302  n.,  303,  304,  305,  306,  307,  308,  309, 
310  n.,  318,  319,  320,  322,  323,  341,  362,  412;  —  T.  II, 
p.  31,  33,  34,  54,  74,  75,  242,  243,  244,  245,  246,  24/, 
248,  249,  250,  251  à  405. 

Vidal  (Pcirc).  —  T.  I,  p.  237  n.,   364;  —  T.  II,  p.  258,  25!). 

YIELLE-D'YTRAC.  —  T.   I,   p.  32,  33,  62,   63,  64,  65.   95, 
96    116,  117.  | 

VIENNE  (Dauphiné).  —  T.  I,  p.  210,  230. 

—     Guignes  VI,  dauphin   du  Viennois.  —  4'.  I,  p.  214, 
233. 

VILLEFRÀNCHE-DE-CONFLENT.    —    T.    I,    p.    203,    247, 
274  n.,  294,  296,  298. 

VIVARAIS.  —  T.  I,  p.  271;  —  T.  II,  p.  284,  285. 

VIXOUGES.  —  T.  I,  p.  50,  51. 

VODABLES.  —  T.  I,  p.  187,  210,  214,  215,  219,  221,  239, 
263,  343. 

VOLET.  —  T.  I,  p.  154;  —  T.  II,  p.  45. 

YTRAC.  —  T.  II,  p.  72,  73,  74,  140,  147. 


W^ 


TABLE  DES  MATIERES 


PAGES 

Sixième   Partie.   —   LA   POÉSIE   CANTA- 

LIENNE  du  xive  au  xixe  siècle 7 

Jean-Baptiste  Brayat 55 

L'abbé   Bouquier.  . G9 

L'abbé  Jean   Labouderie 79 

Frédéric   de   Granval 87 

Jean-Baptiste  Veyre 107 

Auguste   Bancharel 139 

Le  chanoine   Firmin   Fan 1G5 

L'abbé  Louis  Boissières 183 

Le  chanoine  Francis  Courchinoux 199 

Septième  Partie.  —  ŒUVRES  DES  TROU- 

BADOURS  CANTALIENS. 211 

Pierre  de  Vie,  Moine  de  Montaudon 211 

Pierre  de  Rogiers 400 

Ebles  de  Saignes 484 

La   Dame  de   Casteldoze.  .• 494 

Chanson    des    Pèlerins    de   Saint-Jacques    de 

Compostelle  523 

Pierre   de   Cère   de   Cols ., 531 

Faydit  du  Bellestat 542 

Cavaire 550 

Astorg  d'Aurillac 500 

Astorg  de  Segret  570 


TABLE  DES  MATIERES 

(Suite) 


Bibliographie 58i 

Index là  XVIII 


■P 
03 

S 

I 
X 

•H 
H 
W 


to 


La  Salle  de  Rochemaure,  Félix  - 
Les  troubadours  Cantaliens.   v.  2 


PONTIFICAL    INSTITUTE 

of  mediaeval  studies 

59  queen's  park 
Toronto  5.  Canada 


2455  8 •